C'était ma soeur 2
Ma sœur était à l'hôpital. C'était la chose la plus affreuse qui pouvait m'arriver. Je ne dormis pas cette nuit là, ni la nuit suivante, trop tracassé pour trouver le sommeil.
Les semaines se succédèrent sans que je puisse la voir. Je n'avais de nouvelles que par les coups de fils que passaient les infirmières. Elle n'allait pas bien, mais elle essayait de s'en sortir. C'était le principal.
Durant un mois et demi, je ne pus la rencontrer. Mais elle finit enfin par revenir à la maison. Et elle allait mieux, cela se voyait dans son regard. Elle s'était mise de nouveau à manger convenablement et son poids, descendu si bas, remontait doucement mais sûrement.
Tout se passait parfaitement bien et Rosalie allait de mieux en mieux. Une année s'écoula, puis une autre sans que rien de spécial ne se passe. Rosalie était guérie, bien qu'elle continuât à être suivie par un psychologue.
La vie se poursuivait. Rosalie était partie vivre plus loin pour pouvoir poursuivre ses études. Ainsi, loin d'elle, je ne pouvais pas constater la sinistre vérité. Elle me répétait sans cesse que tout allait bien, mais c'était faux. Car elle avait rechuté. Je l'appris lorsqu'elle fut à nouveau hospitalisée d'urgence, après un malaise dans son université. Cette fois-si, malgré l'interdiction posée par le médecin, je lui rendis visite et sa maigreur me frappa. C'était encore pire que la première fois.
Si j'avais su que c'était l'une des dernières fois…
Je frappai à la porte de sa chambre et entrai. Elle était allongée sur son lit et lisait. Un sourire illumina son visage lorsqu'elle m'aperçut. Elle se leva pour se jeter dans mes bras. Dire que cela faisait maintenant trois semaines déjà qu'elle était cloîtrée ici, sans visite.
« On t'a autorisé à venir ? murmura-t-elle en devinant la réponse.
- Personne n'a le droit de m'interdire de te voir. Comment vas-tu ?
- Pas très bien, tu sais. J'en ai marre d'être ici, j'aimerais sortir. Je suis seule, enfermée, à broyer du noir… J'ai besoin de ton aide, Victor… besoin de ton aide… »
Elle pleurait. Je n'osais imaginer ce qu'elle ressentait, enfermée et seule. Elle devait se sentir abandonnée… Mais elle ne l'était pas…
Je passai mon après-midi avec elle puis, surpris par une infirmière, je dus partir.
A cette époque, je vivais encore chez mes parents. Un appel nous fit comprendre que la situation ne faisait qu'empirer. Elle allait être placée dans un centre spécialisé après une tentative de suicide. Elle partait pour au moins six mois… Loin de moi… Nous n'avions que vingt ans et ces six mois ont été horribles pour elle, pour moi, pour la famille… On nous soutenait : Etienne, Angéla… mais personne ne pouvait savoir ce que je ressentais. La faim m'avait quitté mais je me devais d'aller bien, pour ma sœur jumelle…
Je me suis battu contre ce désespoir… toujours… et aujourd'hui, c'est la solitude et la tristesse qui sont là. Il n'y a plus rien, ni espoir, ni désespoir…
Mon seul et unique moyen de communication avec Rosalie, c'était les lettres. Dans celle-ci, elle me parlait d'une fille… Du moins, c'est ce que je croyais. Elle l'appelait Ana. Elle me semblait être une fille bien, cette Ana. C'était sa seule amie et elle la conseillait, la soutenait… D'après ma sœur, elle était encore plus maigre qu'elle !
Six mois plus tard, nous reçûmes un appel d'une femme qui travaillait au centre. Rosalie n'allait pas vraiment mieux mais ils ne pouvaient la confiner là-bas éternellement, étant donné que cela ne faisait qu'aggraver sa dépression. Mais, comme elle n'allait pas mieux, et sa vie étant peut-être en danger, ils ne pouvaient non plus la laisser sortir. Elle avait le droit à une permission d'une semaine… puis elle devrait retourner là-bas…
« Oh ! Victor, que je suis heureuse de pouvoir enfin te revoir ! s'exclama-t-elle en m'apercevant à l'accueil du centre auquel j'étais venu la chercher après en avoir convaincu mes parents. »
Sa tenue, pourtant évasée, ne parvenait pas à cacher son extrême minceur. « Maigreur » aurait certainement mieux convenu, mais ce mot me répugnait. J'enlaçai tendrement ma sœur, heureux moi aussi. Quel bonheur intense de pouvoir enfin bavarder à notre guise !
Nous regagnâmes la voiture et discutâmes comme des jeunes insouciants durant tout le trajet.
La semaine se passa parfaitement bien. Rosalie paraissait si heureuse, si joyeuse, que j'avais peine à me dire qu'elle était malade. A contrecœur, je dus la ramener au centre.
Un an, deux ans, trois ans… C'est le temps qu'ELLE a mis pour me l'enlever. De ces trois ans, je garde très peu de souvenirs de ma sœur. Elle est restée au centre durant tout ce temps. Elle avait le droit à des permissions, pour Noël, notre anniversaire… Au total, un trimestre par an. Le reste du temps, elle était enfermée là-bas. Son état s'améliorait puis, il y eut une soudaine rechute… elle fut fatidique…
Je venais d'emménager dans un appartement. Mais je retournais régulièrement chez mes parents, surtout lorsque Rosalie avait une permission. Ce jour-là, je rentrais dans mon appartement après une solide journée d'examen. J'avais vu ma sœur la semaine précédente.
Je déposai mon sac dans l'entrée et me déchaussai avant de me préparer un petit goûter. Je venais de terminer de manger ma collation lorsque mon téléphone sonna. C'était ma mère… elle pleurait.
« Victor ?
- Oui, c'est moi. Que se passe-t-il ? demandai-je, inquiet.
- C'est Rosalie. Elle s'est… »
…suicidée. Avec des médicaments qu'elle avait trouvés dans notre armoire à pharmacie et emmenés secrètement.
Je ne pus décrire ce qui se passa en moi. Ce fut un déchirement, comme si une partie de moi-même venait de s'effacer. J'ai longuement pleuré et je suis revenu chez mes parents. Je ne pouvais rester seul.
Avec mon père, je suis allé au centre, chercher ses affaires et…son… elle…
J'entrai dans cette chambre aux murs blancs, qui était la dernière pièce où ma sœur avait vécu. Je rassemblai ses quelques affaires, y compris une petite feuille. Ses vêtements, ses livres, son journal intime… tout… tout ce qui lui appartenait, je le ramassai comme un trésor. Je mis tout dans un grand sac excepté son journal et une photo de nous deux. Puis, je m'assis sur son lit, où on l'avait trouvée, et observai le paysage qu'elle avait vu avant de fermer les yeux… et les larmes me vinrent irrépressibles .
Je quittai cette pièce et rejoignis mon père qui discutait avec une infirmière du centre. Je ne le regardai pas, je me dirigeai vers la voiture et m'enfermai. Là, j'ouvris son journal et lus. Elle souffrait…
Cher Journal
La vie est si dure que je n'espère plus qu'elle s'arrange pour moi. J'ai devant moi ma délivrance. Une dizaine de cachets… il n'y a rien d'autre à ajouter. Je vais juste m'endormir, sans douleur, paisiblement.
Adieu
Rosalie
C'était son dernier écrit, rédigé à la va-vite. En feuilletant, je retrouvai sans peine le mot que j'avais aperçu, il y a huit ans. Cinq lettres alignées… un acte qu'elle faisait couramment… je ne pus lire plus longtemps, et je refermai le journal.
C'était terminé maintenant… ELLE me l'avait enlevée.
Cela fait un mois que Rosalie a été enterrée. Et je suis là, face à ce paysage, à me remémorer ces tristes souvenirs. Je n'ai pas encore osé lire son journal. La douleur de mon cœur est encore trop vive.
Je regarde devant moi avec une sorte d'indifférence. C'est ici que je venais le plus souvent avec Rosalie, en haut de cette colline, à observer le paysage. Une chose que je n'ai pas faite depuis des années… huit ans.
Je repense au papier que j'avais ramassé dans sa chambre. Elle avait écrit ce billet, juste avant de mourir, que je retrouve aujourd'hui dans ma poche. Juste quelques lignes, écrites en ce lieu où on l'a enfermée. C'était un poème. Un poème affreux mais réaliste. C'était ce qu'elle vivait. Je suis sûr qu'elle ne s'est jamais rendu compte de ce qu'elle écrivait en le composant. Du moins, c'est ce que je veux penser durant le restant de mes jours.
Encore une fois, assis sur mon banc, je le relis et des larmes me montent immédiatement aux yeux. Cette fille, Ana, je la détesterai toute ma vie… C'est Elle qui m'a enlevé ma sœur. Et Rosalie l'avait compris aussi, mais trop tard. Elle lui dédiait ce poème :
Ana
Je me regarde dans la glace avec toi, AnA
Tu me montres que je suis un laideroN
Tu me dis que pour être belle, je dois perdre ce kilO
Même si je dois vomir pour y arriveR
Tu ancres en moi cette idéE
Tu m'interdis les moindres gâteauX
Où que j'aille, tu m'amèneras icI
Alors je serai libérée de toi mais enfermée dans cette tombE
Oui, c'est toi AnA
Tu me fais accomplir une terrible actioN
Tout ça pour un malheureux kilO
Tu viens me faire me détesteR
Me dire que je suis abandonnéE
Que je suis l'intrus parmi ces gens beauX
Quoique je dise, tu m'amèneras icI
Grâce aux médicament qui m'ont construit cette tombE
Je te déteste AnA
Tu ne m'as montré qu'une solutioN
Pour ce maudit kilO
Je viens de me réveilleR
Trop tard je me suis suicidéE
Pour me guérir de mes mauX
Je regarde ce cercueil polI
Maintenant que je suis dans ma tombE
Merci AnA
Grâce à toi je suis en prisoN
Mais libérée de ce kilO
Qui m'a fait pleureR
De sa faute je me suis martyriséE
Des mutilations, tels étaient tes cadeauX
Encore une fois mercI
Par ta grande générosité, m'avoir offert cette tombE
J'étais ANOREXIQUE
Histoire publiée le 19/03/2008 à 17h22.
Thèmes : Anorexique, Frère et soeur, Jumeau, Mal être, Suite
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Par noemi1994 le 29/07/2008 à 22h59
I miss you so much...=(
wow.. !!.. cest tro bien ecrit.. !.. bravo...
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