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Cauchemardesque

nullDéfi blog http://Tertulia.com n°65



- un personnage : Elise
- un lieu : la plage
- une saison : l'été
- un objet : un bracelet en argent


Il fait chaud, cette chaleur étouffe, et pourtant je ne la sens presque pas. Qu’Est-ce que je fais ici? Où suis-je? Hélas je ne le sais que trop. Rescapé de l’enfer, rescapé d’un théâtre opérationnel dont on se passerait aisément des actes. Le sable sous mes pieds ne s’enfonce pas sous mon poids, les empruntes que j’y laisse semblent se perdre à perte de vue derrière moi.
Je m’assois, j’ai assez erré pour aujourd’hui. Depuis quand Est-ce que je marche? Je ne le sais même plus, peut être 2 jours? 3 jours? Je ne sais, on perd la notion du temps quand on marche en terre inconnue et surtout avec cette peur au ventre. Vais-je mourir ici, vais je crever seul, vais-je être repris? Capturé? Tué? Enfermé? Je ne sais, je ne sais plus. J’ai mal aux jambes, j’ai mal à la tête. Je m’assois sur la plage déserte. Comment pourrait il y avoir âmes qui vivent ici? Et pourtant il devait y avoir des gens, avant. Mon sac à dos, ce foutu bardas à porter, parce qu’on m’a dit de le porter, posé à côté de moi, mon fusil sans munitions posé à côté du sac. Pourquoi Est-ce que je le garde? Je n’ai plus rien à mettre dedans, je ne peux plus tuer qui que ce soit avec. Pourquoi je m’encombre avec ça? Je n’ai même pas de réponse, je n’ai rien qui puisse me faire oublier cette maudite guerre. Où sont Georges, Patrick ou sont passés Alain et le lieutenant Millot? Où sont passé mes camarades de guerre, mes amis d’horreur? Pourquoi suis-je le seul ici. Après l’attaque du village, je n’ai plus trouvé personne. Le soir tombe doucement sur cette plage. Je fouille dans ma poche fermée par un scratch. J’en sors une petite boite au fermoir tenant à peine. Mon dieu faites que je ne la perde pas, que jamais elle ne me quitte. Je sors le petit bracelet enfermé dedans. Mes yeux ne quittent pas le prénom qui y est gravé - Elise - mon Elise, mon enfant restée au pays avec sa maman. Sa maman que j’ai laissé aussi, par la force des choses, à cause de la bêtise humaine.
Il fait chaud en ce mois de juillet 1954, il fait chaud même à la tombée du soir. Quand vous reverrais je mes amours? Quand? Vous reverrais je d’ailleurs? Je ne sais, personne ne sait. Que faites vous? Où êtes vous? Je vous pleure à des milliers de kilomètres, seul sur cette plage. Je tombe de fatigue, ou de………
Où suis-je? C’est tout blanc, c’est lumineux. Il y a longtemps que je n’ai vu autant de lumière. Une ombre s’approche, comme venant de nulle part du fond d’un couloir. Une petite démarche, une petite forme..
- Elise? C’est toi? Elise? Où est maman? Elise!! Réponds moi Elise c’est bien toi??
L’ombre se rapproche, je me lève, je pensais au sable sous mes pieds, mais non, ce n’est pas du sable. Non ce n’est pas Elise je ne reconnais pas sa démarche.. Mais qui Est-ce? C’est un enfant, c’est forcé sa taille le laisse présumer. Oui c’est une enfant. Les cheveux noirs de jais, le teint doré, les yeux bridés. Elle s’avance doucement vers moi, je la vois de mieux en mieux, elle sourit. Mon dieu quel sourire! C’est le premier sourire que je vois depuis si longtemps, quelle est belle, mon dieu quelle est belle.
Elle est là, devant moi, je baisse la tête pour pouvoir la regarder. Sa belle robe blanche semble voler autour d’elle, elle lève son regard vers moi en souriant.
- Bonjour Frédéric, tu vas bien? Moi oui très bien maintenant !
Elle parlait sans accent, un français pur et surtout avec la voix de ma fille, avec la voix d’Elise. Je ne pouvais dire un mot.
- Tu as vu je suis venue à toi, parce qu’il le fallait, et parce qu’il faut que tu comprennes.
Qu’Est-ce que je devais comprendre? Qui était elle? Où étions nous? Pourquoi cette lumière blanche tout autour de nous? Je pus ouvrir la bouche
- qui es tu petite?
- je m’appelle Maï Lee et j’ai 8 ans, et toi tu t’appelles Frédéric et tu as 28 ans
- Mais d’où me connais tu? Et pourquoi as-tu la voix d’Elise? Qui es tu?
- Je te l’ai dit, je m’appelle Maï Lee et j’ai 8 ans, et je te connais bien parce que tu m’as tuée.
Je restais à nouveau sans voix. Je la regardais, du haut de ses 8 ans avait elle dit, et elle souriait, mais souriait, comment aurais je pu la tuer? Comment et surtout pourquoi? Et quand ? Que de questions qui restaient sans réponse. Je rêvais, c’était une évidence. Tout ce blanc autour de moi, cette ambiance, cette petite fille, je rêvais et j’allais me réveiller sur cette plage où j’avais sombré dans un sommeil de plomb sans même que je ne le sente venir.
- Non tu ne rêves pas Frédéric, tu es bien là avec moi devant toi qui te parle
Non ce n’était pas possible, elle lisait mes pensées?
- Qui es tu? Hurlais je pour finir!! Qui es tu?
Je la pris par les épaules et me mit à la secouer fortement sans faire attention à sa petite taille et à son age. - Qui es tu??
Elle souriait toujours et me dit soudainement.
- bon tu arrêtes de me secouer comme un bambou et tu m’écoutes?
J’arrêtais bien sûr. Elle me prit par la main et m’emmena au bout de ce tunnel lumineux. Nous arrivâmes près d’un bois au milieu duquel se trouvait un sentier bien déblayé. Jamais je n’avais vu pareil sentier dans ce foutu pays, il était si bien dégagé qu’on voyait même de l’autre côté du bois. On voyait quelques baraques calcinées, comme des fumeroles qui s’échappaient encore d’un feu qui s’éteignait doucement. Des images revenaient à ma mémoire, des images tellement dures que j’ai eu du mal à garder les yeux ouverts de peur de voir recommencer l’horreur.

« Le village était dans la pénombre quand nous sommes arrivés, la nuit était tombée depuis 1 heure peut être, et tout était paisible. Le lieutenant Millot nous avait bien dit que derrière nous, rien ne devait rester. Moi ça m’écoeurait toutes ces atrocités, et pourtant je les commettais, j’obéissais à des ordres stupides et inhumains. En quoi un village de paysans vietnamiens pouvaient être un danger pour les troupes françaises desquelles nous étions les éclaireurs. Pourquoi était ce à nous de faire le ménage avant l’arrivée de nos soldats? Une branche à craquer, et une lumière s’est allumée dans la petite maison. C’est Patrick qui a tiré le premier, et la forme qui s’était avancé sur le perron en surplomb de la petite maison, est tombée. D’autres lumières se sont allumées, d’autres ombres sont apparues. Des tirs, il y en a eu. Nous étions 5 contre un village entier, et pourtant on en a descendu, ça j’en suis sûr.. Mais pourquoi? Pourquoi Est-ce que l’on fait ça? Pourquoi devons nous tuer ces gens qui n’ont rien demandé? Pourquoi. Je ne réponds pas à ces questions, pas le temps, il faut que je tire! Je ne vise même pas, je tire et ça tombe. »

Tout m’est revenu en mémoire, tout m’est revenu, les ombres qui tombent, les tirs nourris, Patrick qui est tombé aussi à mes côtés, et puis plus loin Georges, le lieutenant je ne sais pas, alain non plus. Je ne sais pas, je ne sais plus. Mon regard est attiré par le poignet de cette petite fille, un bracelet. C’est drôle il ressemble beaucoup à celui de ma fille. Je regarde mieux, « Elise » c’est marqué Elise.
- où as-tu eu ce bracelet? Tu l’as volé, c’est à ma fille! C’est à moi, rends le moi!!
- oui je sais que c’est à Elise, et je sais que c’est à toi, tout au moins, l’autre, regarde dans ta poche, la petite boite y est, et le bracelet aussi
Je regardais, elle avait raison.
- Mais explique moi s’il te plait, explique moi je ne comprends rien, je ne comprends plus, j’ai l’impression d’être mort, d’être je ne sais où, au paradis? En enfer?
Maï Lee souriait de son si joli sourire, en prenant ma main elle me dit
- Tu es dans le couloir, celui qui te fait passer de ta vie à ta mort, et je suis celle sur qui tu as tiré en dernier. Ho je ne t’en veux pas, ici, personne n’en veut à personne, tu n’as d’ailleurs pas de rancoeur envers qui que ce soit qui est resté sur terre ou qui soit passé de vie à trépas. Tu n’en veux à personne n’Est-ce pas?
En une seconde je me rendis compte qu’elle avait raison, en effet je n’en voulais à personne, j’étais presque apaisé de mes anciennes querelles que j’avais pu avoir du temps de… mon dieu du temps de mon… vivant… Et comment se faisait il, que Maï Lee parlait si bien, et toujours avec la voix d’Elise?
Elle me reprit par la main, et me fit faire demi-tour et en un éclair nous étions sur une plage, celle où je m’étais endormi? Celle où j’étais mort? Elle s’assit en tailleur tout près de l’eau qui arrivait doucement sur la plage par petites vaguelettes, je m’assis à ses côtés en silence. C’était elle qui savait, c’était elle qui me dirigeait vers ma mort. Elle parla d’une voix douce et adulte. Elise avait disparue, sa voix n’était plus celle-ci. Une voix de femme dans un petit corps.
-tu sais, en ce monde tu as fait des choses qui ne sont pas belles, parce qu’on t’a demandé de les faire. Tu étais un bon soldat, tu obéissais aux ordres aussi meurtriers fussent ils, mais tu obéissais. Pourquoi? Parce que tu étais un bon soldat patriote, comment pourrais je t’en vouloir? Même si tu as tué aussi toute ma famille. Elle est là, derrière nous, elle nous regarde ma famille, et regarde à gauche de toi, vers les petits rochers là bas. Je tournais la tête, près des rochers, Elise et sa mère, ma femme. Elles me regardaient en souriant. Le plus fou c’est que je ne me suis même pas précipité pour aller à leur rencontre, non rien, je continuais d’écouter Maï Lee.
- Ici tu seras en paix avec toi-même, mais aussi avec tout le monde, ici, tu seras bien, et tu n’auras point à subir le jugement de qui que ce soit, et tu n’auras même pas à juger toi-même. Le ciel est grand, incommensurable, et personne ne doit rien à personne. On s’aime tout simplement, et même quand on ne s’aime pas, on s’aime quand même. Cela peut te paraître étrange et pourtant c’est exactement comme je te le décris là. Tu verras-tu seras bien ici. Le silence nous entourait, le doux clapotis des vagues à nos pieds. Le silence, la tiédeur de l’instant, la quiétude……

-Papa! Papa! Tu te réveilles? Papa, tu as encore fait ce cauchemar… réveille toi !!!

-Hein! Où suis-je? Maï Lee?
-non papa c’est moi ta fille Elise.. Tu as encore cauchemardé. Je vais t’apporter un verre d’eau, attend papa.

Une nouvelle fois ce cauchemar revenait. Une nouvelle fois j’avais réveillé ma fille en criant, en bougeant fort, en je ne sais quoi.
Depuis que sa mère était morte, je faisais ce cauchemar, où je mêlais tout, femme, fille, ma guerre en Indochine, mes infamies, mes meurtres, ma vie.
J’aurais voulu mourir..pour rejoindre tout le monde, pour voir si tout le monde s’aime vraiment la haut.
- Tient papa, boit doucement.
- Merci Maï Lee.

Jean fred

Histoire publiée le 28/07/2006 à 00h00.
Thèmes : Sourire

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Commentaires

Avatar de cheshire-cat

Par cheshire-cat le 03/05/2010 à 00h09
Une vieille du site... Juste moi.

Alors la, chapeau !

Franchement j'adore, le style d'écriture est vraiment agréable a lire... On arrive au milieu d'une histoire, on ne sait rien, on fait des suppositions, on découvre peut a peu de nouveaux éléments, on est pris dedans et on veut connaître la suite...

Ya pas a dire, ça m'a captivé tout du long...

Bravo !

(dsl je me suis un peu emballée mais c'est vraiment bien écrit)

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