Clair de Lune
Le clair de lune inondait le parc de sa lumière blafarde.
C'était l'heure paisible entre toutes, au mitan de la nuit, où tout est plongé dans le silence le plus total, où la paix imprègne chaque chose, où la lune hypnotise et transforme chaque être.
Une silhouette sombre dévala le lierre qui grimpait sur la façade et se faufila à travers les arbres du jardin jusqu'au mur d'enceinte.
Ce n'était pas la première fois que Morgane tentait de s'enfuir.
Ce ne serait certainement pas la dernière, d'ailleurs.
Mais cette nuit-là, elle fit une rencontre.
Alors qu'elle reprenait son souffle après une ascension du rempart pour le moins éprouvante, son regard fut attiré par une silhouette perchée comme elle sur la pierre moussue.
C'était incontestablement un homme, entièrement vêtu de noir et dont le long manteau gonflé par la brise prenait des airs d'ailes frémissantes.
Elle ne put distinguer ses traits, voilés par ses longs cheveux noirs.
Son visage était tourné vers la pleine lune qui inondait le ciel de sa clarté irréelle et il semblait figé dans la contemplation silencieuse de l'astre nocturne.
Morgane retint son souffle devant l'étrangeté de cette vision, et tenta de se rapprocher sans bruit, mais son pied dérapa sur la mousse humide qui couvrait cette partie du large mur d'enceinte, et, le cœur battant, elle parvint à se rattraper d'extrême justesse.
Tant pis pour la discrétion.
Alors qu'elle peinait pour reprendre son équilibre, l'inconnu se tourna vers elle.
Pendant un moment elle ne distingua que ses yeux perçants auxquels la lune donnait un éclat flamboyant, et la jeune fille vacilla comme si elle avait reçu une gifle. Elle ne pouvait détacher son regard de ces yeux blancs, brillants, scintillants d'un éclat mouvant et presque douloureux à force d'être beau.
Soudain, l'obscurité envahit sa vision et elle sombra dans un tourbillon de ténèbres ; la dernière chose qu'elle aperçut avant de perdre connaissance fut la silhouette sombre de l'inconnu qui bondissait vers elle.
Elle reprit connaissance après un temps qui lui parut à peine plus long qu'un battement de cœur.
La jeune fille était allongée dans son lit, et le soleil formait des taches de lumière mouvante sur le sol ciré. Elle enfouit son visage dans ses oreillers et pleura, ses frêles épaules secouées de violents sanglots.
C'était une vision bien étrange que cette maigre silhouette vêtue de noir, ses longs cheveux formant une sombre auréole autour d'elle.
C'était la sixième fois qu'elle tentait de s'enfuir, et à chaque fois elle ne parvenait pas à passer le mur, son corps refusait de lui obéir, elle s'évanouissait dés qu'elle franchissait cette barrière de pierre.
Ce corps tant haï, privé de nourriture, était bien trop faible pour la porter, elle le savait.
Jamais elle n'avait joui d'une bonne santé, et à plus forte raison depuis quelques années où elle ne se nourrissait que du strict minimum.
Elle se dressa et contempla ses bras maigres, sa peau pâle couverte de longues stries blanches.
Certaines, fines comme des traits de plume, avaient été infligées par elle-même, mais les plus larges, les plus anciennes –et incidemment les plus douloureuses- n'était en rien dues à la lame du rasoir qu'elle cachait dans son matelas.
Morgane resta prostrée dans son lit toute la journée, et personne ne vint la voir pour s'enquérir de sa santé.
Elle savait très bien que plus personne ne se souciait d'elle à présent : on lui avait coupé les ailes.
Ses parents avaient sûrement interdit aux domestiques de venir la voir, et la clef de sa chambre se trouvait certainement dans la poche de son père.
Alors que la nuit éclipsait peu à peu la lumière du jour, elle sombra dans un demi-sommeil agité de rêves étranges mêlés de souvenirs à moitié oubliés.
Elle se réveilla en sursaut en entendant le grincement léger de la fenêtre.
Une ombre se glissa dans un coin, et un murmure parcourut la pièce.
Morgane frissonna et se recroquevilla dans son lit tandis qu'une haute silhouette se profilait dans la pénombre.
-J'espère ne pas trop vous avoir effrayée.
La voix, grave et rauque, ressemblait à un grognement lupin.
La jeune fille remonta ses couvertures jusqu'à son nez.
-C'est raté, dit-elle d'un ton boudeur pour cacher sa peur.
-Je m'en excuse, ce n'était pas mon intention.
Il n'y avait pas la moindre trace de moquerie dans ses paroles.
L'inconnu s'avança encore, jusqu'à ce qu'elle puisse distinguer clairement ses traits et ses yeux pâles qui brillaient d'un éclat lunaire.
-Qui êtes-vous ? Demanda Morgane sans baisser sa garde.
Il resta songeur un moment, puis répondit doucement :
-Tu peux m'appeler Wolf.
-Wolf ? Pourquoi pas votre vrai nom ?
-Parce que je n'en ai pas. C'est pour les humains. Pas pour les bêtes féroces.
Morgane haussa un sourcil perplexe derrière sa couverture.
-Vous sous-entendez que vous êtes pas humain c'est ça ?
-Disons pas totalement.
-Vous êtes un loup-garou.
Ce n'était pas une accusation, mais une simple remarque.
-J'aurais du mal à réfuter cette affirmation, dit-il en souriant.
En face de lui, la jeune fille se détendit un peu, rejeta ses couvertures, et s'assit en tailleur sur ses oreillers.
-Pourquoi tu te transforme pas alors ? C'est la pleine lune, pourtant.
Elle le tutoyait, maintenant qu'elle connaissait son nom et qu'elle voyait qu'il était à peine plus âgé qu'elle.
Wolf eut un grand sourire un peu gêné.
-Si j'étais venue te voir sous ma forme de loup tu m'aurais flanqué dehors sans autre forme de procès n'est ce pas ?
-Disons que j'aurais eu peur. Pourquoi tu es venu me voir ?
-Je voulais savoir si tu allais bien. Tu as fait une sacrée chute, hier soir. Heureusement que je t'ai rattrapée à temps.
Morgane piqua du nez sur ses oreillers en rougissant un peu.
-Merci.
Ainsi donc même un étranger rencontré au hasard se souciait plus d'elle que sa propre famille…
Une nouvelle fois, elle contempla ses bras couverts de cicatrices.
-Un oiseau n'a pas besoin d'ailes pour s'enfuir.
Elle releva la tête, stupéfaite.
Wolf ne souriait plus, à présent.
-Ils t'ont coupé les ailes, au propre comme au figuré. Un jour tu comprendras.
Il déposa un baiser sur son front, et sourit tristement.
-Un jour tu t'envoleras ; mais patience, le temps n'est pas encore venu.
Wolf était reparti comme il était venu, en silence, ombre parmi les ombres.
Et durant plusieurs années, Morgane ne l'avait plus revu.
Etrangement, elle ne tenta pas de s'enfuir, comme figée dans l'attente de ce qu'il avait prédit.
Parfois, alors que la pleine lune voguait dans le ciel, elle tentait de l'apercevoir, cherchait sa silhouette dans les ténèbres du jardin, guettait le reflet de ses yeux dans les ténèbres.
Deux années passèrent, en silence.
La jeune fille s'était enfermée dans un mutisme obstiné, ne conversant qu'avec quelques serviteurs qui lui témoignaient de l'affection, mais n'ouvrait jamais la bouche en présence de ses parents qui finirent par l'abandonner totalement.
Dans un sens, Morgane en était soulagée, car cela lui rendait une certaine liberté : elle pouvait se conduire comme elle le désirait, et faire plus ou moins ce qu'elle voulait, n'obéissant qu'à Mijote, la cuisinière, qui avait finit par devenir sa seconde mère bien loin de la froideur altière de lady McMoran.
Et puis une nuit d'avril, alors que la pleine lune flamboyait dans le ciel épuré, Morgane aperçut enfin la silhouette de Wolf qui serpentait dans les ombres du jardin.
C'est étrange comme on peut s'attacher à quelqu'un parfois.
Ils n'avaient échangé que quelques mots, ne s'étaient vus quelques minutes, mais depuis, c'était lui qu'elle attendait.Durant deux ans elle avait patiemment guetté son retour, l'avait attendu et espéré.
C'est elle qui vint à sa rencontre, courant pieds nus dans l'herbe du parc.
-Je ne savais pas que je t'avais manqué à ce point, murmura-t-il doucement.
-Si tu avais su, tu serais revenu plus vite ?
-Oui, répondit-il sans hésiter.
Morgane le dévisagea en détail, chagrinée de voir que si elle n'avait pas grandi ni grossi durant ces deux ans, Wolf la dépassait à présent d'une bonne tête.
-Pourquoi es-tu parti si vite ?
Wolf baissa les yeux comme pour éviter son regard.
-J'avais… Des obligations à remplir.
-Je vois. Tu vas rester maintenant ? J'ai envie de…
Morgane s'interrompit soudain et se mordit les lèvres.
« De rester avec toi », allait-elle dire.
Elle qui cachait toujours ses sentiments se dévoilait soudain à un étranger qu'elle connaissait à peine.
Pourtant, elle avait l'impression de l'avoir toujours connu, de retrouver un vieil ami depuis longtemps perdu de vue ; elle avait l'impression qu'ils se fréquentaient depuis toujours.
-Tu as envie de quoi ?
Un sourire erra sur son visage, et Morgane se doutait bien qu'il devinait déjà la suite.
Elle en avait trop dit.
-Rien. Non, rien c'est pas important. Bonne nuit.
Et elle repartit, ses pieds nus courbant à peine l'herbe rase.
Alors qu'elle s'apprêtait à regagner sa chambre, elle se ravisa soudain et jeta un coup d'œil en arrière
Wolf n'avait pas bougé et la contemplait de ses yeux pâle avec une déception presque palpable.Après deux ans, c'était tout ce qu'elle trouvait à dire, elle arrivait à le blesser en seulement quelques minutes.
Elle resta figée sur place, pesant le pour et le contre, puis finit par accourir de nouveau vers lui.
-Désolée, c'est pas ce que je voulais dire, murmura-elle, un peu honteuse.
-Ce n'est pas grave, dit-il en souriant. Et pour répondre à ta question, oui, je vais rester.
Un grand sourire vint illuminer le visage de la jeune fille.
Au même moment une fenêtre s'éclaira et projeta un carré de lumière jaune sur la pelouse.
Elle se figea, et son visage se tordit en une expression de terreur douloureuse.
-Je dois rentrer ! Ils vont s'apercevoir que je suis là !
Paniquée, elle courut jusqu'au lierre qu'elle grimpa aussi vite qu'elle put.
Au moment de franchir la fenêtre, elle se retourna pour voir la silhouette sombre et agile d'un loup qui s'enfuyait dans les ténèbres.
Soulagée, la jeune fille se jeta sur son lit et s'enfouit sous les couvertures, le cœur battant et l'oreille aux aguets.
Mais fort heureusement, elle n'entendit rien d'autre que les murmures du vent dans les feuilles et finit par sombrer dans un sommeil inquiet.
Le lendemain, un bien étrange invité arriva au château.
Morgane fut obligée d'aller l'accueillir avec lord et lady McMoran, tous les deux endimanchés comme s'ils recevaient un personnage des plus important, mais elle devina aisément qu'ils voulaient souligner leur rang de comte et comtesse.
Pourtant, l'invité qui descendit du fiacre n'était autre qu'une sorte de prestidigitateur pomponné en haut de forme et manteau grenat, qui tenait dans sa main gantée de mitaines noires une canne d'ébène à pommeau d'argent en forme de tête de loup.
Il serra la main de lord McMoran avec une franchise qui trahissait ses origines modestes et qui contrastait avec la courtoisie délicieuse avec laquelle il baisa la main de son épouse.
Lorsqu'il vit Morgane, un sourire vint errer sur son visage, et il s'inclina courtoisement en soulevant son chapeau.
La soirée qui s'en suivit fut mortellement ennuyeuse, le repas parut sans fin tant tous trois maniéraient et se poissaient mutuellement de considérations mielleuses.
Elle avait le cœur au bord des lèvres lorsqu'ils quittèrent enfin la table.
Ils passèrent au salon et Morgane eut un bref regain d'espoir en songeant qu'elle pourrait peut être s'éclipser discrètement pour rejoindre Wolf, mais ses parents insistèrent pour qu'elle reste avec eux, assise bien droite dans sa robe noire à volants et le visage aussi impassible qu'une poupée de porcelaine.
Au cours de la soirée, Lady McMoran se leva pour contempler un moment le jardin encore baigné de la clarté sélène, et poussa un cri perçant.
Morgane, qui commençait à somnoler sur son fauteuil, sursauta et tendit l'oreille.
-Un loup ! Hulula sa mère d'une voix rendue suraiguë par la peur.
La jeune fille dissimula un sourire derrière sa main gantée de résille.
Ainsi Wolf était au rendez-vous..
Tandis que le comte rassurait sa femme, l'invité se redressa légèrement et adressa un clin d'œil à la jeune fille qui leva en retour un sourcil perplexe.
Il posa un doigt sur ses lèvres et se leva en silence pour se poster devant la fenêtre.
Lorsque sa mère eut gémit et tremblé tout son saoul, elle se sépara de son mari et foudroya Morgane du regard comme si elle était la cause de l'apparition du loup.
C'était en partie vraie, bien entendu, mais elle se contenta de garder une expression impassible.
Lady McMoran adressa ensuite une œillade interrogatrice à son mari, qui hocha la tête avant de s'éclipser discrètement.
Le manège des trois adultes commençait à agacer Morgane.
Mais qu'est ce qui se tramait entre eux ? Et qui était cet étranger si bizarre ?
Elle eut la désagréable impression qu'elle était la clé du mystère et qu'elle n'allait pas tarder à savoir de quoi il retournait, car finalement l'homme se tourna vers elle, adressa un clin d'œil complice à la comtesse, puis mena courtoisement la jeune fille par la main jusqu'à un petit salon latéral où d'ordinaire se déroulaient les conversations privées.
Mais ce soir-là, on avait déménagé les meubles précieux dans un coin, on avait dépouillé le sol des tapis et les murs des tableaux, tandis qu'un symbole cabalistique complexe était tracé sur le plancher nu.
Un unique fauteuil aux accoudoirs munis de chaînes se trouvait au centre, tandis que des bougies brûlaient un peu partout dans la pièce et que l'air était lourd de la fumée des encens.
Morgane se figea en voyant le siège, qu'elle ne connaissait que trop bien.
C'était son sang qui souillait le velours mité.
Ces griffures sur le bois, c'était ses ongles qui les avaient creusées.
Elle voulut se libérer de la poigne du magicien, mais de ferme et courtoise, celle-ci était devenue inflexible et aussi douloureuse qu'un étau.
-Veuillez ne pas trop vous agiter, je vous prie. Cela n'en sera que plus douloureux si vous vous débattez.
Ces mots, prononcés à voix basse, achevèrent de plonger Morgane dans la terreur la plus totale.
Des souvenirs de sa petite enfance lui revinrent en un flot continuel et douloureux.
Ses cicatrices lui brûlaient les bras, le dos, le cou…Partout où elle avait ressenti la morsure du fouet, les marques livides qui striaient sa peau semblaient être chauffées à blanc.
L'homme la força à s'asseoir et lui lia solidement les poignets aux accoudoirs.
Le regard suppliant de la jeune fille cherchait désespérément une issue, mais les rideaux étaient clos, la porte soigneusement fermée à clef, et ses parents arboraient la même expression d'avidité cruelle que dans son enfance.
-Je vous hais, murmura Morgane dans un souffle. Ainsi vous m'avez conçue dans le seul but de me voir souffrir ? Vous êtes méprisables.
Sa mère se protégea la bouche avec son mouchoir avant de minauder d'un ton tout aussi haineux.
-Tu n'es pas notre enfant. Tu es une fille du démon, et nous allons l'extraire de toi cette fois encore.
Des larmes brûlantes dévalèrent les joues pâles de sa fille et elle courba la tête.
Ils t'ont coupé les ailes, au propre comme au figuré.
Ainsi Wolf savait, lui aussi.
-C'est prêt, dit alors le mage en se relevant. Mais je vais devoir vous demander de sortir.
Résignés, presque déçus, lord et lady McMoran sortirent à contrecœur.
Avant de sortir, cette dernière jeta à Morgane un regard où se mêlaient haine, dégoût, perversité et joie malsaine.
Cette femme était folle à lier.
Sur l'instant, Morgane eut l'envie irrépressible de la tuer.
Dés que la porte se fut refermée sur un froufrou de dentelle, le mage ôta sa cape et rajusta son chapeau avec une moue, qui en d'autres circonstances, aurait pu paraître amusante mais qui accentuait encore l'horreur grotesque de la situation.
Il se plaça dans un petit cercle tracé à l'écart, saisit sa canne et leva les bras.
-Pardonnez-moi, miss. Mais ça risque d'être pénible, j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.
Le cercle autour de Morgane se mit à flamboyer d'une lumière inquiétante et des flammes dorées coururent lentement le long des figures qui ondoyaient sur le sol.
Le mage prononça d'étranges paroles, et une terrible douleur transperça alors la jeune fille.
Ses mains se mirent à trembler, de plus en plus fort, jusqu'à briser les chaînes qui les entravaient.
Crucifiée de douleur, elle se tordit, prise de violentes convulsions.
La douleur s'atténua, et elle s'éleva lentement, les bras en croix, tandis que des gouttes de sang coulaient de ses épaules et venaient former des arabesques pourpres sur le sol éblouissant.
Ses cheveux et sa robe flottaient autour d'elle, comme portés par un vent venu de nulle part ; dans un état second, la jeune fille avait seulement conscience des paroles du mage et du tourbillon de lumière qui flambait autour d'elle.
Lorsqu'il parvint au terme de son incantation, tout cessa brusquement et d'immenses ailes immaculées se déployèrent.
Morgane releva la tête, les yeux fermés, au bord de l'évanouissement.
Des gouttes de sang perlaient encore et venaient glisser sur les plumes de lumière pour s'évaporer en une brume étincelante qui flottait autour d'elle.
Elle retomba lentement au milieu du cercle dont les courbes fumantes noircissaient le bois, et s'effondra sur elle-même, les ailes repliées.
Dans son pentacle, le mage ôta son chapeau et essuya son front perlé de sueur, visiblement épuisé par l'effort qu'il venait de fournir.
Avec une immense délicatesse, il prit la jeune fille inanimée dans ses bras et la porta jusqu'à sa chambre où il la déposa sur le lit, puis se tourna vers la fenêtre avec un petit sourire.
-Tu peux entrer, dit-il à l'intention de la silhouette qui y était perchée.
Un loup se glissa dans la pièce et quelques secondes plus tard, Wolf s'assit au bord du lit et prit la main de Morgane.
-Tu as l'air épuisé, mon cher Chapelier Fou. Dit-il à l'adresse de son ami.
-On le serait à moins, répliqua celui-ci avec un sourire las.
Il jeta un dernier regard à celle qui gisait sur son lit, presque aussi pâle que les draps avant de s'éclipser discrètement.
Le Chapelier trouva Lord et Lady McMoran dans le salon où s'était déroulé la cérémonie, occupés à contempler les traces de sang sur le sol.
Il réprima un haut-le-cœur devant leur expression réjouie, puis dissimula son dégoût sous le masque d'amabilité qu'il arborait depuis son arrivée.
-Vous avez fait du bon travail, mon cher ami, dit le comte en lui serrant la main avec chaleur.
Un rictus un peu crispé vint se peindre comme par automatisme sur le visage du magicien et il ôta son chapeau avec courtoisie.
« Tu ne crois pas si bien dire mon cher. » Songea-il.
-Je n'ai fait que mon devoir, milord.
-Nous ne savons comment vous remercier, hulula lady McMoran de sa voix si désagréable.
-En me payant comme prévu, suggéra le Chapelier avec un nouveau sourire forcé.
-Bien entendu, s'esclaffa le comte, bien que la froideur de son regard suggérât le contraire.
Il sonna son majordome, qui accourut ventre à terre en portant sur un plateau d'argent un petit coffret ornementé.
Ses mains tremblaient, et bien que son visage restât impassible, le mage devina que d'autres que lui restaient attachés à la petite. Dans un sens, c'était rassurant mais cela n'avait visiblement pas suffit à la sauver.
Le Comte lui tourna le dos et ouvrit le coffret pendant que sa femme pouffait dans son mouchoir. Au lieu de la somme attendue, McMoran se retourna avec un long pistolet à un coup dans la main.
Un sourire de crocodile se peignit sur son visage empreint de brutalité, et les yeux de la comtesse brillèrent de la même joie mauvaise que lorsque le rituel avait été préparé.
Le coup perça le magicien en plein cœur. Il s'effondra doucement, une expression de résignation dégoûtée sur le visage, tandis qu'un sang épais imprégnait le somptueux velours de sa redingote.
Le couple enjamba son cadavre d'un pas allègre, et le majordome, tremblant d'indignation, sonna un serviteur pour venir ramasser le corps. Il s'éclipsa ensuite, ses mains gantées crispées sur les pans de son vêtement.
Lorsqu'il fut bien assuré que tout le monde était parti, le Chapelier se releva, s'épousseta et contempla d'un air chagrin son vêtement percé. Le sang cessa bientôt de couler, et n'en resta qu'une grande fleur pourpre s'étalant sur le tissu.
-Quel manque de délicatesse ! Un bel habit tout neuf ! marmonna-il en tentant de limiter les dégâts.
Il ramassa son chapeau en grommellent.
« Des barbares, ces gens. Ils ne savant pas que seul l'argent peut nous tuer ? »
Sur un dernier soupir accablé, il se drapa dignement dans sa cape et monta discrètement voir Morgane.
-Et voilà une belle redingote de fichue, ces gens sont vraiment des sauvages ! Pesta-t-il en entrant.
Wolf leva les yeux vers lui et eut un sourire.
-Tu n'avais pas déjà remarqué ?
-Pas à ce point non.
L'égoïsme du Chapelier était légendaire, de même que son attachement à son apparence.
-Tu devrais t'en charger comme tu sais si bien le faire…
-Ne me tente pas, répliqua-t-il avec un sourire éblouissant.
Le mage sortit des replis innombrables de son manteau une petite fiole remplie d'un liquide rouge qu'il contempla d'un air songeur.
-Tu as certainement raison, reprit-il avec ce même sourire à faire dresser les cheveux sur la tête.
Et il redescendit d'un pas guilleret jusqu'au salon où la comtesse minaudait sur une tasse de thé tandis que son époux éclusait une bouteille de whiskey d'un air satisfait.
Le Chapelier les observa un moment avec un air de profond dégoût, puis déboucha le flacon et le flaira d'un air féroce qui aurait terrifié quiconque serait passé par-là.
Wolf entendit seulement les bruits sourd de deux corps inanimés tombant sur le sol feutré.
Il eut un léger sourire, puis reporta son attention sur sa bien-aimée.
Son visage était encore plus pâle et tiré que lorsqu'ils s'étaient rencontrés, et ses paupières closes formaient une ombre frémissante sur ses joues.
Un ange…
Un ange noir à la beauté évanescente et froide, dont l'éclat fragile l'avait attiré à elle.
Un ange et un loup-garou… Un couple pas si improbable que ça, finalement.
Il déposa un baiser sur ses lèvres.
-Bonne nuit princesse, murmura-t-il.
-Je ne suis que comtesse, mais néanmoins merci, répondit Morgane en ouvrant les yeux.
Elle s'assit au bord de son lit et déplia ses ailes qu'elle fit battre doucement.
-Je serais le premier ange aux yeux vairons, dit-elle en riant.
-Un œil pour la terre et l'autre pour les cieux, c'est ce qu'on dit toujours.
Wolf la prit dans ses bras et elle l'enveloppa de ses ailes.
-J'ai eu si peur, murmura-t-elle en se blottissant contre lui. Je voudrais les voir morts tous les deux.
-Vœu exaucé, milady ! Claironna fièrement le Chapelier en entrant.
Il ôta son chapeau et s'inclina devant elle.
-Votre humble serviteur s'est acquitté de cette tâche avec un grand plaisir, croyez-moi.
-Feu lord McMoran lui a troué sa redingote, murmura Wolf à son oreille. Le genre de chose à ne surtout pas faire.
Morgane éclata de rire.
-Je vous la repaierai si ça peut vous faire plaisir.
-Avec joie, votre sourire est le plus beau des salaires.
Et deux mois plus tard, dans la chapelle du château, Wolf le loup-garou épousa l'ange Morgane, comtesse de McMoran, tandis que le Chapelier Fou officiait comme prêtre dans un splendide habit flambant neuf.
-Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants, conclut-il sobrement en les regardant s'éloigner sous le clair de lune, main dans la main.
Histoire publiée le 31/03/2007 à 12h38.
Thèmes : Ange, Fantastique, Gothique, Loup-garou
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Par missangiedevilish le 05/05/2007 à 09h02
† Abandon, absence, mort...†
je trouve ton histoire tout simplement magnifique... moi j'ai adoré!
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