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Destinée - Prologue

Une nuit de l'année 1855.

Une pluie battante inonde les sombres rues de Londres. Tous étaient depuis bien longtemps rentrés chez eux, par ces températures glaciales, ces vents hivernaux. L'on pouvait néanmoins rencontrer quelques malencontreux, s'étant fait surprendre par la pluie, ou quelques imprudents, pensant pouvoir passer outre la perfidie des gouttes d'eau s'infiltrant dans les tissus, aussi épais fussent-ils, les glaçant jusqu'aux os. Alors la maladie guette et n'attend qu'une invitation pour se glisser dans le corps des hommes et de leur famille, avant de s'y installer confortablement, réclamant jour après jour son dû, sa récompense envers ces fous qui avaient osé braver les conditions les plus rudes. Car elle est, et sera toujours la plus forte, et les hommes la craignent depuis la nuit des temps. Pourtant ce soir il y a plus à craindre encore que La maladie elle-même.

Une créature, une ombre des ténèbres parcours la ville de Londres, elle semble à la recherche de quelque chose. Avec la vitesse de l'aigle, l'agilité du fauve et le silence des ténèbres, elle va de toit en toit. Autour d'elle le silence est d'or ou plutôt est silence de mort. Les toits sont lisses et l'ardoise craque sous le martèlement de la pluie. Au loin l'orage gronde et l'atmosphère se fait lourde. Un éclair tombe au milieu des vieux faubourgs, laissant paraître cet ange des ténèbres immobile au dessus d'une de ces vieilles chambres de bonnes. Il semblerait à sa grande satisfaction qu'elle ait trouvé ce après quoi elle courait.
Un martèlement sonore résonne sur les vieux pavés. Il provient de sabots de chevaux, dont les selles posées à la hâte portent deux hommes, tous aussi essoufflés que leurs montures. N'importe quelle personne les ayant croisés aurait su qu'ils étaient en fuite. En fuite de la créature qui vient de les retrouver, dont-ils ne connaissent ni le nom ni l'apparence (ceux-ci leur ayant été cachés), mais dont ils connaissent tous deux la signification, une mort prochaine et imminente… Peut être….

Les chevaux sont nerveux et leurs hennissements de peur brise le silence de la nuit. Ils galopent sans relâche, les ténèbres à leur trousse. Un brusque coup sur les rênes les oblige à faire halte. Malgré l'ordre donné, la nervosité les empêche de rester immobile et leurs sabots continuent de marteler le pavé. L'inquiétude monte encore, et leur crinière se dresse sur leur échine. La chose s'approche de plus en plus et les a rattrapé, eux, les deux meilleurs coursiers de l'Ordre…
Les deux hommes descendent précipitamment de leur scelle et partent en courant en direction de la grande place. Les montures devenant beaucoup trop facile à localiser, surtout à présent que la pluie avait cessé, aussi vite qu'elle s'en était venue… Seul au loin retentissait le tonnerre… Lentement l'eau glacée s'était infiltrée dans leurs vêtements. Ces derniers collaient à présent à leur peau, les faisant trembler de froid et de peur… A bout de souffle, l'un des hommes s'écroula au sol, la force et le courage l'ayant abandonné. Il parvint néanmoins à se relever et à se remettre en marche, dans l'espoir de pouvoir vivre quelques heures de plus, ou au moins quelques minutes…

Après plusieurs centaines de mètre parcourus, ils s'arrêtèrent au milieu de la grande place. La cathédrale leur faisait face, de toute sa hauteur et de sa présence. Ils pensèrent avoir enfin trouvé un refuge sacré. La pluie se remit à tomber, plus puissante encore, finissant de détremper les deux fuyards. Surpris, seul le bourdonnement de l'eau se fait entendre, les laissant seuls au milieu de ce monde irréel où se côtoie dans un seul ensemble la pluie et le silence. Peu rassurés, ils sortirent leurs armes : un sabre fin pour le plus vieux et un revolver pour le benjamin.

L'ombre s'est perchée sur le clocher et observe avec délectation ses prochaines victimes, son nouveau gibier. Elle ne parait pas sentir la pluie et l'eau semble glisser sur elle sans parvenir à s'y incruster. Avec délicatesse elle sorti des obscurités de sa cape une longue épée, d'or et d'argent, seule lumière parmi les ténèbres. Sur la lame aiguisée, on pouvait y lire une inscription, enfin y lire, s'il vous est seulement possible de comprendre l'ancienne langue runique. Se redressant de toute sa hauteur, elle déploie sa large cape noire de gaie et se jette du clocher, s'abattant par la même occasion sur le plus vieux des deux hommes.
Le rideau de pluie s'était fait plus dense encore, tant et si bien qu'il était impossible aux deux compagnons de se distinguer clairement. Finalement, ils finirent par se perdre de vue dans ce brouillard surnaturel. Un bruit sourd et étouffé fut entendu par le benjamin qui se retourna et alla trouver l'endroit d'où semblait provenir son origine, pensant alors avoir retrouvé son compagnon d'infortune. Il était grand temps de passer les portes de la cathédrale s'ils voulaient être protégés par ce lieu saint, il le savait. Mais pas seul, la peur l'avait empêché de courir de lui-même vers l'inconnu, sans aucun soutien, aucun réconfort. Réconfort que lui avait fourni le vieil homme depuis le début, le début de leur fin… Porté par un fort désir de curiosité envers ce son et par de la même, par celui de retrouver son aîné, ils se retrouvèrent face à face. L'homme le fixait, les yeux vitreux et semblait souffrir de le voir près de lui, ici, là où le présent le précédait et la fin devenait imminente. Les yeux d'un mort. Voilà ce qu'il était en train de contempler. Il abaissa les siens et avisa au milieu de l'abdomen de cet homme à demi mort, à demi vivant, une lame étincelante, d'eau et de sang. Il ne pouvait bouger, avait cessé de réfléchir, ne le voulait plus. Il n'entendait plus que le bruit de la pluie, le grondement de l'orage, et lorsque la lame se rétracta, ne remarqua même pas le dernier soubresaut de vie du corps de son ami, qui s'écroula, mort, au pied de son assassin. Et quel assassin, pensa-t-il, le vieil homme n'avait même pas eu le temps de lever son sabre… Et lui… aurait-il simplement le temps de brandir cette arme à feu ?
La pluie se fit plus dense encore et répandit en une flaque toujours plus large, le sang du mort. A bout de force, elle fit ployer l'homme encore debout, encore en vie, mais pour combien de temps… ? A genoux, il fondit en larmes et pleura la mort de celui avec qui il avait partagé, dans les première lueur de l'aurore leur dernier repas. Derrière lui, il entendit ou plutôt il perçut légèrement des bruits de pas. Porté par une rage et un désir de vengeance, bien qu'inutile, qui montait en lui, il se releva, tête haute, buste droit, jambes fermes et fléchies, l'arme à bout de bras vers l'endroit d'où semblait provenir le bruit de cette légère foulée. Une minute passa, puis une autre et toujours rien… Peut-être était-il tiré d'affaire ? Non, cela serait trop facile. Pas après tout ça…

Fortes et impériales, les cloches de la cathédrale sonnèrent minuit… Une fois, deux fois, trois, quatre… L'homme comptait les douze coups de minuit, se demandant, si c'était là le décompte des secondes qui lui restaient encore à vivre, les douze dernières respirations, qui lui seraient données d'effectuer… L'épais brouillard d'eau l'empêchait de voir à plus de deux mètres devant lui. Cinq, six, sept… plus que cinq son de cloches et sa vie serait finie ? Cela n'était-il pas ironique ? pensa-t-il. Il se mit à rire, à rire de ce qui était en train de lui arriver, du jeu qui se déroulait à son insu et qui déciderait du moment de son dernier souffle. Huit, neuf… Il rit, il rit encore et encore, il rit tant et si bien qu'il fini par fondre en larmes et tomba à genoux, hurlant à son interlocuteur, son assassin, toujours invisible: « Pitié ! pitié, je vous en supplie, de tout mon être, de toute mon âme, ne me tuez pas… Nous ne savions pas ! ». Rien, aucune réponse ne lui parvint, seule la pluie sembla faire écho à sa voix, et le son des cloches qui résonnaient toujours dans sa tête, comme si le diable lui-même annonçait sa venue prochaine. Dix, onze… Il lui sembla qu'un murmure lui parvint jusqu'à l'oreille et qu'un souffle chaud y glissa : « Trop tard, à présent c'est la fin… ». Puis, plus rien, la pluie s'arrêta, aussi soudainement qu'elle s'en était venue, laissant entendre la dernière réponse d'un homme à l'agonie, un dernier hurlement, emportant dans le même temps son dernier souffle…

Le douzième et dernier coup de minuit résonna dans toute la ville et l'ombre se retira dans la cathédrale, refermant derrière elle les lourdes portes noires de la bâtisse sacrée… Cette nuit encore, pour la dixième et dernière fois de ce siècle, de cette vie, elle avait tuée et du sang avait été versé… Cette nuit encore, elle essuierait la longue lame d'argent sur sa cape de gaie et remettrait l'épée dans son fourreau, peut-être pour toujours, peut-être pas. Elle attendra, avec envie et haine son prochain réveil.

Histoire publiée le 08/02/2011 à 21h52.
Thèmes : Destin, Fantastique, Mort, Suspens

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Commentaires

Avatar de kinsei

Par kinsei le 13/02/2011 à 18h57

Merci! Et pas de souci pour la suite elle arrive bientôt.

Avatar de netami

Par netami le 13/02/2011 à 11h16
je vois tous les regards vers l'éphémère

J'adore, tu écris vraiment très bien c'est un plaisir de te lire.
J'attends la suite avec impatience.

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