Deux princes, une demoiselle et un edelweiss
Deux princes, une demoiselle et un edelweiss pour un royaume
Durant les voyages d'une vie, que ce soit de vrais déplacements vers des pays étrangers ou des voyages par la pensée, nous sommes amenés à croiser des êtres totalement éclectiques, qui constituent notre richesse. Ce trésor, accumulation de nombreux échanges, grandit, gonfle le cœur et nous transforme imperceptiblement au point de vue du physique mais nous transfigure suffisamment pour que notre rayonnement touche notre entourage…..
Il était une fois, dans un pays oublié au point que plus aucune carte ne le mentionne, il était un pays où deux frères se disputaient l'amour d'une femme. L'aîné pour lui prouver sa supériorité sur son cadet, courrait les plaines en quête de trophée à lui offrir. Le plus jeune, ne quittait pas le palais de son père et étudiait tous les arts. Le soir venu, pendant que son frère guerroyait, il composait les plus beaux sonnets. A l'encre précieuse, il dessinait sur des parchemins d'une finesse extrême, des saynètes déclarant à la belle tout l'amour qu'il lui portait et qu'il n'osait lui avouer en face.
La jeune fille, de son côté, était si pure et si naïve, qu'elle riait de tous ces présents qui pleuvaient de l'un et de l'autre. Elle affichait lors de ses sorties les perles les plus rares et dans sa chambre, la nuit venue, elle lisait, toujours avide et excitée, les gestes que lui envoyait le plus jeune des deux princes.
Le roi, désespéré de ne voir aboutir aucun de ses fils au mariage, leur imposa un défi.
Il décréta que, le premier de ses fils capable de ramener un edelweiss, se verrait remettre la main de la belle demoiselle. Ainsi la descendance royale serait enfin possible. Nos deux princes se regardèrent, puis s'en allèrent chacun dans leur quartier afin de réfléchir à la stratégie la plus à même de les rendre vainqueur.
Il faut préciser, que le royaume se situait aux confins de la lointaine Asie et que le pays ne connaissait que la chaleur brûlante des déserts. De bonne éducation, ils savaient que la fleur ne pouvait pousser que sur les versants de montagnes glaciales à leurs yeux de gens du Sud.
L'aîné ordonna à ses esclaves de confectionner d'épais manteaux et de construire suffisamment de tentes, de chariots et d'outils à couper le bois pour entreprendre un long voyage au-delà de nombreuses frontières, loin vers le Nord.
Le cadet, n'ayant jamais ni chevaucher ni même porter une simple armure, s'assit et pensa longuement. Tandis que son frère était déjà sur les chemins semés d'embûches, notre puceau fit appeler un ami mandarin. Il lui parla de son problème. Le mandarin lui dit :
- fils de roi, pourquoi es-tu si soucieux ? Rien n'est plus simple que d'offrir une fleur, même la plus rare, à celle que l'on aime.
- Pour vous, sans aucun doute, mon cher ami, mais pour moi, je ne vois pas où je pourrais la dénicher.
- Les choses, mon enfant, ne sont ce qu'elles sont que par la grâce de nos yeux.
- Que voulez-vous dire, dit le prince ?
- Regardez ceci, lui répondit le mandarin et dites-moi ce que vous voyez.
- C'est une rose rouge.
- En êtes-vous absolument sûr, mon prince ?
- Oui aussi prince que vous êtes mandarin, mon ami, s'empressa de rétorquer le jeune homme.
- Alors vous voyez, si vous avez reconnu en ceci une rose rouge, dans un mois, à la première heure, c'est-à-dire dès le lever du soleil, je vous apporterai la fleur que vous désirez.
- Pouvez-vous me le jurer, mon ami ?
- Sur mon honneur et sur ma vie, je vous le jure.
- Et si mon frère devait être de retour avec la fleur avant vous ?
- Je vous laisserais, dans ce cas, décider de me laisser rentrer auprès des miens ou d'habiter vos plus sombres cachots.
- Je remets en vos mains ma destinée, ami mandarin, ainsi que mon unique chance d'épouser la femme que j'aime.
Pendant des jours et des jours, l'aîné des deux fils du roi, chevaucha. Il désespérait de voir les rivages de la mer au-delà de laquelle se dressaient les immenses monts recouverts de cette poudre que les livres appelaient neige. Il avait maigri, perdu beaucoup de forces et d'enthousiasmes. Le temps et la rudesse du voyage, lui avaient même enlevé de la mémoire le visage de la demoiselle qui était la récompense de sa quête. Dès qu'il se couchait, il voyait en rêve la fleur si petite, cette fleur de tous ses malheurs, cet edelweiss d'un blanc aussi pur que la poudre qui recouvrait les fameuses montagnes. Malgré tout, chaque matin, il se remettait en route vers son but. Les semaines passèrent.
Pendant ce temps, notre jeune prince, composait tranquillement des lais et des chansons à la chaleur de la grande cheminée du château. Le roi, son père, ne le voyait qu'au repas du soir et ne manquait jamais de lui demander s'il n'avait pas oublié la fleur blanche. Le prince souriait, confiant en son ami mandarin et assurait d'être maître de la situation.
Le mois s'écoula et le mandarin se présenta aux portes du royaume avec son escorte. A ses côtés, chevauchait un très jeune enfant. Devant les grands vantaux du château, ils descendirent de monture. Des gardes les menèrent jusqu'au prince.
Celui-ci les accueillit avec un large sourire. Quand il vit l'enfant, sa face changea et demanda à son ami s'il n'avait pas oublié sa promesse.
Le mandarin sourit à sont tour et lui demanda de lui faire confiance.
- Nous sommes fatigués du voyage, prince. Oublieriez-vous les hommages d'usage en faveur des invités ?
- Pardonnez-moi, mon très cher ami, dit le jeune homme, mais il est vrai que dans la fougue j'ai complètement oublié de vous accueillir dignement après votre long voyage. Veuillez donc suivre le serviteur ici présent ; il vous accompagnera à vos appartements où un bain chaud vous attend. Dès que vous serez dispos, je vous prierai de venir me rejoindre pour partager un repas bien mériter et nous discuterons de ce qui nous importe.
- Je vous remercie, altesse. C'est avec plaisir que nous prendrons un bain et un bon dîner. Nous ferons prestement, je vous le jure.
- Merci encore, cher mandarin.
Deux heures plus tard, nos trois confrères se retrouvèrent autour d'une table débordant de toutes sortes de mets. Ils s'assirent et mangèrent et burent sans parler.
Le jeune prince était impatient mais ne voulait pas manquer à nouveau de courtoisie et se força donc à attendre que ses hôtes aient terminé de se sustenter. Quand ce fut fait, il les précéda jusqu'auprès du grand feu, leur présenta des sièges couverts de fourrures et fit apporter du vin chaud.
Quand ils furent confortablement installés, il posa enfin la question qu'il avait sur le cœur :
- Mon ami, dites-moi, avez-vous apporter ce que j'attends depuis un mois ?
- Bien sûr, prince ! Ai-je jamais manqué une promesse ?
- Non, certes, mais je suis incrédule, pardonnez m'en, dit le prince.
Le mandarin s'adressa au jeune garçon qui l'accompagnait de montrer au prince ce qu'ils avaient amené. L'enfant sortit une rose rouge. Le prince, pâle se leva et voulut parler. Le mandarin l'arrêta d'un geste autoritaire et lui dit :
- Je sais que vous voyez une rose rouge, altesse. Ne me prenez pas pour un goujat mais je voulais voir votre visage face à une déconfite.
- Je ne trouve pas ça drôle du tout, rétorqua sèchement le fils cadet du roi.
- Petit, veux-tu bien continuer à déballer tout ce que nous avons apporté à son altesse ?
Le garçonnet s'exécuta. Il étala sur le tapis, devant la cheminée un nombre insensé de fleurs, de variétés toues différentes. Elles étaient magnifiques et colorées. Aucune d'entre elles, malheureusement, n'était un edelweiss et aucune n'était même de couleur blanche.
Soudain, le garçon s'arrêta de faire montre de tout leur attirail.
- C'est tout, demanda le prince ?
- Pour aujourd'hui, oui, mon ami, répondit fatigué le mandarin. Permettez que mon fils et moi, nous nous retirions pour nous reposer du voyage.
- Mais ma fleur ?
- Ne vous inquiétez point, jeune incrédule, demain vous aurez ce que vous avez demandé. Mais dites-moi, comment se porte la future épousée ?
- Je dois avouer que je ne lui ai jamais parlé, mon ami si ce n'est que par l'envoi de courrier poétique et par quelques cadeaux que j'ai tendrement dessinés sur du parchemin venu du précieux Nil.
- Ah, s'exclama le mandarin, comment pouvez-vous savoir si elle vous aime alors ?
- Je le sais, c'est tout. Elle m'aime, je le sens. Ces choses ne s'explique pas avec des mots, mon ami.
- Bien vu mon prince. Je vous félicite pour cette maturité qui m'étonne grandement.
Sur ces mots ils se quittèrent et le prince resta près du feu à penser et à trembler. Des larmes lui montèrent aux yeux. Et si le mandarin s'était joué de lui. Il avait perdu son temps à écrire des balivernes au lieu de s'activer personnellement à chercher la fleur blanche. Son frère à cette heure, devait être sur le chemin du retour, l'edelweiss entre les mains et lui volerait son amour.
La mort dans l'âme, le jeune homme alla se coucher et ne put dormir ni même écrire de toute la nuit. Il vit le soleil se lever et quitta aussitôt sa couche. Il entreprit sa toilette, fit servir une collation abondante pour trois et attendit la venue du mandarin.
Celui-ci se fit attendre. Quand il mit les pieds dans la salles à manger, le prince faisait les cent pas. Il se retourna, aussi blanc que la neige, tant il était nerveux et du regard interrogea son ami mandarin.
Celui-ci lui rendit un large sourire et se appela son fils. Il lui dit :
- Fils, hier soir, tu as pu voir combien notre ami le prince est amoureux. Crois-tu qu'il mérite de voir ce que tu es capable de faire ?
- Bien sûr mon père, dit le garçon.
Il tira d'une pochette de cuir, des feuilles de papier d'un blanc indescriptible. Le prince se laissa tomber sur la chaise et ne put dire un mot. Impossible que son ami l'ait trahi !
Mais le garçon, lui, ne se préoccupait pas de tout ce qui se passait à côté de lui. Il s'appliquait à plier les feuilles de papier. Le prince, intrigué, finit par s'intéresser de plus près à ce que ces deux petites mains construisaient. C'est ainsi, qu'il vit naître non un edelweiss mais bien tout un bouquet.
Il n'en croyait plus ses yeux. On n'aurait pu dire que les fleurs étaient de papier tant elles étaient ressemblantes à la véritable.
- Voilà, murmura le mandarin, j'ai tenu ma promesse, jeune prince.
- C'est vrai, reconnut ce dernier, mais vous avez agi sans compter sur les possibilités que mon frère aîné ramène une fleur véritable.
- Certes, prince, c'est un risque en effet. Pouvez-vous me dire quel effort vous avez fournis vous pour offrir à la demoiselle de votre cœur la fleur demandée par votre père ?
- Aucun, je l'avoue, dit confus le prince. Et je me rends compte que désormais il est trop tard. Entendez vous les trompes royales annoncer le retour de mon frère ?
- Oui, dit le mandarin. L'heure de vérité approche, jeune homme, l'heure des comptes. Puis-je vous poser une question, altesse ?
- Dites, dites, mon ami. Je n'ai plus rien à perdre désormais.
- Votre frère aime-t-il la demoiselle qui vous est promise à tous deux ?
- Pas d'amour, mon ami, pas d'amour. Il vise le trône et la belle est vraiment digne de ce qualificatif.
- Alors n'ayez plus de crainte, cher idiot. Si votre cœur est le seul à vous dicter tout ce que vous avez fait, écrit ou chanté jusqu'à ce jour pour dire votre amour, vous remporterez ce défi.
- Mais je ne possède qu'un bouquet de papier, mon ami, un bouquet de simple papier.
- Ayez donc un peu de confiance en votre amour, freluquet, le rabroua le mandarin.
Entre temps, le fils aîné du roi, était arrivé et déjà lavé et en habit d'apparat pour se présenter devant son père. Le cadet arriva sans bruit et se place aux côtés de son frère, les bras derrière le dos.
On fit amener la demoiselle qui n'avait d'yeux que pour le plus jeune des deux héritiers du roi.
Le monarque posa enfin la question fatidique :
- Fils, avez-vous trouvé la fleur que je vous avait demandée ?
- Oui, répondirent en chœur les deux princes.
- Bien, montrez-moi donc le résultat de vos quêtes, mes fils.
L'aîné s'approcha et montra un edelweiss unique et ayant fort souffert du long voyage qu'il avait dû entreprendre. Le cadet, tête baissée, présenta à la demoiselle son bouquet de fleurs de papier blanc, si savamment plié pour former une petite couronne blanche.
Le roi, sans dire un mot à ses fils, appela la jeune fille convoitée par ses fils et lui demanda si elle avait une préférence pour une fleur plutôt que pour une autre.
La demoiselle regarda le véritable edelweiss, pendouillant au bout de sa tige. Avec délicatesse, elle le prit entre les mains. Le cœur du fils cadet du roi se mit à saigner de l'intérieur, se voyant battu. La jeune fille prit la parole et s'adressa au prince aîné :
- Comment avez-vous pu traiter une fleur aussi délicieuse de manière aussi rude. Ne pouviez-vous veiller à ce qu'elle ait un peu d'eau pour vivre ? Je peux encore sentir sa douceur et imaginer sa candeur quand je regarde le bouquet d'edelweiss de papier de votre frère. Si vous n'êtes pas capable de prendre soin d'une toute petite fleur, comment voulez – vous que je confie ma vie en vos mains ? Je regrette, votre altesse, que vous ayez parcouru tout ce chemin pour ramener une fleur fanée. Sire, si vous le permettez, je choisis le bouquet de papier qui est si parfait. Ne croyez pas que j'ignore que ce n'est pas votre fils qui en est l'auteur. Mais voyez-vous pendant qu'un artiste pliait le papier pour m'offrir un bouquet de sincérité, votre fils composait de son côté les plus beaux vers qu'il ne m'ait jamais été donné de lire et qui me livrait son amour. Comprenez donc que mon choix se porte sur votre plus jeune fils.
Ainsi, les jeunes gens se marièrent et après deux années de bonheur à deux offrirent au royaume le fruit de leur amour, un magnifique couple de jumeaux. A nouveau deux princes pour un royaume. Mais ceci est une autre histoire.
Histoire publiée le 21/10/2007 à 02h00.
Thèmes : Amitié, Amour, Asie, Conte, Féerie, Histoire, Littarature, Mandarin, Morale, Philosophie, Prince, Roi
|
| Ajouter aux favoris |
Envoyer à un ami |
Moyenne (3 votes) ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |



Par lilnao13 le 31/10/2007 à 18h09
Ainsi est fait...le monde.
J'ai adoré cette histoire.
Elle commence comme un conte des plus banals mais au fur et à mesure que l'on avance dans la lecture, on se prend dans l'histoire. La fin est très bien aussi, mais dès que tu écris que le cadet n'a contrairement à son frère pas décidé d'aller chercher la fleur, on devine que c'est lui qui gagnera l'amour de la belle.
Et c'est un peu dommage.
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire, inscrivez-vous gratuitement !