Dilemme
Ca était très soudain. J'étais en plein milieu de l'océan à dos d'éléphant et la seconde d'après j'étais dans mon lit. J'ignorais qu'un éléphant pouvais nager et je ne comprenais pas comment il avait fait pour me ramener chez moi aussi vite. Peut-être que mon lit flotte, ce serait une solution plausible. Et l'éléphant ? Il a piqué une tête sous l'eau, certainement.
On frappa de nouveau à la porte, ce qui eut pour effet de me sortir définitivement de mon délire somnolant. J'étais dans mon lit et mon lit était bel et bien dans mon appart' de la banlieue lyonnaise. La pièce était en désordre, les vêtements sales côtoyaient les propres à même le sol, de vieux journaux traînaient ci et là... une chambre de célibataire, en fait. La poussière du radio-réveil laissait tout de même voir qu'il était 3:07. "Allez au diable, on ne réveille pas les gens à une telle heure." Mais la porte insistait pour être ouverte, alors au bout d'une minute ou deux, je me levais, enfilai un vieux jean et ouvris violemment la porte d'entrée.
Une femme d'une trentaine d'années se tenait sous la pluie, trempée. Ses cheveux, qui avaient perdu toutes leurs formes, lui collait au visage, elle avait d'immenses cernes et un teint pâle, coloré par quelques ecchymoses. Elle me regardait avec des yeux emplis de désespoir et de chagrin.
"Aidez-moi, je vous en prie..." dit-elle d'une voix tremblante.
Intrigué, je la fis entrer et lui proposa des vêtements secs et une serviette qu'elle accepta d'un sourire forcé. Elle avait ce je-ne-sais-quoi qui la rendait mystérieusement belle. Un naturel rare. Après s'être changée dans la pièce voisine, elle revint timidement au salon, vêtue d'une chemise trop grande et d'un jean.
"Excusez le bordel, je n'ai pas l'habitude de recevoir."
Et elle éclata en sanglot. Je ne savais comment réagir alors je restais planté là, à la regarder. C'est étrange la manière dont cette femme que je ne connaissais pas envahissait subitement mon univers. Je lui tendis un mouchoir et la fis assoir.
"Je suis vraiment désolée de vous déranger si tard, mais j'ai besoin de parler..."
Durant l'heure qui suivit, j'appris tout d'elle. Elle me dévoila sa vie dans les moindres détails et je sentais que ça lui faisait du bien. Parfois, elle s'arrêtait quelques secondes pour trouver les mots ou retenir une larme. Ainsi, j'appris comment elle avait rencontré ce sale type, comment elle s'était attachée à lui, comment il l'avait séparé de ses amis. Et comment il la frappait. Combien elle l'aimait, mais combien elle souffrait. Il ne la frappait pas pour la faire taire, non, il la frappait pour lui faire mal. Avec un cruel détachement qui fait qu'on peut cogner sa victime en la tenant par le col, en la regardant dans les yeux, la gifler, et recommencer sans lui laisser la possibilité de s'écrouler. Un peu comme une macabre mélodie qui, en allant crescendo, annonce une fin qui ne vient pas et laisse l'auditeur essoufflé.
Elle n'avait jamais parlé de cela à personne, mais à sa manière de tenir un discours aussi précis et ordonné, je devinais que cela faisait quelques temps qu'elle le préparait. J'imaginais les heures qu'elle a probablement passées dans son lit, à pleurer et réfléchir à la tournure de son histoire.
Quand elle jeta un oeil à la pendule de la cuisine, elle prit un air affolé et couru dans ma chambre remettre ses fringues trempées.
"Merci beaucoup de m'avoir écoutée, mais il faut que j'y retourne avant qu'il ne s'aperçoive de mon absence...
- Non, vous n'allez pas retourner chez ce gars ! Asseyez-vous, j'appelle la police.
- Vous ne savez pas de quoi il est capable... Je vous en prie, ne faîtes rien. Vous avez su m'écouter et cela est la seule aide que je vous demande. Je ne vous remercierais jamais assez, mais par pitié, oubliez. Vous ne pouvez pas m'aider plus, vraiment. Merci."
Elle passa la porte pour replonger sous l'averse en courant. Au pied d'un réverbère, elle se retourna et me sourit. Un sourire naturel, cette fois.
Je restais des journées entières près du téléphone, la main hésitante.
Imaginez plutôt. Un sale type tient une femme en otage à deux mètres de vous. Vous êtes le seul témoin et lui, il ne vous a pas vu. Vous avez une arme, vous pouvez tenter de le stopper ! Mais s'il vous voit, il la tue. Ou alors vous pouvez attendre, laisser faire, en espérant que ses intentions ne soient pas mauvaises. Vous auriez le courage, vous, de fermer les yeux ?
Des fois, je me demande si le plus facile ne serait pas de tourner le canon sur ma tempe.
Histoire publiée le 22/10/2008 à 22h00.
Thèmes : Amour, Choix, Désespoir, Larmes, Peur, Secret, Violence
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Par rifiia le 08/03/2009 à 21h35
Vraiment beau!! =)
Par laetin le 16/12/2008 à 20h29
j'ai cessé d'exister le jour où tu lui as souri!
super
Par elsa16 le 31/10/2008 à 19h53
C'est trés jolie!!
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