Esperance de vie
Je me réveillai, éblouie par la lumière matinale s'infiltrant par la fenêtre de ma chambre. Je me retournai sur le ventre et jetai un vague regard sur mon réveil. Déjà neuf heures passées. Je glissai hors de mon lit et tirai sur mon t-shirt pour le remettre en place. Je m'apprêtai à sortir de ma chambre avant de poser les yeux sur ta photo de l'étagère, à coté de la porte. Ton sourire, ton regard qui avaient tant illuminé ma vie. Un an et aucune réponse, rien que des souvenirs peu à peu oubliés, aucun espoir, aucun rêve si ce n'est ceux déjà envolés avec toi. Il y a un an, jour pour jour, toi qui pensais ne briser que ta vie, tu as brisé la mienne. Terry, je voudrais tant te revoir, te serrer une ultime fois contre moi, te dire « je t'aime » ou simplement « au revoir ». J'échangerai tout pour cette unique chance. Mais il n'y avait rien à faire, c'était tout et il fallait pouvoir vivre avec. Je pris le cadre entre mes mains. J'avais gravé ton visage dans ma mémoire mais revoir tes cheveux noirs en batailles, tes yeux marrons et surtout ton sourire sur une image était toujours une redécouverte. C'était aussi un supplice de regarder cette photo en sachant cette époque révolue.
Il y a un an rien n'avait pourtant laissé prévoir l'horreur. Je m'étais levée aux alentours de neuf heures, comme aujourd'hui, il y avait ce soleil magnifique et un tas de projets pour l'après-midi. J'étais sortie pour te rejoindre, arrivée chez toi, ton grand-père m'avait déclaré ne pas t'avoir vu de la journée. J'avais encore oublié mon portable sur mon lit. En rentrant, plus tard, énervée, je remarquai les messages que tu m'avais envoyés. Tu avais même laissé un message sur ma boite vocale. Ca devait être grave, tu détestais parler dans le vide. Je l'écoutai en premier. Tu répétais sans cesse que tu étais désolé, que tu m'aimais, que je n'y pouvais rien… Je ne comprenais rien. Où avait disparu ta voix d'ordinaire joyeuse qui était là si vide, si grave, coupée de sanglots. Je lu un à un chaque SMS… les mêmes mots… « Je suis désolé, pardonne-moi, je t'aime… » Je pris peur et couru pour retourner chez toi. Tu ne répondais pas aux appels. Je pleurai et continuai de courir dans ces rues parcourues tant de fois ma main dans la tienne. J'arrivai dans la rue de ta maison et m'arrêtai de courir brutalement. Je vis une ambulance devant ta maison et compris exactement le geste que tu avais fait. Ils n'avaient rien su faire pour te ramener dans ce monde que tu haïssais. Tu t'étais suicidé, laissant seule la personne que tu disais tant aimé.
Un an plus tard, la Terre tourne toujours mais mon monde à moi s'est écroulé. La jeune fille qui ne voulait rien changer à sa vie a-t-elle été enterrée avec toi ? Est-ce que le nom Vanessa Cachten devrait lui aussi se retrouver sur une tombe ? Aurais-je du te rejoindre ? Par cent fois j'y ai songé. Des dizaines de fois, je me suis enfoncée une lame dans la peau, afin que ces cicatrices me permettent de ne jamais oublier. Combien de repas n'ai-je jamais avalé ? Ne souhaitant plus vivre sans toi et voulant me laisser mourir. Pourtant, j'étais toujours vivante et je ne comprenais toujours pas ce geste dévastateur.
Je reposai la photo sur l'étagère et sorti de ma chambre pour rejoindre rapidement la salle de bain, à l'autre bout du palier. Je m'habillai en vitesse sachant que mon jeune demi-frère pouvait se réveiller n'importe quand. Thibaut allait atteindre sa quatrième année. Pour lui, j'étais une seconde mère. La notre étant trop occupée à travailler ou à tenter de préserver son second mariage. Venant d'elle, ce manque de présence ne m'étonne guère. J'ai passé mon enfance soit dans des crèches soit chez ma grand-mère quand elle était encore de ce monde. Je n'ai aucun souvenir d'un bon moment avec elle. J'espérais qu'elle ne ferait pas la même erreur avec son fils, visiblement certaines personnes ne peuvent changer. Je suppose que Thibaut finira par avoir la même opinion que moi vis-à-vis d'elle.
J'avais vu juste, peu de temps après, mon frère se réveilla. Je passai donc ma matinée dans le salon à regarder des dessins animés en sa compagnie tout en repassant. Notre mère rentra aux alentours d'une heure de l'après-midi. J'avais déjà préparé le repas. Elle était en retard, comme d'habitude. La nourriture était froide et elle n'hésita pas à s'en plaindre. J'avais déjà fait manger mon frère pour qu'il n'ait pas à supporter les frais du travail de sa mère.
-Je suppose que tu n'as pas eu l'idée de passer un coup d'aspirateur.
-Comme tu le vois non !
-Ni de faire tourner le sèche-linge ?
-Et non !
-Tu passes vraiment tes journées à ne rien faire.
Comme pour lui prouver qu'elle avait raison, je me levai de table, exaspérée par cette femme qui passait son temps à me dire que je ne faisais rien. Elle, une fois qu'il s'agissait du ménage, elle était toujours trop fatiguée et à chaque fois, elle demandait à son mari de s'en occuper. Etant donné qu'il avait autre chose à faire, c'est moi qui devais m'en charger.
-Et je peux savoir où tu vas comme ca ?
-Me promener !
-Et tu laisses ton frère tout seul ?
Un petit rire m'échappa. Elle avait la chance d'être ma mère, au sinon il y a longtemps que je lui aurais craché ses quatre vérités au visage. Je savais qu'elle ne travaillait pas cet après-midi. Elle serait forcément à la maison mais il fallait encore que je m'occupe de son fils.
Je n'ajoutai rien et sans tarder, je sorti par la porte de la cuisine qui menait au jardin. C'était une belle journée d'août. Un lundi, ensoleillé et chaud. Je savais où je me rendais et ce n'était certainement pas en promenade. J'allais te voir, où plutôt me rendre sur ta tombe. Un simple morceau de pierre grise où une poignée de lettre indiquait que tu avais été quelqu'un de vivant. J'avais peine à croire qu'il y avait tout juste 365 jours depuis ta mort. J'avais l'impression de ne pas t'avoir parlé depuis des siècles. Pourtant il y avait des moments où j'étais presque certaine de t'avoir vu la veille.
J'arrivai rapidement en face de la grille à la peinture noirâtre et écaillée du cimetière. Je resongeai au nombre de fois où en larmes, je m'étais précipitée, instinctivement ici. Tous ces jours où je n'avais qu'errée sans but, où j'avais été réprimandée, parfois même injuriée. J'y avais toujours espéré le réconfort que tu m'avais autrefois apporté. J'étais toujours repartie plus attristée qu'à mon arrivée. J'entrai donc dans ce lieu dédié aux morts. Je connaissais le chemin jusqu'à ta tombe par cœur. Je m'agenouillai devant et remarquai un étrange détail. On avait déposé une rose rouge sur la pierre froide sous laquelle reposait ton corps. Qui aurait pu faire cela ? Ta famille avait déménagé à plusieurs centaines de kilomètres. Ce n'était pas un ami de ta bande, cette rose venait forcément d'une fille.
Avec un brin de jalousie, je posai ma main sur la tige et remarquai la présence d'un ruban noir. Quand tu voulais te faire pardonner, tu laissais une rose dans mon casier et toujours tu y attachais un ruban noir. Le cœur battant à tout rompre, les yeux brillants de larmes, je portai la fleur à mon cœur. Qui connaissait cette petite habitude de la rose ? Qui voulait me faire autant de mal ? En faisant retomber mon regard sur la tombe, une autre petite chose capta mon attention. Une enveloppe grisâtre, trainait à coté de ta pierre tombale. Je l'ouvris avec crainte, presque affolée, que pouvait-elle contenir ?
La réponse était évidente : une lettre. L'écriture était fine, soignée et elle ne m'était pas inconnue puisqu'il s'agissait de la tienne. C'était impossible, j'hallucinais, je tremblais, ca ne se pouvait pas. J'entrepris la lecture de ce papier à l'aspect granuleux.
Un jour sans toi est une éternité
Un pétale de rose peut nous rapprocher
Choisis vite le cours de ta destinée
Réfléchis bien à ta vie enlevée
Pour dix jours avec moi donne une année
Ce prix dans un pétale est renfermé
Ainsi, si le poème disait vrai, si j'arrachai un pétale de cette rose, je pouvais passer dix longues journées avec toi. En échange je devais abandonner un an de ma vie. Cette plaisanterie était de mauvais goût, me faire espérer que tu pouvais de nouveau être à mes cotés était cruel. Mais au fond, dans le cas où c'était vrai, que je pouvais te revoir, cette année de vie pour dix jours était un prix correct. C'était une occasion d'être avec toi, pas seulement en rêve, en pensée, mais dans la réalité. Je ne croyais pas aux pouvoirs surnaturels. Pourtant, je fis tourner la rose entre mes doigts et glissai un index sur le velours d'un des pétales. Un doux pétale froid, sa couleur étant celle du sang, de mon sang ayant coulé pour toi ? Ou celui que toi-même a perdu pour tout quitter ?
D'un coup sec j'arrachai ce pétale et une impression de fatigue m'envahit l'esprit. Cette sensation se dispersa vite. A peine avais-je levé les yeux que je remarquai que je ne me trouvais plus en face de ta tombe mais de celle d'un John Ocrai. Je passai ma main dans mes cheveux, ennuyée de la situation. La rose et la lettre n'étaient plus à coté de moi et toi tu n'étais pas là non plus. Quel pacte avais-je signé de ma propre mort ? Je me relevai et m'enfui du cimetière. La nuit tombait déjà, d'un bref coup d'œil à ma montre je compris que l'heure du dîner était déjà passée, depuis longtemps. Ma mère allait me tuer. Je m'étais donc endormie ? J'avais tout juste fermé les paupières un instant, pourtant. J'arrivai à la maison, essoufflée d'avoir couru si vite. J'avais claqué la porte d'entrée et comme prévu ma mère avait débarqué dans le hall.
-Où étais-tu ?
-Nul part !
-Il n'a pas arrêté de te sonner !
-Il ? Papa ?
-Terry !
Je pense que si j'avais eu quelques dizaines d'années supplémentaires, mon cœur se serait arrêté de battre pour toujours. Je déglutie difficilement et courrai à ma chambre pour prendre mon portable. Est-ce que cette blague monumentale continuait ? Ma mère se prenait au jeu. Là, j'étais certaine, ce n'était pas une farce. Je composai ton numéro que je n'avais jamais oublié. Au premier coup de sonnerie, quelqu'un décrocha, toi ?
-Allo ?
-T... Te… Terry ?
-Qui veux-tu que ce soit d'autre ?
-C'est toi ? C'est vraiment toi ?
-Vanessa, est-ce que ca va ?
Ta voix… C'était ta voix… Je n'en revenais pas, j'en pleurais, j'en riais, j'étais tellement heureuse de t'entendre. Je mourais d'envie d'hurler, crier ce bonheur, d'exterminer toutes les sombres pensées qui s'étaient insinuées en moi durant l'année qui venait de passer.
-Vanessa, tu es sûre que tu vas bien ?
-Tu es revenu, tu es là, tu es… je t'aime !
-On s'est vu hier tu sais ? Au fait, là tu viens de boire quoi ? T'aurais pu m'inviter à ta petite fête !
Un « quoi » resta coincé dans ma gorge. Hier tu n'étais pas là, vu que je venais de te ramener, te ramener à la vie, te ramener auprès de moi. Ma mère n'était pas surprise tout à l'heure, comme si c'était naturel que tu passes ton temps à me téléphoner. Non, cela ne se peut pas, tu es mort.
Le calendrier indiquait la date d'aujourd'hui, pas hier ou il y a un an. Ainsi tu vivais avec moi dans ce monde, en cette année, en ce jour alors que tu ne devrais plus faire partie de ma vie. Un an s'était passé, mais toi tu n'étais jamais parti. Cela voulait dire qu'il y avait eu tant de nouveaux souvenirs, tant de choses qui avaient dû changer, toi, moi, nous.
-Vanessa tu es là ? Tu devrais arrêter l'alcool, ca ne te réussis pas.
-Oui… Oui… c'est sûr. On se voit demain ?
-Si ca t'amuse, je viens te chercher en début d'après-midi.
Je te raccrochai au nez, à la fois morte de peur et encore plus surexcitée à l'idée de te revoir. Mais ce rêve n'était pas forcément celui que j'avais imaginé. En un an, tu avais dû changer, murir. Moi aussi j'avais dû grandir, mais sans toi, bien que dans cette réalité, tu n'étais jamais parti.
Je fonçai à la cuisine et avalai les pates trop cuites qu'avait préparées ma mère. Le soir même je ne trouvai pas le sommeil. J'allais te revoir, te serrer contre moi, t'embrasser. Ce n'était plus le rêve où je me réveillai en sursaut.
A l'aurore, je quittai ma chambre. Le ciel était beaucoup plus sombre qu'hier, mais ma journée à moi serait bien plus lumineuse que jamais. J'avalai pour une fois un déjeuner correct et réveillai mon frère. Ma mère n'était pas encore levée et je refusai qu'elle me gâche cette journée en me critiquant dès l'aube. Je préférai faire le ménage avant son réveil.
J'attendais avec plus qu'impatience le moment de te revoir. Je songeai même un instant à monter dans un bus pour aller jusque chez toi. Je me rappelai ensuite que toi, tu m'avais vue pratiquement chaque jour. J'avais vécu un passé qui m'était inconnu, je vivais dans la peau d'une autre. Même en étant moi, je n'étais qu'une enveloppe.
Midi passa, ensuite vint le tour d'une heure et puis deux. Je ne cessais de regarder ma montre. Vers deux heures et demie, la sonnette retentit dans le hall d'entrée. Je me jetai hors du divan et fonçai sur la porte en courant. Je l'ouvrai et …
-Bonjour, j'ai un colis pour Mme Delase, voulez-vous bien signer ici ?
Le facteur, c'était le facteur et qui en plus apportait un colis pour ma mère. Je signai en vitesse la feuille qu'il me tendait et posai le paquet sur la table de la cuisine. J'étais certaine que ma mère le verrait en rentrant. Je sorti de la maison et m'assis sur le perron. L'air était plus frais qu'hier. Je regardai dans le vide, attendant de te voir arriver au bout de la rue. Quelques longues minutes plus tard, j'entendais les pneus d'une voiture crisser dans mon dos. C'était sans doute ma mère qui revenait plus tôt que prévu.
-Vanessa !
Ta voi… Ta voiture ? Toi ! Depuis quand avais-tu une voiture ? Ton sourire… Tu étais en face de moi ! Je tentai de me contrôler, de ne pas montrer le temps qui nous avait séparé. Mais c'était plus fort que moi. En souriant, je me jetai à ton cou et t'embrassai.
-Ouaw… Quel accueil ! C'est toujours l'effet de l'alcool ?
En fait tu n'avais pas tant changé. Enfin si, tu avais osé te faire un piercing à l'arcade gauche, mon double avait du être folle de rage. Je pensai à quelle aurait été ma réaction.
Toujours le même humour, le même rire, le même regard quand tu posais les yeux sur moi. C'était si bon de te retrouver, d'avoir senti tes lèvres contre les miennes, même pour ce bref instant.
-Tu m'as manqué, c'est tout !
-Ravi de savoir que je ne te manque pas souvent !
-Mais non ! Tu voulais me parler, hier non ? Il parait que tu n'as pas arrêté de me sonner.
-A la fin ca rendait ta mère de très mauvaise humeur, je crois. En fait, tu te rappelles de ce que je t'ai demandé il y a un mois ?
Holà… Problème que pouvais-tu m'avoir demandé ? Devais-je mentir et dire que je m'en rappelai ou devais-je dire que j'avais totalement oublié ?
-Oui, évidemment !
Tu sortis de ta poche deux clés identiques. Je souriais parce que toi aussi tu portais un grand sourire aux lèvres. Quand tu ouvris ma main pour placer une de ces clés à l'intérieur, je sentais mon cœur danser dans ma poitrine. Ce n'était quand même pas les clés de l'appart' dont on avait tant rêvé ? Celui dont on avait tant parlé. C'était un rêve de gosse. Deux mômes voulant quitter leurs familles pour vivre autre chose, à deux.
-73, rue Stéphane Piervaux ! Je suppose que tes bagages sont déjà prêts.
Pour la seconde fois en quelques minutes je l'embrassai amoureusement. J'allais vivre avec lui, pour toujours ! Pourtant ce doux rêve était loin d'être réel et encore plus loin de pouvoir durer toujours. Peut m'importait le temps, j'étais en ce moment avec toi.
-Ta mère rentre à quelle heure ?
-Pas avant dix-sept heures, en principe !
-Bon on a le temps de charger et d'emporter quelques sacs.
Tu entras dans ma maison et vis Thibaut. Tu l'attrapas hâtivement et me le plaça dans mes bras. Je réalisai combien j'avais envie de passer ma vie avec toi. Vieillir à tes cotés, avoir tes enfants, me disputer sur la couleur des murs, pourtant je savais que cela me serait refusé. Mais qu'est-ce qu'il t'avait pris de te tuer ? Je sacrifiais ma vie pour un futur qui n'aurait jamais lieu. J'apprenais à connaitre une toute autre vie.
Je rangeai ensuite mes affaires dans des boites en carton, essayant de juger tel ou tel objet qui m'était inconnu. Je trouvai un journal intime, mon journal intime, j'avais le même dans ma réalité. Je le glissai dans un sachet me jurant de le lire de A à Z. Il m'en apprendrait sur le passé qui m'avait été arraché. Je m'attaquai aux vêtements. Je sortis mes sous-vêtements d'un tiroir de ma commode et les fit glisser dans un sac. Il attrapa un soutien-gorge.
-C'est un nouveau celui-là ? Je ne me rappelle pas l'avoir déjà vu ! Faut dire aussi que tu ne les gardes pas longtemps.
Je lui lançai un pull à la figure et regardai Thibaut. Celui-ci jouait avec mes élastiques à cheveux et ne se préoccupait pas de la conversation.
-C'est intéressant de voir à quel point tu analyses ce que je porte !
-Ca prouve surtout l'attention que je te porte !
Je te retrouvai là, avec ses déclarations d'amour cachées sous n'importe quelle phrase. Vint le moment de porter les principales caisses dans la voiture. Je me demandais depuis combien de temps tu l'avais. Encore une fois, je fus certaine de trouver la réponse dans mon journal.
Je montai à l'avant, Thibaut sur mes genoux, vu qu'il n'y avait pas la moindre place à l'arrière. Il ne posait pas la moindre question, cela m'étonnait un peu. Peut-être était-il conscient que sa sœur, partait.
Après un rapide trajet, nous atteignîmes l'adresse que tu m'avais indiquée tout à l'heure. Ce n'était pas un appartement, comme je l'imaginais, mais une petite maison. Le genre maison de campagne, aux briques rouges, une maison chaleureuse.
-Depuis la dernière fois, j'ai un peu refait la déco.
Un brusque sourire moqueur m'échappa. Tes gouts en matière d'intérieur étaient plutôt du genre à faire des empilements de bouteilles et canettes vidées en guise de meuble. En entrant dans mon « chez moi » je fus réellement surprise de voir des meubles dès le hall d'entrée. Les portes de bois étaient vernies et contrastaient un peu les murs. Un escalier en colimaçon conduisait aux deux étages. Au fond du couloir, une porte menait à la cuisine qui faisait également office de salle à manger. A gauche de la porte d'entrée, une autre porte conduisait au salon. C'était une pièce illuminée par de grandes vitres. Tu avais acheté une télévision et tu l'avais même posée sur une étagère adéquate. Je n'en revenais pas de l'ordre de cette maison.
-Là, tu m'impressionnes !
-J'ai même carrelé !
En effet, un carrelage au motif géométrique était aligné sur le sol. J'allais vivre ici avec toi ! J'étais dans mon paradis. Je débarquai les caisses et regardai mon frère jouer dans les hautes herbes du jardin. Peu après, il fallait déjà que je rentre. Ma mère allait s'inquiéter et mon frère devait retourner là-bas. J'avais raison, elle nous attendait sur le seuil.
-Toi, vas dans ta chambre, m'ordonna-t-elle, Thibaut, tu restes près de moi. Quant à toi, jeune homme, tu ne t'approches plus de ma fille.
Elle ne semblait pas du tout au courant que ma chambre était une pièce vide.
-Maman, je pars vivre avec Terry.
Je ne lui laissai pas le temps d'enregistrer la nouvelle et montai de nouveau dans ta voiture et je te fis signe de démarrer en vitesse. C'était de la pure inconscience, je le savais et me demandais pourquoi je réagissais de cette manière. Elle était ma mère après tout. Je décidai pourtant de ne pas revenir sur ma décision : Je vivrai avec toi.
On retourna donc dans notre maison. Nous rangeâmes quelques unes de mes affaires et j'installai les meubles à mon goût. Quelques jours passèrent, je ne pensai plus à rien, juste à toi. Quand je me réveillais à coté de toi, le matin, j'avais envie que jamais tu n'ouvres les yeux, que je puisse te sentir contre moi pour toujours. Garder ta chaleur contre mon cœur.
Mais tu finissais toujours par te réveiller. Je voyais que toi aussi tu étais heureux. De temps à autres, je jetai un coup d'œil au journal que j'avais trouvé. J'avais compris d'où tu sortais tout cet argent, ton grand-père était mort et contre toute attente, il t'avait nommé à la tête de son entreprise.
Mais le temps filait trop vite à mon gout, le dixième jour dans ce « monde » était arrivé malgré toute mes espérances. Il faudrait donc te quitter, replonger dans ma réalité, dans cette vie triste et froide.
Je m'imprégnais de toi, gardant en mémoire chacun de tes sourires, tes rires, tes regards, tes mots. Je me réveillai encore une fois dans cette chambre merveilleuse. J'absorbais ton odeur en moi en plongeant mon nez dans ton cou pour te murmurer que je t'aimais.
Je descendis à la cuisine et trouvai une rose sur la table. La même que celle du cimetière, la même que celles que tu déposais dans mon cassier. Une enveloppe était posée juste à coté de la fleur. Je tentais de respirer calmement, de ne pas déchirer la lettre en l'ouvrant.
Dix jours à mes cotés se sont passés
Il est temps soit pour toi de m'oublier
Soit une fois encore de choisir de m'aimer
Un an de vie tu as sacrifié
Vas-tu par un pétale recommencer
Ton avenir n'est pas déterminé
Sans hésiter, j'arrachai de nouveau un pétale couleur sang. Cette fois la sensation de fatigue ne m'attint pas. Le papier s'effrita simplement entre mes doigts et la rose disparu dans un halo de brume. Une idée m'apparut soudainement, comme une évidence. Si dans dix jours, j'arrachai plusieurs pétales de la fleur, je n'aurais pas à me tracasser pendant plusieurs semaines et je n'y penserai plus.
L'après-midi même, étant donné que tu partais travailler, je me rendis chez ma mère pour la première fois depuis mon déménagement. J'avais encore certains cartons à récupérer. Je trouvai facilement l'arrêt du bus qui par miracle arriva à ce moment. J'avais l'habitude de le rater et de téléphoner à ma mère en catastrophe pour qu'elle me conduise en cours. Enfin, pour moi les cours c'était désormais du passé. Je ne savais pas trop quoi faire. Je refusais pourtant d'avoir à t'attendre toute la journée en préparant à manger, faisant le ménage durant de longues années.
Je me sortis ces idées de la tête en arrivant sur le seuil de ma maison d'enfance. A la fenêtre, Thibaut m'avait vue arriver et accourait par la porte du jardin.
-Coucou toi ! dis-je en le prenant dans mes bras.
Malheureusement il n'était pas le seul à m'avoir vue. Ma mère arrivait avec un tout autre sourire. En fait, ce sourire était même totalement absent. La seule chose avec laquelle elle marchait vers moi était une grande caisse qu'elle déposa à mes pieds. Je reposai Thibaut à terre pendant qu'elle repartait déjà.
-Maman n'est pas contente !
-Je sais… Thibault, je sais !
-Elle a dit qu'elle ne voulait plus jamais te voir ici.
C'était donc là le lourd prix à payer pour t'aimer. Il fallait l'accepter, ma vie serait forcément avec toi puisque ma mère se mettait à me haïr.
-Mais moi je veux toujours te voir !
-Je viendrais te chercher parfois alors.
-Je veux te voir tous les jours.
Ma mère déposa un second carton près de moi. Cette fois, je la suivis dans la cuisine où étaient empilées quelques unes de mes affaires.
-Maman…
-Je ne veux plus que tu reviennes ici, tu m'as bien comprise. Je ne veux pas que Thibaut fréquente ce type. Si toi, tu veux détruire ta vie avec ce paumé c'est ton choix mais ne reviens plus jamais ici.
-Terry n'a rien d'un paumé. Et si jamais tu empêches Thibaut de me voir, tu le perdras aussi.
-Je ne t'ai pas perdue, je te fous à la porte.
-Ca fait longtemps que je suis partie, que je n'ai plus rien en commun avec toi, que je te déteste petit à petit. Ca fait longtemps que je ne souffre plus de ton absence et que j'essaye que Thibaut ne remarque pas que sa mère vaut moins que ce que je pense d'elle. Une mère, elle fait passer ses enfants avant tout. Toi tu n'en as que pour ton cher mari qui s'est tiré te laissant son fils sur les bras et que pour ton travail.
Elle lâcha le sachet qu'elle tenait en main et me colla une gifle. Je ne dirais jamais qu'elle n'était pas méritée mais j'attrapai son sachet et allait tout déposer sur le perron. Je te sonnai ensuite pour que tu viennes me chercher. Apparemment tu avais compris qu'il se passait quelques choses. Dix minutes plus tard, tu arrivais. Je fis mes adieux à Thibaut bien qu'en lui promettant de passer un jour ou l'autre. Je n'adressai pas un au revoir à ma mère et ne remis plus les pieds chez « moi ».
Quand je me levai dix jours plus tard, la même rose et la même lettre était de nouveau posé sur la table. Un pincement au cœur, j'arrachai une dizaine de pétale. Je me rendis immédiatement compte de cette erreur. D'un geste de main, je venais d'effacer dix années de ma vie pour toi. Pourquoi étais-je si stupide, tu n'étais pas vrai. Tu n'étais qu'une illusion, mon rêve. Je pleurais quand tu arrivas et me pris dans tes bras. Tu pensais sans doute que la raison de ces larmes était la dispute avec ma mère. Tu me promis d'aller la trouver. J'essayai d'afficher un sourire juste parce que tu montrais de l'attention envers moi. Tu le faisais si souvent. Tu séchais ensuite mes larmes du revers de ta main. Au moins, je passerais 100 jours à tes cotés. Si peu de jours sur dix ans de vie tout de même. Devais-je tout faire pour t'oublier avant ce jour fatal ? Non… sinon ce sacrifice n'aurait servi à rien. Je ne savais pas plus où j'en étais. Je te haïssais de me coûter la vie mais si je faisais ca, c'était parce que j'avais besoin de toi. Ce pouvoir… c'était lui, lui que je détestais. Pourquoi m'avait-on mis entre les mains une telle possibilité de t'aimer. Pourquoi ? Mes larmes coulèrent davantage et je sentais ton étreinte se resserrer autour de mes étroites épaules.
-Je t'aime tellement …
Révélation ? Tu m'avais pourtant quittée dans cet autre monde ? Mais celui-ci était une réalité fictive, tu n'étais pas le même homme non ? Si tu étais capable de mort, de vie sans moi, m'aimais-tu sincèrement ? J'avais si peur du retour dans ma réalité ou te perdre dans celle-ci…
Les jours s'en suivirent avec leurs nouvelles découvertes, leurs nouveaux rires, l'une ou l'autre dispute, quelques larmes, d'autres projets mais chaque journée qui passait était pour moi une tout autre que la précédente. Il s'en dégageait le même amour, la même tendresse mais je t'apprenais par cœur, je découvrais d'autres facettes de toi. Je refaisais les mêmes gestes habituels mais j'avais l'impression qu'ils m'étaient toujours inconnus. Je redécouvrais toujours à mon réveil la maison comme si je n'y avais jamais mis les pieds.
Et il y avait cette sensation de bien-être qui me poursuivait. Mais le temps passe toujours trop vite, l'heure du dernier « Adieu » sonnerait. La situation avec ma mère commençait seulement à s'arranger. Elle me parlait de nouveau et Thibaut venait souvent passer quelques heures ici.
Le réveil sonna. Je maudissais cet appareil qui me sortait de mes rêves ! Argh… Ce tintement incessant ! Je me levai rapidement comme à mon habitude et te regardai dormir. Tu n'avais même pas entendu. Il te fallu une demi-heure pour t'extirper de ce lit.
-C'est pas aujourd'hui que tu as une réunion assez tôt ?
Tu me jeta un regard affolé et réalisa un record à peine croyable : sortir de la salle de bain après 2 minutes et cinquante-quatre seconde. Tu m'embrassas furtivement après avoir regardé l'heure et fonça jusqu'à ta voiture. Et dire que je vivais avec cette tête de passoire pas foutue de se lever à temps pour aller travailler. Je m'activai au ménage quand je ressenti une désagréable sensation. Instinctivement je me penchai au dessus de l'évier à temps. Peut-être mon estomac n'avait-il pas supporté le diner chinois de la vieille ? Je déteste être malade !
Le lendemain, ces nausées recommencèrent. Le jour suivant aussi. J'avais peur de la raison de ces maux de cœurs. Je ne pouvais pas croire ce qu'il allait se produire. J'étais allée chercher un test de grossesse à la pharmacie. Si jamais j'étais enceinte, je devrais tuer mon enfant pour retourner dans ma réalité. Je n'aurais jamais le courage de tuer un être même s'il mesurait tout juste quelques centimètres. Je me penchai sur les résultats … positifs !
Une boule se serra dans ma gorge. Pas moi… Pitié… Pas moi… Il fallait tenir près de huit mois, vu que j'étais au moins enceinte d'un bon mois et demi. Près de 250 jours ! Vingt-cinq ans de vie pour un enfant que je ne verrais jamais grandir. Mais c'était ton enfant, le notre. Peut-être que cette réalité se poursuivrait à ma sortie de ce monde. Mais alors, autant partir maintenant ? Je ne savais plus quoi faire ! Et si lorsque je partais c'était comme signer ma mort ici ? Je te laissai alors notre enfant sur les bras. Qu'avais-je fait en acceptant ce pacte ? Qu'avons-nous fait ? Pourquoi t'es-tu tué ? Je sentais les larmes me piquer les yeux. Elles se déversèrent douloureusement.
Le soir quand tu rentras, je ne te parlai pas de ma grossesse. Deux jours plus tard, au matin, la lettre et la rose étaient encore une fois sur la table de la cuisine. Il y avait tellement peu de pétales sur cette rose rouge. Comme si ils avaient été arrachés. Il y en avait quatre précisément. Me restait-il uniquement quatre ans à vivre si je retournai là ? Un lourd poids dans ma poitrine m'étouffa. Si peu de vie dans ce monde sans toi ? Non…
Fallait-il tout te dire ? Te dire que tu n'existais pas ? Tu me prendrais pour une folle, juste bonne à être enfermée. Au fond, ici, c'est moi qui n'existais pas. J'enlevai un à un les pétales, lentement, cela m'arrachait le cœur de les voir glisser sur la table. Je regardais le dernier pétale. Fallait-il l'enlever ?
J'avais déjà gâché toute une vie pour toi ! Devais-je sacrifier cette dernière année dans le monde réel ou devais-je vivre dix jours dans cette réalité fictive ? Cette réalité qui n'était autre qu'une prison dorée, une simple cage de liberté. Je soupirai. A quoi bon vivre sans toi pour une simple année, une année en sachant que je devrais mourir à la fin de celle-ci. Comment peut-on vivre avec sa date de mort en tête ?
Je tirai sur le pétale et le lâchai, je le regardai virevolter avant qu'il ne se pose sur la table et ne disparaisse. Il me restait quarante jours à profiter de toi. Chaque nuit ne serait que plus belle, chaque matin plus radieux, chaque journée plus rayonnante.
Quelques jours plus tard, je t'annonçai tout de même la nouvelle. Rien que pour voir ton sourire, je su que j'avais bien fait de sacrifier ma vie. Je savais que je ne verrais jamais cet enfant grandir. Mais que faire d'autre ? Continuer de vivre le temps qu'il m'était imparti, voila quelle était la seule chose à faire. Peut-être que cette vie se poursuivrait sans moi comme elle avait continué lorsque je n'étais pas là.
Chaque jour d'un mois filèrent. Je ne les voyais pas passer. En me réveillant, je me disais toujours : « Une journée de perdue ». J'allais te quitter pour toujours. J'allais mourir.
Le jour tant redouté arriva et je trouvai la lettre sans la rose. Je l'ouvris, croyant connaitre le contenu.
Espérance de vie
Trois mots… ESPERANCE DE VIE, moi la mienne n'existait plus. Je l'avais raccourcie de jour en jour. Mais l'espérance de vie était aussi une promesse que l'on fait à tous les hommes : Une vie après la mort, un espoir d'une vie, une autre vie. Une vie réelle à tes coté. Voila ce que j'avais gagné avec ma mort prochaine. Voila où ces mots voulaient en venir. J'avais sacrifié mon espérance de vie mais j'en avais retrouvée une autre.
J'allais quitter ce monde. J'attrapai un bic et une feuille de papier près du téléphone et j'y indiquai :
A nous pour toujours
Je t'aime à jamais
Je me senti soudainement fatiguée. Je savais que je disparaissais de ta vie. Je rouvris les yeux en face de ta tombe. Rien n'avais changé, juste moi, des souvenirs inexistants. Ton nom y était de nouveau inscrit. Il était temps… temps que je te retrouve réellement. Mais si tout n'était qu'un rêve ? Si au fond il me restait tant d'années à vivre ? Je me levai et retournai chez moi. Thibaut accouru dans mes bras comme à son habitude, je n'avais plus le même plaisir à l'attraper. Ma mère ne m'adressa pas la parole. Je m'enfermai dans ma chambre. Je voulais te revoir, cette vie ne me plaisait plus. Je rêvai de toi durant la nuit. Au matin je recommençai cette existence sans ton parfum sur l'oreiller. Les journées étaient longues et mornes contrairement à celles que j'avais passées avec toi. Quelques semaines plus tard, je retournai à ta tombe. En sortant du cimetière, j'aperçus une voiture qui ressemblait à la tienne dans cette autre vie. J'en eu le cœur d'autant plus serré. Je ne passai pas la nuit chez moi, j'allai voir cette maison que l'on possédait dans ce rêve éveillé. Exactement la même… J'errai toute la nuit et rentrai à la maison dans l'après-midi sous les reproches exaspérants de ma mère.
Je m'endormi rapidement, les yeux baignés de larmes. Pourquoi vivre lorsque celui qu'on aime n'est plus là pour vous ? Cette phrase me pesait plus que jamais. J'avais pourtant vécu avec pendant un an, mais aujourd'hui je savais que ma place ne pourrait être qu'auprès de toi.
Les jours suivants furent aussi longs que les précédents. Je me réfugiai comme autrefois devant ta tombe, ce refuge ne m'avait pourtant plus servi depuis des mois. Une fois j'y trouvai une rose où était noué un ruban noir. Une petite carte y était attachée.
A nous pour toujours
Je t'aime à jamais
Comme une invitation à te rejoindre dans cet autre monde, je savais mon espérance de vie achevée. Mais une autre commençait. Une vie à nous, pour toujours. Mes yeux se refermèrent une dernière fois. Je portai cette rose contre mon cœur. Ce cœur s'arrêtant de battre pour une vie où tu n'es plus. Je savais que je t'aimerai ainsi à jamais.
Histoire publiée le 14/04/2008 à 20h01.
Thèmes : Amour, Espoir, Mort, Retrouvailles
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Par cath18 le 26/05/2008 à 23h51
vraiment bien écrit...j'adore!!!
Par lilnao13 le 16/04/2008 à 18h40
Ainsi est fait...le monde.
magnifique!!! très longue comme histoire, mais ça en vaut la peine! j'ai adoré
Par lirva le 05/08/2007 à 03h21
fantastique
!!!!
Par laetin le 30/07/2007 à 14h40
j'ai cessé d'exister le jour où tu lui as souri!
tres beau
Par xjoux le 19/07/2007 à 01h02
mm si c'est un peu triste
mais on dit que l'amour n'a pas des limites..mm si c'est n'est pas dans l'bon sens
Jøµ...
Par tuquerouge le 19/07/2007 à 00h43
*I'm a fuking nolife*
Une longue histoire qui vaut vraiment le coup d'être lue en entier!
J'adore!
Par schtroumpfette25 le 18/07/2007 à 15h04
"T'es gol ou quoi?"
Tout simplement génial!!
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