Et à mes pieds il s'écoulait
Tout était parfait. Le cadre, la luminosité, l'atmosphère, bref, je savais que c'était maintenant ou jamais. J'ai donc pris mon courage à deux mains pour lui avouer mes sentiments.
Elle a ri. Un petit rire clair et doux. J'avoue que sur le coup j'ai espéré que ça soit un oui.
La claque qu'elle me mit ensuite dissipa mes doutes. Puis elle est partie, sans un mot. A mon tour je m'en suis allé. Mon esprit momentanément indisponible n'empêcha pas mon corps de savoir où il voulait aller. Quand mes yeux transmirent à nouveau les images du monde extérieur, j'étais sur le grand pont entre la place Victor Hugo et la station Monlussieux. Le courant emportant avec lui les débris en de tumultueux bouillons marronâtres, clapotant à la surface. A la vue de ce spectacle, je ne pus réprimer ma surprise. « Eh quoi ? Alors tu as décidé d'en finir ? »
Visiblement le monde n'avait rien compris à ma décision : le temps était splendide, l'air était doux. A quoi peut bien servir d'être triste si la pluie ne vient même pas justifier notre mal-être ? Normalement, dans les films ou les livres, au moment de commettre l'irréparable, il y a toujours une petite fée qui vient vous sortir de là, un ou une inconnu, et vous redonner goût à la vie. Et bien là, non. A croire que personne n'avait remarqué que je comptais me balancer dans cette eau putride, qui m'aurait emporté avec les autres détritus. Les gens autour de moi continuaient à fuir je ne sais trop où. J'espère qu'eux-même savaient où ils allaient... En tout cas, s'il eut été impossible de ne pas me voir, personne ne s'approcha. Je les entendais penser : « Bah, quelqu'un d'autre s'en occupera. »
Ca me mit en rogne. Comment pouvait-on laisser une jeune personne foutre sa vie en l'air ?
Je me mirai dans l'onde, mais mon reflet terne ne me donna qu'envie d'en finir plus vite. J'attendais désespérément qu'une main se tende enfin vers moi, m'aide à revenir dans la douce quiétude de l'insouciance qui était mienne avant de subir le refus de celle pour qui mon coeur s'emballait. Et s'emballe encore, à la simple évocation de sa personne, je sens son image se dessiner derrière mes yeux, le grain soyeux de sa peau, la manière dont le soleil caressait ses courbes agréables, la focette délicieuse qui distendait son visage lorsqu'elle faisait la moue, son rire cristallin en humant les fleurs du printemps lorsqu'avec ses amis elle se promenait du côté du Parc derrière l'imprimerie Buckland. En toute simplicité, on pourrait dire que j'aimais cette fille, mais combien cette pensée me semblait réductrice tant elle paraissait commune à mes oreilles !
Eh quoi, c'est vraiment pour elle que je compte me suicider ? Le terme résonne à mes oreilles, il s'impose à moi et mes sens vacillent. Le besoin de m'asseoir se fait pressant. La roche est froide et dure contre mes mains. Je sens les rainures, les creux, les imperfections sous mes doigts. Non, rien ne va de toute façon : la famille se dissout, côté boulot ce n'est pas génial, je sens la distance qui s'établit avec mes amis...
Je prends une profonde inspiration. L'air est doux, et un léger parfum salin emplit mes poumons. Ce n'est pas vraiment désagréable, mais cette odeur iodée a quelque chose de gênant. Pourtant, je la sens se glisser de manière salvatrice dans mes poumons, comme un souffle nouveau qui m'étreindrait. L'eau qui clapote doucement quelques mètres sous moi m'apaise. De toute façon, quelle chance ai-je de vraiment mourir si je me jette dans cette eau ? La pollution ne va pas me dissoudre, et je vais juste rentrer trempé et honteux chez moi, après avoir été arrêté dans ma course légèrement en aval.
Je ne peux m'empêcher de rire tant mon idée première m'apparaît comme pathétique. D'ailleurs, quelle idée ? Y ai-je vraiment réfléchit ? Que la famille se dissolve, ça ne regarde pas tellement, tant que je reste en bons termes avec chaque membre indépendamment des autres. Il me suffit de rester en dehors de leurs querelles. Le boulot ? Après tout, je suis jeune, j'ai largement le temps de m'y mettre plus sérieusement. Quand bien même ! Qu'est ce que je risque, au pire ? D'avoir un métier qui ne me satisfasse pas, et que j'ai l'impression d'être passé à côté de ma vie ? Mais la vie professionnelle n'est qu'une fraction de la vie globale d'un individu, et je peux tout à fait réussir le reste.
D'ailleurs, qu'est ce que réussir sa vie, sinon s'y être senti bien au moment de la rendre ? Et cette condition n'en appelle aucune autre. Être heureux, c'est un état d'esprit, et je n'ai aucune raison convenable de me sentir mal. C'est sûrement pour ça que je m'en invente... D'ailleurs, si j'avais subi des traumatismes justifiant une possible déprime, je ne vois pas en quoi elle m'empêcherait d'être pleinement heureux, pour peu que je me donne la peine de prendre les choses avec la distance qui leur est due.
Et les amis ? Comme en amour, il y a des hauts et des bas, mais je sais que quoiqu'il advienne, nous resterons. C'est vrai qu'on ne se dit pas tout, mais après tout, ils sont là pour m'épauler, pour m'aider à me sentir moins seul. Je n'ai pas besoin de leur déverser tous mes problèmes sur les épaules pour m'en décharger...
Je renverse la tête. La pierre a eu le temps de chauffer au soleil, et elle me brûle légèrement. Mes yeux se ferment, et j'écoute les vaguelettes du fleuve en contre-bas venir s'écraser contre les piliers du pont. Je n'ai aucune obligation, envers qui que ce soit. Cette vie, elle n'appartient qu'à moi, et j'écrirai le chapitre de mon passage sur Terre comme bon me semblera. Je ne peux pas échouer tant que je ne me fixe pas moi-même des conditions d'échec. A partir de là, comment se sentir mal dans sa vie ? Je décide. Moi, et moi seul.
Je me redresse. Bien que je ne puisse les voir, je sais que mes yeux sont illuminés d'une flamme nouvelle : la rage de vivre. Un nouveau spasme agite mes zygomatiques. Me suicider ? J'ai encore tellement à faire, tellement à voir, tellement à vivre ! Bien que personne ne me soit venu en aide, je sais que la vraie raison de continuer, elle ne peut émaner que de soi.
Mes pieds retombent sur l'asphalte avec un petit claquement. J'observe les rues alentour : rien n'a changé, les gens continuent à courir de droite et de gauche, trop pressés de brûler leurs vies. De leurs visages sont absents les sourires et les joies, aussi décidé-je d'en brandir à leur yeux.
Je suis vivant. Et je compte bien en profiter.
Histoire publiée le 05/08/2006 à 16h58.
Thèmes : Espoir, Nouvelle, Réflexions
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Par ines31 le 10/08/2006 à 21h59
elle est bien cette histoire....je suis d'accord avec "cissoup70"....
Elle Est Belle La Vie...Et Il Faut En Profiter....!!!
Par cissoup70 le 08/08/2006 à 13h38
1° rencontre lexodienne <3
Une histoire qui montre des raisons de rester en vie malgré les problèmes... C'est beau, et la vie aussi est belle.

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