Fantasy Antique
« Alors Marduk, le père de tout éclat, édifia de sa seule volonté, la première cité du peuple Lumen : Dilmun. »
« Se faisant, il apprit que si les cœurs des hommes et des elfes étaient de chair et de sang, c'était bien l'essence spirituelle des êtres vivants qui était seule la source véritable de leur vie. »
« Dilmun était belle et bien faite, de rosée et de grâce, la ville et ses pierres abritaient les Elumenis.
Mais le grand Dragon contempla les siens et s'il était fier de ses gens, ces derniers lui vouaient un culte en occultant de chanter la gloire de l'élément lui-même. »
« La lumière n'est qu'un éclat à leurs yeux. Pourtant son immensité abrite ma propre essence, annonça Marduk. »
« Ainsi naquit la légende de la Dame, La première composition de la symphonie de clarté, et l'âme du peuple lumen, l'être d'essence lumineuse. »
« Il est dit dans les écrits de Dilmun que l'Enfant de Marduk, son unique création de vie, était à l'image de l'élément rayonnant, d'une beauté sans égale. »
« Elle partageait de l'ascendance de Kronos, l'immortalité qui sied aux légendes, et celle-ci se reflétait dans le regard de celle qui était le Joyau de son peuple. »
« De ses lèvres coulait le verbe de son créateur et les mots qu'elle prononçait pouvaient embraser les cœurs des lumens de la ville d'origine. »
« Et son cœur était immense, plein de grâce et de compassion. Elle était la sainteté et la patience des gens de Justice et de Bien. »
« L'Enfant de la lumière, passa de longues journées auprès des hommes et des elfes, côtoyant leur imperfection et leurs maux, et pour chaque disgrâce, elle versait une larme. »
« Alors elle vit la guerre, et la paix, elle marcha aux côtés de la mort et de la vie, durant les siècles qui virent les pierres des grandes cités posées et les éléments s'étendre sur l'entière Pangée. »
« Elle voyagea sur toutes les terres de Marduk et arriva en Babylone. »
« En voyant la Blanche, elle connut une joie immense et pour la première fois, ses yeux versèrent d'heureuses larmes. »
« Elle connut là-bas l'existence des mortels se mêlant à eux, devenant Ascyléa la Belle : première princesse de Babylone. Et sans que son cœur s'en aperçoive, la Dame connut jusqu'aux tourments de l'amour ».
« Éperdument éprise d'un homme dont l'histoire ne retint pas le nom, elle cru disparaître à la mort de son bien aimé qui contrairement à elle ne souffrait pas de la cruelle éternité. »
«Alors pour chasser ses maux et enterrer son désespoir, il est dit qu'Ascyléa tira de son être l'œuvre d'amour et la déposa aux pieds de son père qui fut attristé de voir son Enfant fuir les réalités de ce monde. »
« Le peuple lumen sans le savoir perdait une partie de son âme, et oublia la Dame qui devint Ascyléa dans les livres d'histoire (Ascyléa signifie « L'enfant de l'éclat » dans les premiers dialectes). »
« La Dame aspira soudain à l'oubli et la langueur la saisit plus férocement que les crocs de Nergal, pour quitter son chagrin, elle se rendit incapable d'éprouver des sentiments. Et la dynastie des premières princesses de Babylone se renouvela de génération en génération couverte par les scribes de Marduk qui cachèrent l'existence de l'Enfant qui était l'âme du peuple. »
« Se composa autour du Joyau de la lumière, secrètement, un ordre chevaleresque. La Geste de la Dame de lumière qui veillait sur l'Enfant comme sur la chose la plus précieuse du beau peuple Lumen. »
« Les siècles passèrent jusqu'à la conquête de Babylone qui sonna comme un éveil forcé de l'Enfant, qui sortit bien malgré elle de la torpeur dans laquelle elle était depuis si longuement plongée. »
« Dépourvue de son cœur, et oubliée, elle, qui ne possédait pas d'ombre, n'était plus celle qu'elle fut autrefois. »
« On dit qu'elle parcourt aujourd'hui les contrée de la Pangée, offrant à son peuple, les mots anciens qui réchauffaient les lumens de Dilmun. »
« Mais oubliée, une légende n'est que la moitié d'elle-même. »
« Les Gardiens des secrets de la lumière racontent qu'un jour peut être, Marduk rendra à sa fille, le cœur dont elle s'était privé, et ravivant la douleur comme les joies, le Joyau regagnerait ses lettres de légende pour redevenir l'essence de la lumière. L'âme qui guida autrefois les lumens sur les sentiers de son immensité. »
« L'on peut vivre 100 années et voir défiler la pluie constante d'un grand nombre d'événements sans que ceux-ci ne puissent jamais chasser l'océan de souvenirs d'un seul instant. » La Dame.
5ème jour d'Alulim de la 699ème année de la Pangée. 4h30 du matin.
Palais des jardins de l'Aurore.
L'édifice des jardins de l'Aurore était l'un des plus imposants de Babylone la Blanche. Aussi improbable que grandiose, il était situé sur le flanc d'un précipice à quelques toises du pont de Zalba-ka, le palais, et avait l'insigne honneur de recevoir les premiers bienfaits de Marduk en même temps que l'imposant ouvrage d'art.
Ici poussaient des plantes lumenes d'une beauté unique, les chemins au travers des jardins suspendus mitoyens du palais formaient de leurs circonvolutions la silhouette d'un large dragon dont les yeux supposés étaient constitués d'une espèce végétale nocturne rare et luminescente.
On comptait plus de vingt fontaines et au moins autant de coupoles de repos servant à la méditation ou à la promenade.
L'endroit était probablement à même de ravir l'œil de n'importe quel babylonien car il était l'expression de la douceur au dessus du vide. La plateforme sur laquelle se tenait la structure de l'imposante construction surplombait tout Dagaz et pour qui savait percer les brumes d'un œil assuré, au-delà des landes rocheuses et des longues prairies, le profil de Dilmun, première cité de la Lumière pouvait apparaître.
Cherchant peut-être celle-ci, Auguste Locaste, Maître archiviste et prêtre de Marduk, installé sur le rebord des jardins, sur un grand balcon de marbre encadré d'enluminures à la gloire du grand dragon, perdait son regard comme ses pensées loin vers l'horizon encore noir et parsemé d'étoiles de la nuit babylonienne. Il fallut l'intervention d'un jeune disciple : Elias, pour le tirer de sa méditation.
- Frère Auguste, implora le jeune homme.
Le vieux prêtre, qui de sa vie n'avait connu que Babylone la Splendide et ses jardins, reconnu dans le ton que venait d'employer Elias les sonorités de sa propre voix, il y a de cela plus de soixante années alors qu'il s'adressait à son propre maître. Il tourna un visage tranquille, parcheminé de rides qui laissaient entrevoir ce regard émeraude remplit de sagesse.
- Elias
Le jeune homme baissa la capuche de sa longue bure blanche pour découvrir un faciès taillé à la serpe, un nez un peu trop long, des yeux vifs, dont une véritable tension transparaissait
- Maître, je vous en prie. Le temps presse.
- Il n'y a rien qui m'empêcherait de voir comme chaque matin Marduk sourire à sa favorite, mon bon Elias.
Elias soupira, trop tranquille et placide, il se demandait si ce qui se disait sur le passé d'Auguste n'était pas une fantaisie destinée à impressionner les plus jeunes arrivants.
- Je dois savoir où elle est ! dit-il d'un ton sentencieux.
Ce fut au tour du vieil homme de soupirer.
- Je sais que tu ne penses pas à mal, mais je ne peux pas prendre cette décision sans la consulter.
- Maître ! Vous savez comme moi son importance, vous avez lu les livres et les parchemins des gardiens des secrets, nous perdrons bien plus à la laisser ici qu'à la sauver ! Je vous en conjure, dites moi où elle est
- On dirait que tu parles d'un objet, Elias… Elle est fort différente d'un simple symbole, tu sais.
Le disciple perdait patience, marchant de long en large, l'air terriblement inquiet.
- A quoi bon lui demander ? reprit-il. Elle ne parle plus qu'au tombeau, et au soleil !
Auguste sourit avec gentillesse à ce brave Elias, les mots de ce dernier dépassaient sa pensée. Il y a une seconde à peine, il parlait d'Elle comme d'une femme d'importance et il la traitait maintenant de capricieuse.
- Mon bon Elias, hormis le fait que tu te trompes, sache que Babylone peut sembler vivre sans elle, mais qu'à l'instar d'un homme, elle ne sera qu'une coquille vide sans ce qui compose l'âme des lumens.
- Assez !
Le maître archiviste écarquilla les yeux alors que l'impétueux disciple l'entraînait vers le rebord.
- Ne voyez vous pas ? Etes vous aveugle !? Babylone est à l'agonie ! D'ici peu, elle sera morte !
Il força Auguste à contempler les abords du précipice. À l'Ouest, près des portes de la cité, on aurait dit une procession. Des centaines de milliers d'individus portant des torches avançaient à cadence régulière, si on ne distinguait pas les silhouettes des porteurs, leurs imposantes machines de guerre comme leurs bataillons de cavalerie apparaissaient clairement malgré l'obscurité. Des traits de feu jaillissaient régulièrement des contreforts de Babylone et tombaient comme les flammes d'un feu d'artifice mourrant sur la marée d'impurs qui s'apprêtait à prendre la Blanche.
Elias n'était pas auspice, mais celui qui se trouvait à la tête de cette armée exigerait un tribut à Nergal, et sans doute à chaque Dragon choyant le peuple impie. Un tribut de sang et de hurlements. Une offrande de douleur et un don symbolique fait de massacre et de mise à sac. Il n'existe pas de guerre d'honneur.
Les légions d'orcs, de géants, d'elfes ténébreux et de créatures monstrueuses feraient payer au centuple à la cité lumen son invraisemblable et si longue existence. Cette fois, c'est le désespoir qu'on lisait dans la voix du jeune homme qui tombait à genoux devant Auguste.
- Maître… Par pitié, si vous le savez dites-moi où elle est… Je ne peux pas me sauver moi-même, ni ma famille, mais je dois sauver le Joyau lumen. Où est la princesse Ascyléa?
Le grand prêtre de Marduk passa une main lasse sur son visage et considéra avec compassion Elias à ses pieds
- Va au tombeau, dans les sphères azur. Tu ne la trouveras pas, mais tu trouveras quelqu'un, un jeune garçon, plus jeune que toi. S'il n'y est pas, cherche le au temple de Marduk, dans le quartier des hauts plateaux. Il rendra hommage à ses ancêtres dans l'un et l'autre cas, empêche le de partir au combat. Dis lui de venir ici, et précise lui bien que c'est pour Elle.
Le jeune disciple, sans vraiment comprendre, se contenta d'acquiescer. Et redressant les pans de sa robe, il s'empressa de filer vers le sud de Babylone, là où se trouvaient les cimetières.
Parmi ces derniers, on comptait un endroit spécifique, « les sphères azur ».
Il abritait peu de caveaux. On y enterrait les plus nobles et les héros, qu'ils soient guerriers ou poètes, de la Blanche.
Une architecture particulière d'aqueducs encadrait l'endroit, et laissait tomber en permanence sous une large coupole oblongue de l'eau sur une pierre turquoise. Haletant, et furieux de perdre tant de temps, Elias retrouva un semblant de sourire en voyant le garçon en question.
Ce dernier devant un tombeau au centre des sphères azur,
les mains devant le visage récitait une prière.
Il se trouvait devant un tombeau sans nom qu'il ne connaissait que trop bien.
Le jeune chevalier portait une épée à son côté, ses cheveux mi longs n'étaient pas même retenus par une ficelle. Il arborait une tenue d'apparat dotée d'armoiries bleu et argent, sur son épaule trônait un voile tombant jusqu'à sa cheville, d'onyx et d'ivoire, c'était un symbole de deuil. Probablement celui de sa propre vie qu'il savait bientôt perdre.
Sans ménagement, Elias l'interrompit posant une main assurée sur l'épaule du jeune garçon pour attirer son attention.
Il recula de quelques pas après avoir obtenu ce qu'il voulait, foudroyé par un regard bleu et froid, et un faciès fin qui ne laissait transparaître à ce moment que mépris et colère.
La lame de l'épée du chevalier sous la gorge alors que ce dernier avançait quand Elias reculait, ne facilita pas la tâche du disciple.
- Vous…Vous êtes Elyen Bleudacier ?
Babylone, un jour incertain. Il y a des centaines et des centaines d'années.
Sphères azur.
Pâle comme la lune, belle comme la lumière, et aussi immortelle que les légendes, la Dame se tenait près du tombeau. Et ses servantes étaient pour le moins embarrassées...
Leur maîtresse, d'ordinaire d'une plénitude et d'un calme qui aurait donné le vertige à une montagne, n'était que chagrin et tristesse.
Sur ses habits d'argent et ivoire glissaient des larmes que jamais personne ne lui avait connues.
Chastement, elle abattit sur son visage un voile léger, une parure mortuaire pour garder comme un secret la langueur qui venait faire nid au creux de son être.
L'une des servantes, peut-être la plus jeune, avança vers l'inconsolable maîtresse qui laissait glisser ses doigts sur la pierre trop morte de la tombe.
- Ma dame, murmura t-elle. Cinq années déjà qu'il a rejoint les cieux. Cinq années que vous venez ici chaque jour, du levé du soleil à son zénith, et du zénith à son couché.
Elle ne faisait qu'énoncer une évidence.
Comment pouvait-elle savoir ? Une mortelle ne pouvait comprendre que celle qui approche les célestes possède une tristesse à la mesure de son bonheur : infinie.
Elle était de ces choses miraculeuses qui n'éprouvent qu'une fois et une seule un sentiment comme celui qu'elle avait pour cet homme.
Ignorant la plainte de la jeune femme, celle qui deviendrait la princesse Ascyléa posa sa joue contre le marbre, et murmura des mots dans une langue plus ancienne que les races mortelles.
Une langue faite de silence et de sensations, une langue que la Pangée comprenait, la langue des temps de la création.
Elle lui murmura son indéfectible affection pour lui, lui rappelant les promesses qu'il avait fait, et toute la joie qu'il avait fait naître en son cœur.
Elle lui murmura comme chaque jour depuis cinq années, et comme tous les jours des cent ans à venir, tout ce qu'il lui était cher, et tout ce qu'il lui manquait.
La mort est de la nature même de l'homme, car elle est sa seule certitude, mais le souvenir lui était profond et aussi immuable que la pensée sans cesse renouvelée.
La Dame se découvrit pour la première fois un ennemi différent des ténèbres. Le souvenir ?
Non, son cœur.
5ème jour d'Alulim de la 699ème année de la Pangée. 5h30 du matin.
Palais de l'Aurore, salle des mystères
Au sein du Palais de l'Aurore, en son centre plus précisément, profondément sous Babylone se tient une salle immense, des statues de héros protecteurs des temps anciens en surveillent l'entrée.
Dans cette salle, qui apparaît comme le saint de saint pour une minorité, se trouve ce que la ville compte de plus beau et de plus doux, qu'il s'agisse d'art ou de nourriture.
Mais tout cela semble fade car le silence de la pièce, qu'on ne perturbait qu'un petit nombre de fois au cours d'une année, n'embellissait ni l'endroit, ni la femme qui se tenait étendue au creux d'un lit aux proportions démesurées de la pièce.
Auguste était à son chevet.
Elle ne dormait pas vraiment, une torpeur morne la saisissait chaque soir nouveau, mais elle ne trouvait plus le sommeil depuis si longtemps. Il ne s'agissait pour elle que de laisser vaquer son esprit au-delà de son corps, moins d'approcher le monde des rêves que d'explorer les reflets de réalités bien éloignées de l'endroit où elle s'était recluse.
- Princesse Ascyléa, dit-il doucement avec plus de déférence qu'il n'en aurait offert à un empereur.
Le regard gris de la Dame se posa sur Auguste, il était au-delà de la compréhension humaine, au-delà du temps, traversé parfois d'une vague étrange et terne, celle de l'immortalité.
- Auguste, lui répondit-elle, vous avez changé.
Elle le gratifia d'un sourire.
- J'ai l'impression qu'hier encore vous étiez un enfant.
Plus de soixante-quinze années avaient changer Auguste, mais il n'était pour elle qu'une goutte d'eau dans la mer de visages qu'elle avait du contempler. Il se sentait honoré qu'elle se souvienne de son prénom sans mettre cela sur le compte du hasard ou d'une quelconque forme d'affection.
Il se mit à genoux, un geste très cérémonieux pour lequel la Dame n'avait que de l'indifférence.
- Votre excellence, les forces impures…
- Babylone gémit, et je l'entends Auguste.
Difficile à croire.
- La fuite. C'est le pourquoi de votre présence ici. Vais-je consentir à l'Exil ?
Il inclina la tête. Elle n'était pas prophétesse. Comme son illustre créateur, elle avait le don de se défier du temps. Dans des proportions étranges, on ne pouvait pas parler de prémonitions, ou alors elle en gardait l'intégral secret, plutôt d'une forme de coopération là où les mortels acceptaient sans sourciller un diktat.
J'aime Babylone presque autant que la lumière.
- Je ferai selon votre volonté, princesse.
Elle se leva, et marcha légèrement.
- J'en connais tous les habitants, tous les vices et tous les secrets. Et je ne me lasse pas de découvrir pourtant de nouveaux détails, comme on découvre les subtilités d'une toile changeante.
Il buvait ses paroles car il était du sang d'Ilmun, et que cette voix d'une tendresse immense, résonnait en lui comme les premières prières du monde lumen.
- Il va arriver.
Ce que vit auguste à ce moment là sur le visage de la Dame lui glaça le sang.
Elle tourna un regard résigné vers lui et un sourire qui en disait long sur sa condition.
Il était effrayant de considérer la position et l'essence même de la légendaire.
Auguste devait venir, elle le savait. De même qu'elle connaissait la suite des événements. Dans les détails les plus infimes.
Si elle connaissait Babylone, elle savait ce qui lui arriverait, ce qui arriverait à chacun de ses habitants.
Elle savait la cruauté de l'armée impure.
Elle voyait les massacres d'innocents, et surtout elle avait déjà aperçu son devenir. Elle ne pouvait s'y soustraire. Elle n'avait pas les choix que procure l'innocence de la mortalité.
Auguste n'était jamais venu lui proposer un choix, il n'était qu'une articulation dans un mécanisme établi par Kronos. Rien de plus qu'une part d'un tout dont elle connaissait le début comme la fin. Elle ferait ce qu'il convient de faire. Pourtant il y avait une profonde vérité dans cet amour déclaré pour Babylone.
- Ma dame… articula Auguste.
Elle lui fit non de la tête, et avança vers les portes.
Non, je ne resterai pas à Babylone, car il n'est pas de mon devoir de mourir de cette façon.
Non, je ne peux pas dire si un jour, sous des cieux meilleurs, la Blanche reviendra aux lumens.
Non, Auguste, vous ne survivrez pas à cette guerre.
L'annonce était faite, mais ni le désespoir ni la peine ne tintèrent le cœur du vieux maître.
Les portes s'ouvrirent sur Elyen Bleudacier et Elias.
Le disciple était bouleversé de la voir enfin, cette légendaire princesse de Babylone qui pour lui était la fille de la première lignée noble de la ville. Les traditions orales sont étranges et les livres retranscrivent seulement ce que la main de leurs auteurs désire.
Le jeune chevalier, du sang des Bleudacier, jura alors qu'il donnerait sa vie pour la Dame, une nouvelle fois, comme il l'avait fait voici un moment.
Genou à terre, il inclina la tête.
Il se donnait du courage, homme de parole, il ne reviendrait pas sur celle-ci, elle le savait, et son engouement comme ses convictions l'amusèrent.
Elle s'inclina à son tour et saisit les joues du guerrier pour ramener son visage vers le sien.
Déposant un baiser sur son front, elle lui murmura une phrase qui resta gravée dans le cœur des protagonistes le restant de leur vie.
- Chaque individu accepte la dualité de ténèbres et de lumière dans son cœur. Vous êtes Lumen, mon bel Elyen : faites que toujours l'éclat chevauche la noirceur, je ne vous en demanderai jamais d'avantage.
5ème jour d'Alulim de la 699ème année de la Pangée. 11h30 du matin.
Portes du palais de l'Aurore.
Le bataillon d'orcs et nains écrasait la dernière poche de résistance des quartiers alentours.
Le feu, partout, léchait goulûment le nacre de la cité et les épidermes de ses habitants. Les hurlements et le sang du peuple lumens maculaient Babylone.
Glaireux s'approcha du légat qui gravissait une à une les marches conduisant au palais, entouré de sa phalange, il eu du mal à parvenir jusqu'à lui. Il dut composer avec les grognements et les coups, esquiver une lame et enfin marcher à reculons devant lui.
- Légat, dit-il de sa voix nasillarde. Le commandeur obscur vous fait savoir qu'il est satisfait de votre travail sur la zone mais vous demande de presser l'allure, il lui faut le Bijou.
L'individu qui lui faisait face n'était pas aussi épais qu'un orc, mais son corps était solidement charpenté et témoignait d'une noblesse martiale, il avait cette majesté que procure l'Ombre à la cruauté suave.
Portant une armure d'un noir de jais souligné par quelques entrelacs d'une couleur os maintenant teinte d'un vermeil trop révélateur, le légat s'arrêta un instant.
Rendricht retira lentement le casque aux formes raffinées qui ne laissait paraître que son œil unique, jumeau plein
de morgue de celui crevé à l'éclat laiteux, une part de son nez, et deux filaments rosâtres qui étaient ses lèvres. Libérant une crinière aussi noire que l'aile d'un corbeau, sur sa peau d'un albâtre parfait, l'elfe des ténèbres plissa son oeil d'une couleur vive, un bleu étrange probablement du à une décoction en prévision de la bataille.
- Ereshkigal te maudisse…Tu as l'intention de mettre les pieds dans ses jardins avant moi ?
La voix était aussi froide qu'implacable.
Glaireux déglutit et trébucha, tombant sur son séant.
- Je...Je transmets les ordres, votre noirceur de Grandroc et je…
- Et tu m'ennuies.
Au côté du légat des ténèbres, se tenait une personne encapuchonnée à l'apparence humanoïde et avec un physique trop banal pour être celui d'un orc ou d'un nain.
Elle semblait être la seule à pouvoir franchir les allées de Babylone au même rythme que l'elfe. Elle avait ce droit, mais ce qui sauta aux yeux de glaireux à ce moment précis, c'était la parure rouge et or de l'individu qui trahissait une origine pure.
Ce détail ne le marqua pas longtemps.
Glaireux adressait intérieurement une petite prière à Nergal, ça s'imposait, les gens comme lui faisaient rarement long feu, surtout qu'avec l'excitation des combats, ce légat devait être plus tranchant que les roches effilées de Kuthu.
L'elfe le laissa pourtant sur le côté reprenant sa marche sans plus d'attention pour lui.
L'orc, qui avait des proportions ridicules pour quelqu'un de sa race, soupira de soulagement avant de connaître une expérience étrange.
Un choc soudain à l'arrière de son crâne et la sensation du froid de l'acier au travers de sa tête.
Il put voir un des yeux dépasser, empalé sur une larme courte qui traversait sa seconde cavité oculaire.
Quelles rumeurs idiotes.
Il avait juste froid, pas spécialement mal.
Il se souvint que les légats se salissaient rarement les mains.
Devant la phalange, les jardins du palais avaient perdus de
leur superbe, nombres de plantes miraculeuses étaient brûlées, et les coupoles brisées.
Des flèches jonchaient le chemin ainsi qu'une bonne quantité de cadavres encore frais.
Des disciples et des prêtres bien sûr, mais en avançant, le nombre d'orcs, de nains et parfois d'elfes des ténèbres allait croissant.
Quelques hommes du bataillon dégagèrent le cadavre d'un géant du chemin pour révéler un parterre d'un genre nouveau dans le jardin.
Ecroulés et encore fumants, un demi cercle de créatures de race non identifiables entourait un vieil homme dont les
mains en sang, révélaient des chairs à vif alors que des arcs d'énergie pure mourraient le long de celles-ci.
Le casque contre le flanc, le légat se gratta le nez de sa main libre. Il s'adressa à Auguste dont la longue robe d'apparat se teintait de plus en plus de rouge au fur et à mesure que les blessures qu'il avait reçu laissaient couler son sang.
- Je suppose que c'est inutile de demander où se trouve le Bijou ?
Le vieil homme lui offrit un sourire entendu alors que la peau de ses mains s'écorchait un peu plus au fur et à mesure qu'il puisait dans ses dernières ressources, l'énergie bleuâtre courait au travers de son corps.
Un sort puissant qui pourrait sans doute terrasser une bonne partie de ses adversaires, encore un peu de temps et…
Il s'arrêta net. Son regard tombant sur le trou béant dans sa poitrine.
Auguste tomba à genoux.
Redressant la tête, il constata avec horreur que son meurtrier n'était pas le légat ou l'un de ses sorciers.
Oh non, loin de là. Il déglutit alors que la personne qui marchait aux côtés de l'elfe ténébreux rabattit le capuchon de son vêtement. Sa main était encore brûlante du sort de
lumière qu'elle venait de lancer contre un lumen. Les yeux
émeraude du vieil Auguste étaient vifs à ce moment-la.
Quelque chose venait de s'éclaircir.
Il venait de découvrir comment Babylone la blanche était tombée, comment les portes avaient fini par céder, et surtout, comment les ténèbres savaient que la princesse Ascyléa n'était autre que le joyau, La Dame.
C'est une voix humaine qui tombait sur ce qui était encore il y a peu, le dernier membre de l'Ordre d'Ascyléa.
- Auguste, mon ami, la fin approche. Pourquoi retarder l'inévitable maintenant ? Dites moi où elle est.
Le vieil homme ne sourit point à son bourreau. Ce qu'il avait fait allait bien au-delà de la traîtrise.
Incapable du moindre mouvement, il n'avait plus qu'un morceau d'espoir. Celui de mourir avant que la main lumene ne touche son front et ne lui vole ce qu'il savait.
Fort heureusement, manquant sans doute de lucidité, ses derniers instants étaient auprès de la Dame, elle disait les mots qui apaisait son âme et le rendait à Marduk.
Et l'individu n'obtint rien de lui. En ce sens, il adressa un signe négatif au légat.
- Foutez moi ça par-dessus bord, ordonna l'elfe sur le ton de l'indifférence, accompagnant le verbe d'un geste léger de la main.
Auguste se sentit porté pendant un moment, puis il ferma les yeux avec la sensation de voler, alors que son corps était précipité dans le ravin sous le palais. Le vieil homme mourut avant que son corps ne se fracasse sur la rocaille.
Déjà la phalange investissait le palais.
A quelques lieux de Babylone, dans un chariot, La Dame regardait un instant la ville en proie en flammes.
Le temps d'apercevoir une silhouette choir du haut des jardins de l'Aurore.
Elle baissa la tête, la mine désolée.
Elyen fit accélérer la marche des chevaux, alors qu'il commençait à pleuvoir.
2ème jour d'Alima de la 704ème année de la Pangée.
- Touss touss.. !
La saison froide, cette année, n'épargnait pas les terres du Sud de la pangée, pourtant réputées pour leur confortable climat.
Le vieux Fulgrim, gardien de la palissade nord de Lovrec, avant poste de Bilskinir; nain aussi âgé que sage, du moins l'affirmait-il avec force, avait attrapé un petit rhume.
Il ne cessait de renifler et d'essuyer les écoulements mal contenus du revers de sa manche.
Bedonnant, la barbe bien fournie de couleurs blanche et cendre, il se tenait pourtant sur son rempart de bois, hallebarde en main, scrutant au loin, au travers d'un début de tempête de neige.
La palissade protégeait un chemin de forêt. Longue de vingt mètres et haute de six, bordée par des sapins et des conifères divers, elle faisait la fierté de son propriétaire autoproclamé.
Le vent secouait durement la double porte en bois de chêne,
même les renforts d'acier de la barre étendue le long de
celle-ci tremblaient.
Fulgrim, grelottant, ramena son écharpe sur le bas de son visage.
- Bons dieux, c'est pas un temps à sortir un nain dehors !
Le vieux garde nettoya alors sa large pipe, et s'accroupit pour se mettre à l'abri du vent, derrière les contreforts de bois. Il la bourra d'un tabac aigre mais dont la fumée le réchaufferait.
Il eut cependant toutes les peines du monde à allumer son
instrument, avec le froid et les bourrasques, il ne faisait pas bon d'être une flamme.
- Raaah, mais Thor me foudroie ! Tu vas t'allumer saleté !?
Enfin les braises se répandirent sur le tabac qui s‘embrasa. Le nain tira deux longues bouffées pour entretenir la chaleur, et releva la tête, satisfait.
Il leva les yeux moins par vigilance que par habitude sur les abords directs de la palissade.
- Par les écailles poisseuses de Nergal ! beugla le gardien.
Fulgrim contemplait une large silhouette installée devant la double porte. Cachée sous une ample cape dotée d'un capuchon, on devinait mal à cause de la neige la tenue qu'arborait l'individu, mais il était certain qu'elle était
partiellement métallique.
- Qui es-tu étranger !? hurla Fulgrim pour se faire entendre.
Pour toute réponse, la silhouette lui désigna la porte.
- J'ouvrirai lorsque je saurai qui tu es, tu peux bien crever dans la neige mon gars. J'ai des ordres stricts !
La personne sous la cape posa sa main contre la double porte.
- Ah ! Mais qu'est ce qu'il fait ce nigaud là…
Fulgrim senti un nouveau tremblement secouer l'intégralité
de la palissade.
Son instinct aiguisé et surtout le bruit des fissures qui
s'étendaient rapidement sur toute la surface de la structure lui firent sentir que ce n'était pas bon… Pas bon du tout.
Le nain se jeta le plus loin possible de la double porte. Le saut de Fulgrim n'avait proprement rien d'impressionnant du fait de la morphologie de son exécuteur, pourtant, malgré son âge et la taille de ses jambes, il fut honorable. Il atterrit lourdement sur le ventre et glissa sur une pellicule de neige pour se retrouver sur le rebord droit de son mur. Il eut juste le temps de se poser les mains sur la tête que la porte ainsi que son renfort volèrent en éclat dans une détonation assourdissante. Tout le bois fut projeté à bonne distance de la palissade elle-même, et s'étala bruyamment sur le chemin de forêt derrière le rempart.
- T..Thor me foudroie, mais qu'est-ce que… ?
Les fondations de la palissade étaient désormais trop ébranlées pour tenir sur elles-mêmes. Un grincement sans ambiguïté retentit à son tour.
- Oh non…OH NON !!! gémit le nain quand l'édifice entier bascula en avant et le fit chuter avec lui sur le chemin de pierre et de terre verglacée.
La silhouette, toujours positionnée devant ce qui était désormais un trou béant à la place de la porte, n'eut même pas à esquisser un geste pour éviter d'être blessée par l'éboulement du rempart.
En quelques secondes, la fierté de Fulgrim qui avait tout de même deux décades était devenue bonne à nourrir un feu de cheminée.
Mais ce n'était pas là la préoccupation de notre héros.
Entraîné dans la chute, il s'était écrasé lourdement au sol, et se tenait désormais une épaule démise.
Le nain quelque peu groggy et gémissant, n'entendit les pas
de son agresseur sur le bois que trop tard. Ce dernier se
trouvait déjà au dessus de lui, après avoir avancé
calmement. Il consentit à s'accroupir.
Fulgrim sentait sur lui un froid plus mordant que celui de la neige, et sa fidèle hallebarde était sans doute fondément enterrée sous les gravats.
Il tenta de se redresser, mais dans un cri de douleur, il se contenta bien malgré lui de la station couchée.
- Messire.
Une voix inhumaine. Pas celle d'un géant ou d'un orc. Elle n'appartenait pas à ce monde, tout simplement. Et à choisir
un endroit approprié à cette voix, le nain n'envisagea que
des lieux lugubres et pleins de mauvaises surprises.
- A..arrrh…Misérable.
- Vous auriez du vous montrer plus coopératif, vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-même.
Le nain geignit, c'était très bien comme réponse.
- Je cherche quelqu'un, peut être l'avez-vous vu passer ?
- Je te dirai rien !
- Il s'agissait d'un convoi de charrette, portant un emblème lumen.
- Va mourir, suppôt de Nergal ! Chiure d'Enki ou Engeance malfaisante de Surt !! Je me fiche de qui tu es, Fulgrim le brave meurt mais ne se rend p…
Dans un tintement métallique, un masque de fer, celui que revêtait l'agresseur se retirait du visage de celui-ci, privé des attaches qui l'enchâssait à ce faciès qu'il gardait secret.
Malgré la pénombre sous le capuchon, Fulgrim pu entrevoir la vérité sur la nature de son bourreau. Il s'arrêta donc tout net de parler. Ses pensées étaient dirigées vers les dragons, TOUS les dragons, qu'il suppliait de venir le sauver.
- Vous vous trompez sur mon compte. Je n'ai rien à voir avec tous ceux que vous avez cités, ni tous ceux que vous avez rencontrés jusqu'ici.
- Au nom de tout ce qu'il y a de sacré…Tu n'es pas…
- Je suis. Et c'est déjà trop pour vous. Maintenant répondez moi : Une ou plusieurs charrettes, aux armoiries
Lumen. Il y avait probablement un jeune homme qui conduisait l'attelage de tête. Mais si vous l'avez vu, vous
ne pouvez que vous en souvenir : une très belle femme, ni
humaine, ni elfe. Différente.
Oh ça oui, il se souvenait de ce convoi. Il le revoyait passer, il y a quelques jours. En fait, il s'en souvint à l'évocation de la belle Dame. Car pour tout nain qu'il soit, Fulgrim n'en appréciait pas moins les belles choses. Et le sourire qu'elle lui offrit, il ne l'aurait jamais oublié, lui tenant chaud dans la saison froide, et lui faisant supporter un instant la monotonie de sa charge.
Elle était d'une douceur rare. Assez pour qu'il sente en lui-même que son devoir était de la protéger.
- Jamais vu.
- Je ne peux pas me contenter de cette réponse.
La main gantée d'un fer étrange car partiellement rouillé se posa sur le pourpoint du vieux nain.
Il sentit rapidement une force tentaculaire se répandre dans son être entier, se jouant de ses chairs et de la logique, enserrant ses os avec une puissance sans limites,
Fulgrim fut pris de terreur alors que l'étreinte se resserrait l'empêchant de respirer et faisant grincer ses os.
- La vérité.
- HHhh…hhh…J'ai…Arrrh…RIEN VU !
- Soit maudit, vieillard. J'ai perdu assez de temps. La vérité te dis-je, ou je te jure que les gens de Lovrec
souffriront de milles maux avant que je ne les envoie rejoindre l'éther pour l'éternité !
Le nain reconsidéra la question aussitôt que sa famille fut concernée. Cet étranger ne mentait probablement pas, si ce qu'il avait fait à la palissade et ce qu'il lui faisait était le moindre de ses talents, alors c'était la fin du village.
- Tu…Tu épargneras les miens ?
- C'est un serment.
Tiraillé par le remord, le nain raconta à contrecoeur ce qu'il avait vu. Quand il eut fini son histoire, son sinistre compagnon remit son masque de sa main libre, puis il considéra de ses deux yeux aux iris serpentines ce qui n'était rien d'autre qu'un bout de chair en sursis.
- Nous en avons fini.
- At…Attends. Dis moi au moins qui me tue.
- Qui ? Demande toi « qu'est-ce qui me tue ». Et tu seras encore à des lieux d'une réponse satisfaisante. Mais néanmoins, reçois ma considération pour ta collaboration et
la bénédiction de Tiamat.
Fulgrim put entendre la charpente de ses os se fissurer sur toute sa longueur, et hurla.
Du nain, il ne restait qu'une trace rouge et des morceaux de chairs répandues ça et là dans la neige.
L'étranger reprit sa route, emportant avec lui la bourrasque et le froid.
Aujourd'hui, il ne reste de Lovrec qu'un souvenir.
Histoire publiée le 22/02/2007 à 15h14.
Thèmes : Babylone, Ilmun, Kronos, Marduk
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