Hier, j'ai vu...
Un compagnon d'errance m'a dit un jour que quiconque se postant au coin d'une rue pendant une journée voit défiler devant lui un échantillon de l'ensemble de la population mondiale. Je ne suis pas le genre de personne à prendre tout ce que l'on me dit pour argent comptant, alors j'ai essayé, pas plus tard qu'hier. Plutôt que de rester planté bêtement au coin d'une rue une journée entière, j'ai préféré m'asseoir sagement sur un banc. Dire que je n'ai vu passer personne serait un mensonge. La vérité, c'est que je n'ai vu qu'elle.
Je n'en aperçus d'abord que la silhouette. Une longue silhouette tremblotante au bout de la rue, qui trébuchait à chaque rafale de vent. Il me fallut un moment pour identifier dans cette ombre mouvante une femme. Ou plutôt devrais-je dire : un reste de femme.
Le mot maigre ne lui convenait pas. D'abord parce qu'il était trop faible pour la décrire, ensuite parce qu'il ne traduisait pas la beauté décharnée de son visage, ni la grâce chancelante de son corps perdu sous la masse des vêtements trop larges. Tout devait toujours être trop large pour ce corps évanescent. De chaque manche dépassait une main chétive, osseuse, avec des doigts si minces qu'ils semblaient devoir se casser au moindre choc. Ce qui me frappa le plus fut son visage. Sa peau semblait si fine, si tendue que je me demandai si ce n'était pas la couleur des os que je voyais par transparence. Ses grands yeux noirs ne brillaient d'aucun éclat, fixés sur un monde à part où la vie n'avait plus sa place. Ses longs cheveux bruns, qu'égayaient tant bien que mal quelques mèches bleues et violettes, tombaient tristement autour de son visage comme un linceul de ténèbres laissant entrevoir un cadavre.
Un instant, en la voyant se rapprocher ainsi de moi, j'eus peur qu'elle ne s'arrête pour s'asseoir à mes côtés. L'aurais-je supporté ? Elle et sa beauté funeste, elle et sa fragilité insolente, elle et le parfum de mort qui lui collait à la peau ? Je n'en savais rien. Je ne sus jamais. Elle passa devant moi, chacun de ses pas laissant une empreinte de souffrance dans la poussière des rues que le vent s'empressait d'effacer comme s'il eut craint que la terre en soit blessée. Elle passa, laissant derrière elle l'odeur de ceux qui ne reviendront jamais, et j'aperçus une fissure sur son masque, comme une déchirure dans une feuille de papier.
Hier, j'ai vu passer une femme à la beauté décharnée.
Hier, la Mort m'a souri.
Histoire publiée le 08/01/2008 à 21h07.
Thèmes : Beauté, Femme, Mort, Rue
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Par niagara le 22/08/2008 à 11h53
Is it just a waste of time...?
Magnifique... J'ai vraiment été angoissé par le physique de cette femme. Après la lecture, j'ai l'impression d'avoir vécu ton histoire
Par laetin le 03/06/2008 à 18h40
j'ai cessé d'exister le jour où tu lui as souri!
tres bo
Par un-papillon le 15/01/2008 à 00h27
"Le plus corrosif des acides est le silence"
J'aime beaucoup...je ne sais même pas quoi en dire, j'ai vu ce que tu as écrit au lieu de le lire, je l'ai ressenti aussi, tellement les images sont bien peintes par tes mots...
Hidden.
Par lilnao13 le 13/01/2008 à 15h35
Ainsi est fait...le monde.
Très beau et très... angoissant. vraiment bien, tu reviens en force!
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