Je baigne dans un océan de regrets maintenant...
Je me présente : André, 37 ans. Cela fait longtemps que j'y réfléchie, et mon destin m'a aidé à me décider. Je vais donc tout vous expliquer, répondre à toutes ces questions que vous vous posez depuis toujours à mon propos.
Tout d'abord je suis né, il y a un certain temps déjà, comme tout être humain. Après l'accouchement, ma mère allait bien, mon père, ainsi que toute la famille, était rempli d'allégresse par l'heureuse nouvelle. Quant à moi, j'avais la particularité d'être... comment dire... gonflé, tout gonflé… pour la simple et bonne raison que mon corps et moi-même avions bu tout le liquide amniotique qui s'était offert à nous pendant notre séjour dans le ventre de ma créatrice.
Les médecins examinèrent mon cas, mais ne diagnostiquèrent aucun trouble et aucun risque pour ma santé ni pour ma croissance. Tout le monde, et moi le premier, furent soulagés. Enfin...ce bref, mais néanmoins intense, passage de ma vie ne me laissa pas indifférent.
Quelques jours après mon arrivée au monde, je découvrais ma petite chambre peinte en rose – car mes parents voulaient avoir une fille (ils ont finit par se faire une raison, ne vous inquiétez pas !) – ma chaise haute, rose, dans la cuisine, ma table à langer dans la salle de bain ; tout était prêt, il ne manquait plus que moi.
On ne peut pas dire que j'ai été un enfant pénible en ce qui concerne les repas : je mangeais tout ce que l'on me mettait dans l'assiette. Non pas que j'étais un goinfre et que je mangeais tout ce qui me tombais sous la main, j'avais juste un bon appétit en ce qui concerne toute matière solide. Oui je tiens à préciser "solide" car je ne buvais pas tout ce que l'on mettait dans mon biberon ! Non ! Pour les liquides, j'avais le flaire pour repérer ce que je pouvais ingérer de ce que je ne devais pas.
Le soir avant d'aller me coucher ma mère me donnait mon bain, un bon bain de lait. Et bien oui, tout comme la plus grande reine d'Egypte, Cléopâtre, je prenais mon bain dans du lait...du lait de vache et non pas d'ânesse comme cette dernière, car à la ferme familiale nous n'avions que des vaches.
Mes premières années se passèrent avec tous les rebondissements que peut connaître l'enfance d'un chérubin.
Puis j'ai grandi, comme tout un chacun. Je suis rentré à l'école sous le regard fier mais triste de mes parents. Passant de la maternelle au CP, du CM2 à la 6ème, puis de la 3ème à la 2nde sans jamais redoubler. On peut dire que j'avais quelques facilités à l'école, enfin... des facilités pour les cours. En ce qui concerne mes relations avec mes camarades, c'est une toute autre histoire. J'ai toujours été exclu, laissé de côté. Allez savoir pourquoi ?! Sûrement parce que j'avais conservé quelques séquelles de ma naissance : ma peau ressemblait à une éponge, mes pores étaient très dilatés à cause de l'absorption du liquide par toutes les voies possibles. Ma mère m'emmena voir un médecin pour remédier à ce problème cutané. Celui-ci me donna tout un tas de produits : lotions, crèmes, poudres, et tous à base d'alcool pour ses vertus antiseptiques. A force de ces traitements, ma peau se réparait et ressemblait peu à peu à celle que vous voyez lorsque vous vous regardez dans la glace.
Or, dans ces traitements, il était bien stipulé que je ne devais avoir aucun – pardon – AUCUN contact avec l'eau ! Par quelque voie que ce soit ! Ce qui signifie pas de bataille d'eau avec les camarades quand le temps s'y prête, pas de plongeons dans la piscine... Je me retrouvais donc isolé, seul sur un banc quand il faisait grand soleil ou bien derrière les carreaux, quand il faisait un temps de chien, à regarder les autres enfants sauter dans les flaques.
Après ces périples, plus ou moins difficiles à vivre pour un enfant, j'arrivais en pleine période de l'adolescence avec une peau parfaitement lisse, sans aucun bouton qui vient vous pourrir la vie pile le jour de votre premier rendez-vous. La fin de mes études secondaires, couronnées par mon baccalauréat décroché avec mention « TB », ainsi que mes études supérieures dans une très bonne école de commerce furent un passage très agréable de ma vie. Mes amis – dont aucun ne se doutait à propos de ce que vous avez découvert aujourd'hui en lisant ces quelques pages – étaient toujours présents lorsque j'avais besoin d'eux. Nous formions une très bonne équipe et j'en profite pour les remercier de tout ce qu'ils ont fait pour moi – Merci les gars ! – je pense que j'aurais quitté cette fichue école bien avant la fin.
Je crois que je n'ai jamais été absent à aucune fête d'étudiants ! Il y avait une folle ambiance à ces soirées, souvent trop arrosées, mais dans cet excès de délire nous étions quand même raisonnables car nous faisions toujours ces fêtes en fin de semaine. Mais à tous les coups nous dormions dans l'herbe car trop ivres pour retrouver notre appartement sur le campus.
Le reste du temps, nous allions manger, une fois par semaine, dans un fast-food. Repas type : sandwich, ou pizza, ou encore salade pour les filles + soda ou bière ! Mon bonheur ! Ma délivrance de la semaine ! L'unique fois où je ne me privais de rien, car ce n'est pas le genre d'endroit où quelqu'un viendra vous proposer un verre d'eau,…on vous incitera plus à boire une de ces cochonnerie.
Mes années d'études ont été une époque formidable, bien qu'il y ai eu des soirs où je me maudissais finalement de ne pas pouvoir être totalement comme les autres. J'en arrivais à être dans des états méconnaissables tellement j'avais enchaîné les verres. Mais quelque part, dans ces soirs de solitude, tout ceci, tout ce dont vous être au courant maintenant, était là, présent, et me réconfortait. Tout ce qui n'était pas "eau" m'aidait à tenir le cap.
C'est dans un bar que j'ai rencontré mon futur premier patron. Tous deux accoudés au comptoir, à déguster quelques bières, nous avons fait plus ample connaissance au fil des jours. Car lui aussi venait souvent dans le bar du quartier. Puis nous avons parlé du monde du travail et c'est ainsi que j'ai décroché mon premier boulot !
Un bon boulot, dans une entreprise de vente de climatiseur. Un emploi pas si extraordinaire que ça, mais c'était mon premier et j'en étais plutôt fier. D'ailleurs j'y suis resté quatorze ans. Je me rappelle même de la charmante secrétaire qui m'a accompagné au bureau du directeur de la boîte le jour de mon arrivée : brune, de taille moyenne, des cheveux noirs comme des chaussures de cérémonie, et surtout un regard à vous désarmer tellement il est franc et profond. A cette époque, j'avais tellement d'audace et n'avais peur de rien, que tant elle m'avait impressionné, je l'invitais dès le deuxième soir à prendre un café à la sortie du travail. Enfin café pour elle, …pour moi, un picon-bière. Ma boisson incontournable depuis quelques années. Il m'arrivait même de m'en faire en solitaire, bien que je préférais la convivialité d'un bar.
Le café Verso était l'endroit où Lou – puis-ce qu'elle se prénommait ainsi – et moi passions la majeur partie de nos débuts de soirée avant de nous séparer pour retrouver nos chez-nous respectifs. Je prolongeais souvent la soirée seul devant un bon film ou un match, un verre pour m'accompagner. Et je la terminais toujours par un bon bain de lait. Et bien oui, j'ai toujours gardé cette habitude. Sauf que comme les temps sont durs et que la ferme familiale n'existe plus car personne ne l'a reprise, je ne fais que me laver avec un gant, et la baignoire c'est transformée en bassine.
Lou aimait beaucoup ma peau, elle la trouvait douce comme celle d'un nouveau-né. Je la trouvais tellement tendre avec moi, que je me demandais si je ne rêvais pas continuellement. Finalement mon petit côté gonflé a du bon pour faire craquer les filles !
Cela faisait maintenant un an que nous nous fréquentions, et nous avons finit par habiter ensemble. Ce qui me plaisait avec cette fille c'est que chaque jour était différent. Pas une seule fois les choses se sont répétées à l'identique. Et puis ce qui était super, c'est qu'elle ne savait pas nager. Cela peut vous paraître stupide, voire même ahurissant mais elle avait une peur effroyable de l'eau. Ce qui m'arrangeait bien, pensez-vous ! Bien qu'elle ne le savait pas, sur ce point, nous nous accordions à merveille ! Nous passions donc nos vacances en pleine ville, aux quatre coins du monde, perchés en haut des tours. …Si un jour j'en ai la patience, je rangerais tous nos vieux souvenirs de vacances...
Mais voilà, comme on dit "toutes les bonnes choses ont une fin ! ". Et cette fin est arrivée entre Lou et moi. Elle ne supportait plus que je passe tous mes vendredis soirs au café du quartier avec mes copains. On jouait juste à la belote. ...Bon ajouté à cela quelques apéros, mais rien de bien méchant. Simplement l'heure à laquelle on finissait n'était jamais fixe, ni l'état dans lequel je rentrais. Enfin...elle m'avait pourtant prévenu plus d'une fois de surveiller ma conduite.
Il n'y a pas si longtemps, elle avait décidé de rendre visite à une amie. Je m'en souviens comme si c'était hier. C'était un jeudi soir, elle y est restée tout le week-end, sans donner aucune nouvelle de quand elle rentrerait.
Imaginez l'inquiétude qui me rongeait ! Pour ne pas me focaliser sur son absence, tous les soirs, je m'asseyais dans le canapé et dans un excès de colère, ou de remords peut-être, je vidais une à une les quelques bouteilles de mon bar. Ne voyez pas là que je buvais à une allure phénoménale. Non ! Loin de là ! Au contraire ! Parfois, pour me changer les idées, j'invitais quelques copains, histoire de me distraire. Puis quand ils partaient, j'en invitais d'autres pour que la maison ne soit jamais vide et que je ne me soucis pas de l'absence de Lou. Pris dans nos parties de belote, nous nous couchions tard dans la nuit.
Ce week-end terminé, elle est rentrée. Assoupi sur le canapé, je n'entendais que le son de sa voix. Je n'étais plus à même d'ouvrir un œil pour admirer son visage mouillé de larmes penché sur le mien. Elle était effondrée, tellement triste de m'avoir quitté pour me retrouver dans un état pareil. Et au fond de moi je m'en voulais profondément de l'avoir fait, et à cet instant encore, de la faire souffrir. Elle me murmurait à l'oreille qu'elle m'avait toujours trouvé distant quant à certains sujets, et même mystérieux parfois. J'entendis un léger rire au moment où elle me caressait la joue et se remémorait mon secret de beauté : "le lait" a-t-elle murmuré ! Mais ses sanglots avaient repris de plus belle, doublés par de la colère lorsqu'elle vit les cadavres qui régnaient sur la table basse.
Et puis, plus rien. Plus un son, plus une lueur. Le calme plat. Je n'entendais ni ses sanglots, ni ses murmures s'échapper de sa bouche. Je me sentais partir, comme emporté par un océan intérieur déchainé.
J'étais mort. Là. Assis sur ce canapé rouge, en cette belle après-midi de janvier.
Je suis mort. Mort suite à un excès d'alcool, car oui, au fil des années je suis devenu alcoolique. Tel est mon secret conservé intact, dû à ma singulière naissance. Ne pouvant boire de l'eau, je me suis attaché à l'alcool car il ma permis de me lier à la société et de faire abstraction de mon handicap pendant la période la plus importante de la vie d'une personne : l'adolescence. Car pour moi, ma naissance est un handicap, un fardeau que j'ai traîné jusqu'ici. Et aujourd'hui c'est à cause de lui que je vous ai quitté.
Elvish Kiddie
Histoire publiée le 08/06/2008 à 08h57.
Thèmes : Alcool, Eau, Naissance
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Par t0ud0uce le 13/06/2008 à 10h30
Belle moral, on ne s'attend pas du tout à cette fin là...
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