L'attente
Décembre
J'attends. J'attends le train de 19h50, comme chaque soir. Le train pour rentrer chez moi. La routine quoi. C'est ça, la routine.
Mince. Le train devrait déjà être arrivé. Peut-être me suis-je trompée de quai ? Impossible. J'ai l'habitude, quand même.
« En raison de l'annonce d'une éventuelle tempête de neige, le train à destination de Paris et celui en direction de la Réole sont repoussés à demain. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ces désagréments, des lieux de repos sont à votre disposition… ».
La poisse. C'est bien mon jour. Peut-être que mes parents pourront passer me chercher ?
- Allo Papa ?
- Ah ! Maguy chérie, comment ça va ?
- Euh… bien. Mais à cause de la tempête, mon train…
- La tempête ! Figure-toi que c'est à cause d'elle qu'on est bloqués chez tes grands parents ! Et tu sais que ce n'est pas forcément pour me faire plaisir ! Désolé ma puce, tu n'as pas d'amis qui pourraient…
- Ben non Papa tu sais bien…
- Sinon, tu peux toujours…
- Ce n'est rien, je vais dormir, il y a des endroits pour, à la gare. Ne t'en fais pas, Papa.
- Ok ma puce ! Fais bien attention à toi surtout, hein ?
- D'accord, bisous !
Quelle idiotie que mon appartement soit si loin de mon école ! Aucune chance de s'attabler devant un bon plateau-télé ce soir ! Le quai se vide peu à peu. Un homme au téléphone, sans doute la trentaine jure à sa femme qu'il n'y est pour rien et qu'il rentrera par le prochain train. Une fille, beaucoup plus jeune que moi à première vue pousse des cris hystériques, trop heureuse de prolonger son séjour chez l'adolescent dans les bras duquel elle se jette.
Je soupire.
Je me dirige vers un banc pour m'y asseoir. Seule.
A nouveau. J'attends le train. Comme chaque matin, comme chaque soir. J'attends le début des cours, j'attends leur fin. J'attends autre chose aussi, je crois, mais j'ai oublié quoi.
J'ai un bouquin dans mon sac. Je le prends, l'ouvre et le feuillette cinq minutes pour le refermer et le ranger. Pas envie. Pas maintenant. Comme d'habitude. Je me rappelle mon MP3, gisant depuis six mois sous mon lit, sans pile. Pour une fois je le regrette.
Quelqu'un vient de s'asseoir à côté de moi.
Je tourne légèrement les yeux vers la droite. C'est un garçon.
Enfin je dis « un garçon » parce qu'il doit avoir au moins le même âge que moi. A peu près la même taille aussi. Les cheveux châtain clair, les yeux verts, un visage assez fin… comment dit-on déjà ? Craquant.
Les écouteurs sur les oreilles, il écoute son baladeur. Je reconnais la mélodie que j'adore. Je la fredonne au rythme de la musique. Soudain il se tourne en ma direction, affichant un sourire éclatant.
- Pardon, dis-je, j'ai manqué de discrétion.
- Ce n'est rien du tout ! Tu veux écouter ?
- Euh… Oui, je veux bien !
Impressionnant ! Première réaction de sociabilité depuis des années ! Comme quoi je ne suis pas un cas totalement désespéré. Il remet la chanson au début, histoire que j'en profite. Ca faisait longtemps…
- Merci !
- Ce n'est rien, je t'assure !
Je tente de lui rendre son sourire.
- Toi aussi tu es bloquée à cause de la tempête ?
- Exact ! De plus, mes parents ne peuvent pas venir me chercher ! Et toi, tu devais rentrer chez toi ?
- En quelque sorte, oui. Je dois rejoindre des potes à Paris pour un concert.
Il désigne la guitare posée à côté de lui. Je souris.
- Un groupe de rock ?
- On touche un peu à tout mais c'est plutôt ça, oui.
Il marque un temps de pause.
- Et toi alors ? Tu fais quoi dans la vie ? T'as une grande passion à laquelle tu te consacres, ou…
- Oulà ! Rien de bien passionnant ! J'étudie dans une école d'architecture !, je réponds avec un rire presque désolé.
- Mais c'est bien ! Il te reste combien d'années ?
- J'ai le diplôme, donc la possibilité d'entrer dans la vie active… Mais pour le moment, je préfère continuer un peu…
- Pourquoi ? C'est dommage, si tu en as l'opportunité, si tu peux bosser.
Cette remarque me dérange.
- Je sais, je manque un peu d'ambition. C'est comme une impression de traverser une passerelle, si je m'égare trop, je tombe…
Je m'arrête, un peu gênée de me mettre ainsi à nu. J'ai horreur de montrer ces faiblesses que je prends soin de cacher. J'attends alors sa réaction.
- Tu sais ce que je crois ? Soit, je me trompe peut-être, mais tu devrais essayer, tenter quelque chose qui te plait vraiment, n'importe quoi ! Pas besoin de boussole pour te dire où aller, dans le pire des cas si tu te plantes, tu pourrais tenter autre chose ! Enfin, je ne sais pas, moi…
Je le regarde, complètement hébétée. Certe, je me suis déjà posée la question sur le sujet, mais sans jamais vraiment y réfléchir. Lui, éclate d'un rire cristallin qui me fait immédiatement rougir.
- Excuse-moi ! Je dois vraiment passer pour un donneur de leçons qui perd son temps en palabres !
- Non, non ! Pas du tout. J'ai juste été un peu surprise. D'ailleurs tu as très certainement raison.
- A vrai dire, je me sens mal placé pour te dire ça ! J'ai mis un temps infini avant de me décider à partir de chez moi ! Mes parents m'ont dit qu'il me manquait quelque chose pour ça, mais qu'au final je le trouverai sûrement en partant… Parleraient-ils de cette chose étrange appelée « maturité » ?
Je me mets à rire avec lui. Librement, comme ça. Ça me fait tellement de bien ! Pour la première fois, je respire…
- Ca me fait vraiment tout drôle… d'habitude j'ai du mal à me conduire naturellement avec les gens, surtout ceux que je viens de rencontrer, alors excuse-moi si je parais aussi peu sociable !
- Mais pas du tout ! Serai-je donc le Petit Prince qui réussi à apprivoiser le renard ?
Cette remarque me fait sourire.
J'éternue. Il retire son blouson, le pose sur mes épaules.
- Merci, mais tu ne vas pas avoir froid ?
- Ne t'inquiètes pas ! J'ai mon pull. Et puis je m'en voudrais si tu t'enrhumais.
- Merci.
Il reste silencieux un moment.
- Bon, eh bien c'est merveilleux ! Tu connais tout, ou presque, de ma palpitante existence, je sais tout de la tienne. Néanmoins, lorsque je repenserai à tout ça, j'aimerai bien mettre un titre à ton histoire.
Je m'esclaffe.
Il sourit.
- Peter, enchanté de faire votre connaissance.
- Margaret, dont on oubliera vite le nom afin de ne pas m'offenser, ravie aussi.
- Comme surnom on vise Garrett ?
- Eh ! C'est un nom de mec, ça !
- Je plaisantais, dit-il en feignant d'être outré.
- Pour mes parents c'est Maguy.
- Va pour Maguy.
Il me fixe ainsi, toujours en gardant son charmant petit sourire en coin.
Je n'ai qu'une envie, celle de parler avec lui, continuer l'échange… J'entame :
- Ce concert à Paris, c'est après vous être fait connaître dans le coin ? Vous tentez les grandes villes ?
- On n'est sûr de rien mais… ça va peut être marcher ! C'est dans une petite salle, d'un club privé pour jeunes. On a pu y être acceptés grâce à quelques connaissances…
- C'est vraiment génial !
- Ce serait sympa qu'un jour tu puisses passer nous voir.
- Euh… Oui, si j'ai le temps.
Le lâche. Il se tourne à nouveau vers moi, moqueur, l'air implorant.
- J'espère que tu le trouveras…
- J'essaierai…
- Demain, je pars à Paris.
Je déglutis. Encaissant ce dur retour à la réalité.
- Moi, je devrais reprendre le train pour mon école…
Il marque une pause un instant, plonge ses yeux dans les miens, et affirme le plus sérieusement du monde.
- Tu n'es pas obligée.
Mars
Ça y est ! J'ai annoncé à mon école que j'arrêtais mes études, que je voulais ouvrir mon propre cabinet. Certe, j'avoue avoir manqué de tact lorsque j'ai décrété avoir perdu mon temps là-bas durant un bon moment, mais le simple fait de le dire fut assez jubilatoire ! Mes parents sont ravis de mon choix. De mes choix, plutôt. Ils m'ont même encouragée.
Je prends le train de 19h50. La même heure qu'avant, pour une destination différente. Je scrute le quai, tout en m'approchant de la machine. Soudain, des bras m'enlacent avec tendresse, je me retourne et Peter prend mon visage dans ses mains, tout en murmurant à mon oreille. J'ai enfin cessé d'attendre.
- Ils avaient raison, mes parents… Et ce qu'il me manquait, je l'ai bien trouvé ! Peut-être que ce fameux soir j'ai découvert le rhizome de ta personnalité, la partie cachée que personne ne connaitrait sauf moi. Tu crois que c'est possible ?
- Comment tu l'as su ?
- Je l'avais remarqué lorsque je m'étais assis.
- D'accord, j'admets. N'empêche, « rhizome », tu deviens poète !
- Tu sais bien que pour toi je pourrais être n'importe quoi !
- Bien. Alors soi avec moi.
Je souris. Il rit.
Le signal de fermeture des portes retentit et, main dans la main, nous montons dans le train.
Histoire publiée le 21/04/2008 à 12h06.
Thèmes : Amour, Rencontre, Solitude
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Par urannie le 19/07/2010 à 23h30
wahou !!!!! j adore <3
Par lilnao13 le 22/04/2008 à 15h29
Ainsi est fait...le monde.
C'est vraiment mignon!
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