L'enfant et la mer
Arrivé au bout du chemin, là où l'humanité se heurte à Dieu, au lieu originel, au commencement du Tout et du Rien.
Une pluie rédemptrice libérait peu à peu mon être de sa condition d'humain. La soif d'absolu a toujours tourmenté les hommes, et mené parfois à la folie, souvent à la frustration. En ce lieu, à la fois solitaire et infini, dans l'instant et dans l'éternité, comme un cri qui ne put jamais s'échapper des lèvres du supplicié, je contemplais, tel un bovin aux yeux vides, mais ayant dans mes yeux le vide de la mélancolie.
La mer.
A l'école, on nous apprit le cycle de l'eau, j'y ai toujours vu le cycle de la vie.
Cette immensité insondable, placide et tourmentée, tourmenteuse parfois aussi, dans laquelle se déversait une fine pluie froide, venue du bout de la terre, se prosterner face à cette mer, comme le faisait à l'instant les hommes. Cette pluie qui aura le privilège de devenir mer, et, un jour de survoler à nouveau le monde dans la pureté d'un ciel d'hiver, ou de se joindre à la furie d'un orage d'été.
En un sens, j'enviais ce recommencement, ce cycle, ce cercle immuable. J'enviais cette fluidité fougueuse, cet éclaboussement immortel, cette quiétude inconsciente. L'eau ne se posait pas de question, elle ne souffrait pas, ne subissait pas cette course effrénée du sablier humain, cette lassitude du cœur auquel on ne répond pas, le silence terrible de la vie. J'étais arrivé au bout du chemin, là où s'arrête l'espace et le temps, à jamais pétrifiés par cette mère de toutes les souffrances, car mère de toutes les vies. Le vent fouettait vigoureusement mon visage, amenant cet air dont je manquais, cet air de la mer, chargé de sel et d'espoir. J'inspirai profondément, à m'en remplir les poumons, afin d'amener un peu de cette vitalité en moi. Pendant ce temps les goélands pleuraient stupidement à mes oreilles, probablement à la recherche de quelque repas pouvant satisfaire leur estomac insatiable. Dans l'absolu, moi et les goélands étions à la recherche de la même chose, les uns voulant à se remplir un estomac qui ne pourrait que se vider éternellement, tandis que le narrateur désirait combler un autre abîme que celui de son estomac, mais tout aussi accablant que la faim. Je levai les yeux au ciel pour voir ces oiseaux tournoyer inutilement, lorsque l'un d'eux entama une descente vertigineuse vers moi. Il s'arrêta devant mes pieds, à quelques mètres de distance, cette distance, toujours la même, entre la peur de l'inconnu et la hardiesse animale. Soutenant son regard sévère d'un œil intéressé, je ne sourcillais pas, par une sorte d'orgueil incongru. Et je pense que le piaf le comprit, car il faisait de même, avec peut-être plus de fierté que moi. Il se rapprocha subrepticement, sur ses gardes : la peur de l'homme est tenace.
Je voulus faire un pas dans sa direction, mais il s'envola, effrayé. Je me rendis compte que le comportement du goéland était dans le fond similaire à celui des humains. Et les hommes devraient être encore plus prudents : on sait tous de quoi nous sommes capables. Je baissai les yeux pour m'attarder sur le sable de cette plage, un sable gris et fin, typique de la Mer du Nord. J'en pris une poignée et la jetai au vent, me rappelant, non sans nostalgie, l'époque encore proche où enfant, je jouais à construire des royaumes et des empires avec ce même sable. Je me rapprochai de la mer, toujours plus proche, comme hypnotisé, sans pour autant m'en rendre compte. Ici, ce sable était mouillé, parfait pour construire ces éphémères châteaux que l'on y voit souvent. Je me surpris moi-même en train de reconstruire les châteaux de mon enfance, avec la même minutie et la même insouciance. Lorsque j'eus terminé, j'admirai mon œuvre pendant quelques instants, comme un artiste regarderait la dernière production qu'il viendrait d'engendrer. Je n'étais pas satisfait, mais n'eus pas la force de le démolir pour recommencer: "Après tout, cela suffira pour ce que je veux en faire..." me retrouvais-je à murmurer au vent. Je pris donc de ma poche la petite bouteille que j'avais précautionneusement mise dans ma veste, avec ce bout de papier, si simple, à l'intérieur. Je disposai la bouteille à l'intérieur du château, protégée par ses remparts. Ensuite, je repartis à mon existence : l'air de la mer m'avait fait du bien.
La nuit passée, je revins par curiosité voir ce qu'il était advenu de mon château, et, comme à chaque fois, avec la même efficacité que la mort, la mer l'avait réduit à néant, emmenant avec elle la bouteille. Ou peut-être était-ce une personne qui l'avait trouvée et emportée ? Pendant que je me posais ces questions, les mêmes goélands continuaient à pleurer moqueusement ma méditation solitaire. Je ne pouvais en être certain, mais il me sembla que le même goéland qui s'était approché de moi s'époumonait au-dessus de ma tête, comme un rire forcé, vengeant ainsi sa fuite précipitée de la veille.
Alors que j'allais repartir vers ma routine, je remarquai avec tendresse un enfant occupé à jouer avec sa mère sur cette morne plage grise. Je laissai mes yeux vagabonder paresseusement vers la mère et l'enfant, avant de tourner définitivement le dos à la Mer du Nord. Je n'eus jamais l'occasion d'entendre ce que cria l'enfant à ce moment-là, son exclamation couverte par ces maudits goélands ainsi que le ressac : "Regarde Maman, j'ai trouvé une bouteille avec un machin en papier à l'intérieur !"
Histoire publiée le 07/02/2012 à 01h17.
Thèmes : Existence, Mer, Solitude
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Par glingal le 13/02/2012 à 22h02
Magnifique !
Par vampirette18 le 07/02/2012 à 19h19
Louis...
Superbe !
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