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L'Ombre de l'hiver

L'Ombre me suivait toujours. Je la distinguais malgré le voile de flocons qui s'était formé dans la tempête de neige. Cela faisait maintenant une semaine que je l'avais remarquée pour la première fois, mais j'ignorais depuis combien de temps elle me filait réellement : une semaine ? Deux ? Un mois ? Peut-être même depuis que j'avais quitté le domicile familial ?

J'étais parti de chez moi il y a trois mois de cela. Je voulais vivre la liberté, la vraie. Me détacher de la société et des contraintes que vivre dans celle-ci imposait. N'avoir de comptes à rendre à personne, pas même à un quelconque état. Pouvoir aller où je voulais, quand je le voulais, si je le voulais. Et tant pis si cela signifiait que je devais vivre en vagabond pour cela, que je devais quitter amis et famille du jour au lendemain. J'avais longuement réfléchi à cet acte pendant toute mon adolescence et ma décision était prise. Je ne voulais pas que quiconque à part moi puisse bénéficier de ma vie d'une façon ou d'une autre. C'est ainsi qu'après avoir laissé une lettre à chacune des personnes de mon entourage, je partais la nuit de mes dix-huit ans, après avoir fêté ceux-ci en bonne et due forme. Je pris, pour tout bagage, un sac à dos remplis de quelques vêtements et provisions, quitta discrètement la maison pendant que tout le monde dormait et me lança dans la grande aventure.

C'était il y a trois mois. Depuis tout ce temps, je voyageais en gardant le vent dans le dos, m'en allant par-ci par-là, sans destination précise. Bien sûr, les premiers jours furent difficiles : mes provisions épuisées, il me fallait trouver ma propre nourriture, fabriquer des armes pour chasser, ... Je pus heureusement compter sur mon expérience de scout pour m'aider dans certaines de ces tâches. J'avais également soigneusement révisé ma botanique afin de savoir quelles plantes pourrait me soigner de telle ou telle maladie. Et puis, pour les coups durs, j'avais assez d'argent mis de côté sur un compte en banque. De précieux deniers que j'avais pris soin de ne pas dépenser plus que nécessaire en prévision du jour où mon voyage commencerait. Bref, je n'avais rien laissé au hasard, ce qui m'avait valu de survivre jusqu'ici. Ou plutôt de vivre, devrais-je dire.

Contrairement à ce que pense la plupart des gens vivant dans le monde dit « civilisé », vivre sans électricité, sans gaz, sans eau courante, sans téléphone, sans ordinateur, sans toilettes, sans salle de bain, sans voiture, ... Vivre sans tout cela n'est pas une épreuve si terrible et insurmontable que cela. En fait, même si je ne cracherais pas pour pouvoir profiter un tant soit peu de l'une de ces choses, je ne regrette pas mon choix, j'ai pu me rendre compte au fil des mois que je vivais beaucoup mieux sans. Je pense que si les gens trouvent que la vie que je mène semble si inconcevable, c'est parce qu'ils ont oubliés ce que c'était que de vivre en harmonie avec la nature : ils se sont tellement enfermés dans leur monde-prison artificiel, endroit remplis de buildings et usines auxquels ils doivent se rendre quotidiennement pour gagner de quoi remplir leur ventre et satisfaire des besoins superflus, tel que celui d'occuper le temps de façon inutile, qu'ils en ont oubliés que leurs ancêtres vivaient sans connaître l'ennui, simplement parce que comme moi, ils étaient bien trop occupés à leurs tâches quotidiennes, telles que chasser leur nourriture.

Un craquement derrière moi m'arracha à mes pensées et mes souvenirs, je me retourna aussitôt. Je vis que l'Ombre s'était un peu rapprochée, en même temps que le froid se fit plus mordant. L'hiver s'était montré quelque peu précoce cette année, la première neige était tombée deux semaines après que je sois parti, c'était la fin de novembre. Mais chose étrange, chaque fois que l'Ombre m'apparaissait, et ce depuis la première fois, le froid se faisait plus intense. Et cette intensité grandissait alors que la distance entre l'Ombre et moi diminuait, ce qui m'encourageait à ne pas trop m'approcher d'elle.

Je força donc l'allure pour m'éloigner de cette sombre présence. Je compris alors que la tempête se faisait plus forte et que mes os commençaient à geler que l'Ombre se rapprochait de moi, elle semblait cette fois chercher à me rejoindre. Mais l'idée de savoir ce qu'elle était ne me réjouissait guère et c'est avec une grande joie que je vis les contours d'un bâtiment se dessiner devant moi. Je me précipita vers celui-ci, en lançant mes jambes aussi vite et loin que je le pouvais. L'obscure chose ne devait être qu'à une dizaine de mètres de moi quand j'atteignis enfin la double porte de bois de l'édifice. J'ouvris celles-ci sans attendre, et si tôt rentré à l'intérieur, la referma « à clé » à l'aide de la grande planche de bois la condamnant. J'entendis l'Ombre s'acharner sur les portes qui heureusement ne bougeaient pas d'un millimètre, tandis que je sentais la chaleur de mon corps et mes forces revenir.

Maintenant que le danger était écarté, momentanément du moins, je regardais l'intérieur de mon abri. Au vu des vitraux colorés encastrés dans les murs et contant l'histoire d'un homme portant sa croix en haut d'une colline, des statues représentant des saints ou la Vierge, des bancs rangés en files indiennes par groupes de deux laissant une allée vide menant à un autel orné d'une croix en son centre avant, j'étais à n'en point douter dans une église catholique.

Dehors, mon poursuivant semblait avoir abandonné : le bruit de ses coups contre la porte avaient cessé. Mais pour combien de temps ? J'ignorais si l'Ombre était vraiment partie ou si ce n'était qu'un repli temporaire. Je décidais que le mieux à faire était de rester quelques temps dans mon « bunker » improvisé. Mieux valait-il y rester quelques jours, peut-être même une semaine, je ne tenais vraiment pas à me retrouver nez à nez avec elle...

Ma décision étant prise, je me mis en quête de vivres et commença à visiter les lieux. J'avisai une porte fermée au fond de l'église, derrière l'autel, me dirigea vers elle et tenta de l'ouvrir. Peine perdue, elle était fermée à clé et malheureusement, les scouts ne vous apprennent pas comment forcer la serrure d'une porte. Je revins en arrière et vis une série de marches d'escalier dans le fond à droite, cachée derrière une colonne. Je descendis celle-ci et ouvrit la porte, par chance ouverte. Je remarqua une torche éteinte fixée sur le mur gauche, mais je décida de ne pas l'allumer et de ne pas m'aventurer plus loin dans cette direction. Il n'y a pas besoin d'être devin pour comprendre que cette pièce devait être les catacombes et je préférais ne pas troubler le sommeil des habitants des lieux.

Le long bâillement qui faillit m'arracher la mâchoire m'indiqua que j'avais besoin de dormir, ce que je fis sans plus tarder sur l'un des bancs. A mon réveil, ce fut mon estomac qui me fit comprendre son mécontentement de constater mon incapacité à le remplir. J'arpentais alors le bâtiment à la recherche d'une éventuelle porte oubliée, même si j'en doutais fort.

Alors que je regardais tout autour de moi et que je marchais tout en traînant des pieds, la tête encore dans le brouillard et étant affamé, l'un d'eux se prit dans une dalle et j'eus tout juste le temps de mettre mes mains devant moi avant que ma tête ne rejoigne le sol. Je me releva et examina celle qui était responsable de ma chute. Je remarqua qu'elle était légèrement surélevée par rapport à ses voisines et quelque chose en moi me souffla de la soulever, ce que je fis dans l'instant.

Avec surprise, je découvris qu'un trou pas très profond avait été creusé-là. Je pus estimer sa hauteur et voir qu'une échelle se trouvait au fond car il y avait de la lumière par là. Vu que rien ne me contre-indiquait de ne pas aller voir vers quoi ça menait, exception faite bien sûr du fait que je ne savais pas ce qu'il y avait par là, je sauta dans le trou et dressa l'échelle une fois dedans. Ensuite de quoi, je suivi le tunnel qui était éclairé grâce à ... des champignons lumineux ! J'avais déjà entendu et lu des choses à propos de ce phénomène, mais j'ignorais qu'ils pouvaient également se produire en souterrains...

Arrivé au bout du tunnel, je dressais une autre échelle qui se trouvait là et ouvrit prudemment la trappe qui se trouvait au plafond. Je laissé une ouverture juste assez mince que pour voir ce qu'il y avait au dessus de celle-ci. Je n'y voyais pas très bien, mais assez pour constater qu'il n'y avait personne. J'ouvris alors complètement et montais les derniers barreaux de l'échelle. La pièce dans laquelle je me trouvais maintenant présentait des dimensions plutôt réduites, mais demeurait suffisamment grande pour qu'on y ai placé une cheminée avec une petite réserve de bois à côté, des toilettes, un lit et une armoire dans laquelle les étagères étaient pleines de boîtes de conserves. Il faut croire que c'était mon jour de chance, puisque l'ouvre-boîte était fourni sur l'une des étagères, avec en prime une boite d'allumettes. J'attrapai l'une des boite, l'ouvrit et commençais mon festin. Tandis que je mangeais, je remarquais que le bâtiment dans lequel j'étais n'avait ni porte ni fenêtre. Que pouvait-on bien être cet endroit ? Qui l'avait construit ? Et pourquoi ? Bah... peu en importait la réponse finalement, au moins j'étais ici aussi à l'abri, j'avais de quoi manger et boire, un endroit où dormir, ...

Repu, je m'offris une petite sieste dans le lit et c'est le froid qui me réveilla. Je pris quelques morceaux de bois et craqua une allumette pour allumer le feu. Hélas, celui-ci refusait de prendre, et je dus bien user une dizaine d'allumettes avant de me rendre compte que le froid se faisait plus intense et que de la neige tombait de par la cheminée. Une alarme retentit dans ma tête. J'étais en danger. L'Ombre. Elle m'avait retrouvée ici et passait maintenant par la seule issue reliée avec l'extérieur que contenait la pièce. Ni une, ni deux, je me précipitais vers la trappe et remontais le tunnel en courant. Le gel qui m'engourdissait me suffit à me faire comprendre que je n'avais pas intérêt à regarder en arrière et que l'Ombre me rattrapait. Je remontais l'échelle qui donnait sur l'ouverture dans l'église aussi vite que je le pouvais et ne songeais même pas à tenter de replacer la dalle avant de me précipiter vers la seule porte que je pouvais mettre entre mon poursuivant et moi : celle des catacombes.

J'allumai la torche aussi vite que je le pus et fermais la porte à l'aide d'une barre semblable à celle se trouvant sur la double-porte d'entrée de l'église. Hélas, comparée à cette dernière, celle qui bloquait le passage à mon poursuivant maintenant semblait bien moins solide, le bois craquant sous les coups. Fuir. Il me fallait fuir au plus profond des catacombes. C'est ce que je fis, malgré le gel dans mes membres et le feu dans mes poumons. Je courus, aussi loin, aussi vite que je le pus. Jusqu'à tomber dans un cul-de-sac. Le craquement lointain de la porte en bois m'avertit que l'Ombre était entrée. Plus rien ne pourrait me sauver.

Le froid. Le froid m'engourdissait un peu plus à chaque seconde qui s'écoulait. Elle s'approchait, il n'y avait plus rien à faire que d'attendre. Je pouvais à présent entendre ses pas, tandis que la flamme de ma torche diminuait, me laissant de plus en plus dans le noir.

Elle était là. Dix mètres. Neuf. Huit. Sept... tous mes membres tremblaient. Six, ma mâchoire claquait malgré moi, tant de peur qu'à cause du froid. Cinq. Quatre. Trois. Je ne pouvais plus bouger. Deux. Un. « Elle » était sur moi. Je pouvais maintenant la voir, même avec le peu de lumière que dégageait la torche, ou plutôt ce qu'il en restait.

L'Ombre portait un grand manteau noir, sa tête était enveloppée de noir. Elle n'avait pas de yeux, pas de bouche, pas de nez. Elle n'avait même pas de muscle, de chair, ou de peau. L'Ombre n'était qu'un squelette. Un squelette dans un unique vêtement noir, du même noir que les ténèbres qui nous entouraient. Elle me fixait, elle me voyait malgré l'absence de la vue.

- Qui... qui... qui êt... êtes... v... vo... vous ? Demandais-je péniblement, la mâchoire claquante.

Je connaissais déjà la réponse à cette question. Tout le monde avait déjà vu cette créature au moins une fois dans sa vie. Non pas comme je le voyais maintenant, mais dans les livres, les films, ...

- Je suis... toi..., me répondit-elle d'une voix caverneuse. Je suis venu pour... te prendre...

Je ne comprenais pas le sens de ses paroles. Mais je savais que j'allais mourir. Mon voyage s'arrêtait ici. Je ne voyais plus qu'une seule chose qui pourrait encore me sauver. C'était ridicule de faire cela, mais quand on voit sa fin approcher, on ne réfléchit plus vraiment au sens de nos actes et paroles.

- Non... pitié... ne... me... me tuez... pas ! Suppliais-je

Pour toute réponse, l'Ombre tendit vers moi son index squelettique et me toucha le front avec celui-ci. Elle rejeta le capuchon qui recouvrait sa tête en arrière. C'est un véritable cauchemar qui s'offrit alors à mes yeux. Peu à peu, son apparence squelettique se reconstituait de muscles, de chair et de peau. Son crâne recouvrit des cheveux, tandis que des yeux apparaissaient dans ses globes oculaires encore vides quelques secondes plus tôt. Mes forces m'abandonnaient. J'eus juste le temps de me voir apparaître comme serait apparu mon reflet dans le miroir, avant de quitter ce monde.

Je me réveillais sur l'un des bancs de l'église. Je cru pendant quelques secondes que tout ceci ne fut qu'un cauchemar. Mais l'absence totale de sensation, le froid total mis à part, mon apparence squelettique, ... me laissèrent entrevoir que tout ceci s'était bien passé. J'étais devenu l'Ombre, le squelette. Combien de temps avais-je bien pu rester ainsi inconscient ?

Je me dirigeai vers l'entrée de l'église. La barre que j'avais mis en place pour bloquer les portes était levée. J'ouvris celles-ci et les fermais aussitôt : le soleil m'éblouissait et me brûlait. Le printemps devait être là. Je compris que j'étais devenu l'hiver et qu'il me faudrait attendre mon heure avant de me mettre en quête d'un corps et retrouver une vie normale.

Je n'ai qu'un seul regret en cet instant : que les journées d'hiver ne soient pas plus longues.

Histoire publiée le 06/07/2008 à 18h38.
Thèmes : Eglise, Fantastique, Hiver, Mort, Ombre, Voyage

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