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La fugue de Lucie, chapitre 3

Chapitre 3 :
« L'appétit vient en mangeant… »

Il n'y a plus rien à l'intérieur de moi.
Je n'ai plus d'âme. Les mots crachés du bout des lèvres à la psychologue glissent sur moi et s'évaporent, éternellement.
Les engueulades que je détestais me semblent bien dérisoires par rapport à la souffrance que j'éprouve.
Je n'ai plus de mémoire. Je n'ai plus qu'un corps vide, vide de sens, d'âme et de raison.
Alors je mange.
Pour combler le vide.
Je dévore sans m'arrêter, ou presque. A table, je n'ai pas honte de me resservir deux fois. Mes parents sont heureux, croient que je le suis aussi. Ou font semblant. Alors ils me laissent faire.
Mais ils ne savent pas qu'ensuite, je continue…
J'emmène des sucreries dans ma chambre et je mange. Pour ne pas que mes parents s'en rendent compte, je nettoie moi-même ma chambre.
Puis je me fais vomir.
Il suffit de mettre deux doigts au fond du palais, et tous mes péchés s'échappent.
Je ne veux pas qu'on sache. J'ai honte. Je suis sale, pas la peine de devenir énorme en prime.
Je fais beaucoup de sport. Au collège, je bouge, je ne peux pas arrêter. Le samedi matin, je vais dans le bois, je vais courir. D'abord en petites foulées, puis en vitesse moyenne, puis en sprint. Parfois je fais du vélo.
Ne pas grossir, ne pas grossir, ne pas grossir…
Et cacher la honte.
Honte d'être là, honte d'avoir vécu ça, honte de tout, tout, tout.
Honte de vivre ?

Je ne sais pas. Je ne sais plus. J'oublie tout et j'en n'ai rien à faire. Ne pas grossir, ne pas grossir, ne pas grossir…
Mais remplir l'immense trou noir à l'intérieur de moi.
Et oublier.
Tout oublier.

Le lendemain, je retourne au collège. J'ai droit à beaucoup de questions des élèves, pas très agréables.
-Pu****, Lucie, qu'est-ce que t'as fichu, c'est vrai que t'as fugué ?
-T'es complètement cinglée.
-Arrête, au moins, ça prouve qu'elle a du caractère, c'est pas un mouton elle.
Et ils parlent, parlent, parlent.
Et s'éloignent de plus en plus du sujet de départ. Moi.
J'ai mal à la tête de leurs bavardages.
Heureusement, Aurore arrive.
-Fichez-lui la paix !
Comme j'ai de la chance d'avoir Aurore comme amie ! On l'aime tellement que personne ne veut la contredire.
Les élèves se dispersent ; et je pleure.
Sur l'épaule de mon amie. Qui me parle doucement, à l'oreille, comme une mère tendre à son tout petit enfant. Je parle et en même temps, je ne dis pas grand-chose. Parler pour ne rien dire, mes parents emploient souvent cette expression pour se moquer de mon « bavardage incessant ». Et bien, parler pour ne rien dire, parfois, ça fait du bien.

La sonnerie retentit, et nous rentrons en cours, Aurore à côté de moi.
A-t-elle peur que je m'effondre en cours ?
Que j'éclate en sanglots ?
Toujours est-il que je suis certaine que si elle s'est assise à mes côtés, ce n'est pas uniquement en tant qu'amie.
Quant aux profs, ils sont gentils.
Trop gentils.
Si gentils que j'en viens à les haïr.

« Mais qu'est-ce que vous fabriquez ?! C'est pas parce que je vois un psy que je suis débile mentale ! Mettez-moi des heures de colle pour longue absence plutôt que de me considérer comme une élève à la vie tragique ! »
C'est ce que j'ai envie de crier à chaque fois qu'ils m'adressent la parole. Je le pense même si fort que je me demande s'ils n'entendent pas.

Je les hais. Je les hais tous.

Magali Orna me regarde avec un air de pitié ironique. Je lui lance un regard assassin, avec toute la haine qui me reste. Assise à côté de Raphaël, elle lui prend la main, d'un geste lent, pour que j'aie le temps de bien voir et de souffrir. Elle murmure à mon intention, « Tu m'excuseras, mais c'est toi qui l'a plaqué. ». Et elle rit doucement, un petit rire méchant.
Vipère. Elle sait très bien pourquoi j'ai plaqué son petit ami.
Mais…est-ce que je rêve ou bien Magali est-elle bien un peu plus mince ? Mes yeux s'agrandissent devant l'infinie souplesse de ses bras et la minceur accentuée depuis quelques temps de sa taille et de ses hanches. En m'apercevant la regarder, Magali ricane, se redresse et rapproche sa chaise de celle de Raphaël.
A la sortie de l'école, Aurore me propose de me raccompagner. Je lui dis que ce n'est pas la peine, que j'ai donné rendez-vous à ma mère à un certain endroit, et qu'elle va me chercher en voiture.
Aurore se rend compte qu'il y a autre chose, mais elle n'insiste pas.
Car il y a autre chose.
Ma mère ne va pas venir me chercher en voiture. Elle l'aurait bien voulu. Mais je ne lui donnerai pas ce plaisir. Je veux pas me sentir surveillée.
J'ai faim. Trop faim. Ça fait des semaines que j'ai faim et que je me fais vomir. Oh, manger, manger, manger !
J'ai faim, j'ai faim, j'ai faim !
Je me jette presque à l'intérieur de l'épicerie. Le gars qui est à la caisse me regarde en rigolant. J'achète un paquet de gâteau, deux paquets, trois paquets… Et ensuite une galette des rois, bien que la période soit terminée depuis longtemps.
Puis je me lance dans le rayon des boissons. Une canette de coca, une canette d'Ice Tea…
Je n'attends pas d'être à la maison pour manger. J'ouvre le paquet de gâteaux et je le dévore. Oh, c'est délicieux, ces choses dans mon estomac ! Celui-ci, loin d'être rassasié, grogne comme un malade lorsque j'enfourne le second paquet. Puis le troisième. Et la galette des rois, froide, je m'en fous. Et ensuite, je descends toutes les canettes.
Soudain, je m'arrête. Combien de calories ? 400 ? 500 ? Je deviens folle, mon estomac s'emballe. Je dois me débarrasser de tout ça !

Je fonce aux toilettes publiques et je m'y enferme. Oh, c'est lent, dégoûtant et fatiguant ! Et les toilettes puent tellement que je n'ai besoin de mettre qu'un doigt au fond de la bouche pour que ces machines à calories que je viens d'avaler soient ailleurs que dans mon ventre.

Ne pas grossir, ne pas grossir, ne pas grossir…



Puis je retourne à la maison. Mes parents ne disent rien sur mon retard. Ils me fixent seulement, jaugeant de mon état de santé, de mon humeur. Mais il faut croire qu'ils n'ont rien remarqué d'anormal car ils me laissent aller dans ma chambre sans rien leur expliquer. Tant mieux. J'ai préparé des arguments durant le chemin du retour, mais je les ai oublié.
A pas lourds et fatigués, j'entre dans ma chambre et je tombe sur mon lit. Alors, je pleure.
Des sanglots doux, silencieux, qui épurent pendant un instant, pendant au moins une journée.
Avant que la crasse ne revienne.
Pourquoi je pleure ? J'en sais rien.
Je sais juste que je ne vais pas bien. Que j'ai besoin de pleurer.
Une fois calmée, je prends une décision : mes parents détestent les notes en dessous de quatorze ? Je n'en aurai plus, désormais.
Je m'installe à mon bureau et je commence mes devoirs. Je lis d'abord plusieurs fois la leçon de maths, jusqu'à l'apprendre par cœur, puis je fais les exercices obligatoires. Puis les facultatifs.
Ensuite, je lis le sujet de dissert' de la prof de français : Une vie sans passion est-elle concevable ? » Sur la première ligne, sans hésiter, je mets non. Et puis je me lance dans les deux pages imposées en disant que même si ce n'est pas pour un homme ou une femme, la passion est plus importante que tout. Pour avoir un but, un idéal et pour pouvoir le réaliser, il faut une passion. Pas une « amourette » mais une passion.

Je dois dire que le lendemain, je suis fière de rendre ces deux copies (simples) recto verso à la prof qui n'en revient pas que tout d'un coup, je sois aussi studieuse. Je sais très bien ce que veut dire son regard. « Mon Dieu, Lucie Londia fait une rédaction de QUATRE pages ?! Comment est-ce possible ?! »
Je suis fière de dire que je soutiens son regard, l'air fier et rebel ; pour masquer ma honte et mon dégoût de moi-même, je dois être parfaite.

Pour la première fois de l'année, je suis pressée qu'elle nous rende nos dissertations. Il faut dire que pour la première fois de l'année, j'ai passé une heure à travailler correctement.




« …La passion, selon les gens, rend énergique ou mou (vocabulaire peu soutenu!) mais elle permet généralement de faire beaucoup de choses étant donné qu'en général, la passion rend énergique (attention aux répétitions !)
Et la conclusion ?
Travail bien faible. Mais ne vous découragez pas ! »
Et je ne parle pas des fautes d'orthographes ! Des ratures partout (de la prof autant que de moi), voire du blanc de temps à autre, de la grammaire mal maîtrisée. J'ai finalement eu 9/20. Bravo. Pour une fois que je m'applique, j'ai une note en dessous de la moyenne.

Malgré tout, un conseil de la prof est devenu une devise pour moi.
Ne pas se décourager.
Et ne pas grossir.

Histoire publiée le 15/09/2008 à 18h37.
Thèmes : Boulimie, Déprime, Honte

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