La fugue de Lucie, chapitres 18 et 19
Chapitre 18 :
« Le temps fuit, irréparable »
-Tu sais, mon ange, j'ai réfléchi.
Je me gave de biscuits au chocolat pendant que maman se maquille. J'ai enfin réussi à sortir de cet hôpital.
Elle doit rencontrer les parents de Jazz-la-mouche. Je regarde son reflet dans la glace. Elle a mis une grosse couche de rouge à lèvres, du mascara « Telescopic » et un peu d'ombre à paupières rouge. Elle porte une jupe ultra courte d'un noir brillant, un bustier rouge avec juste une bretelle à paillettes sur l'épaule droite et des chaussures à talons aiguilles. J'ai du mal à croire que c'est ma mère.
-Tu es trop…renfermée. Reprend-elle, tu devrais faire une activité, pour sortir, te faire des amis…
Elle marque une pose pour se mettre du fond de teint sur une joue et ajoute :
-Un instrument de musique, par exemple ! Du violon, ou de la flûte.
Rêve toujours. Comme ça, pendant que je prendrai mes cours, tu seras toute seule avec ta mouche d'amoureux, hein ? Je veux pas de beau-père, encore moins de LUI comme beau-père.
Soudain, j'ai une idée pour emmerder ma mère.
-Je pourrais faire du piano ?
Elle me regarde comme si je tombais de la lune et réponds :
-Hein ? Non, non, non. Où veux-tu qu'on mette un piano ici, voyons ? Il n'y a pas de place, et ça coûte trop cher.
Elle étale du fond de teint sur l'autre joue et je demande :
-Je peux venir avec toi ?
Comme ça, ma mère fera mauvaise impression quand ils m'entendront tous vomir. « Oulà, cette femme a une fille boulimique ?! On va pas trop s'entendre, si elle devient ma belle-fille… »Du coup, je m'attends à ce qu'elle refuse.
-D'accord. Je suis passée t'acheter une jupe, ça tombe bien. Va te changer, mais fais vite.
« Ouais, c'est bien ton style de soulager ta conscience en m'achetant des fringues », je pense.
C'est quand je vois la jupe que je réalise que j'ai perdu une occasion de me taire.
Si j'avais su, même pour emmerder ma mère, je serai pas venue.
Les parents de La Mouche sont aussi nuls que leur fils.
La mère est une femme qui a fait au moins deux fois de la chirurgie esthétique, du coup elle a la peau toute tirée. Elle a aussi une permanente ratée, une teinture blond platine et des lunettes de chouette. En plus, elle a un accent bizarre qui ne doit appartenir à aucun pays.
On dirait que le père est le jumeau de son fils. Il a les mêmes cheveux noirs, la même coiffure au gel et les mêmes yeux globuleux.
C'est la mère qui a fait le dîner. C'est tellement dégueu que je n'aurai pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour vomir.
En entrée, on nous sert des escargots avec une sauce jaunâtre et visqueuse. Ensuite, on a droit à un filet de bœuf trop cuit et à des haricots froids. Je soupçonne le fromage d'être périmé et le dessert est de la glace fondue.
Je me précipite dans la salle de bains. Je ne fais pas couler le robinet trop fort, pour que tout le monde m'entende.
Madame la chouette arrive.
-Qué ze patzeuh-t-il ? Tou-z-a été maladeuh ? Tou n'a pas-z-aimé lo dînééé ?
Maman accourt, pour éviter que je ne fasse une gaffe.
-Oh…mais si voyons ! Elle a adoré ! Simplement elle…elle est allergique aux escargots…
La chouette écarquille ses yeux derrière ses lunettes et retourne dans la salle à manger, me laissant seule avec maman.
-Tu ne pouvais pas te retenir ? Murmure-t-elle, furieuse. Moi qui voulais faire bonne impression…
Elle a un reniflement de mépris et suit la Chouette.
Je rentre à la maison. Elle ne va pas se plaindre. Je n'ai pas besoin de dire que je suis malade, elle l'a déjà dit à ma place.
Une fois à la maison, je m'enferme dans la salle de bains et me plante devant le miroir. A mi-voix, je m'insulte :
-Grosse vache. Ordure.
J'écrase mon nez contre le miroir. On dirait un groin.
-Truie. Grosse truie.
Je prends une douche longue et glacée et je me remets devant le miroir. Et je crie.
-Saleté ! Saleté !
Je tire mes cheveux. Je me griffe le visage. Je me pince le bras. Et je me cogne la tête contre le mur. En continuant à crier.
-Saleté ! Saleté !
Je suis à moitié assommée. Je chancelle et m'assieds sur le bord de la baignoire. Je suis complètement folle. J'ai très mal. Et j'ai toujours honte.
Mes yeux me brûlent. Mais il ne faut pas que je pleure. Ne pas pleurer, ne pas pleurer, ne pas pleurer…
Une larme roule le long de ma joue et vient s'écraser sur mon jean. Je m'apprête à me laisser aller complètement mais j'entends ma mère rentrer. Non je ne pleurerai pas. Elle ne me verra pas faiblir.
Chapitre 19 :
« Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »
Elle entre. Elle ne me voit même pas quand j'avance dans le hall d'entrée. Elle esquisse quelques pas de danse en chancelant sur ses talons aiguilles. Ridicule.
Je vais dans ma chambre et m'écroule sur mon lit. Marre d'être grosse. Marre d'être maigre. Marre de ne plus savoir ce que je suis. Marre de ne plus savoir qui je suis. Marre de La mouche, de ses parents et de ma mère. Marre d'être moi.
Au bout d'un moment, je m'endors.
Lundi.
8h-9h, maths.
Je n'écoute pas. Je m'en fiche de ce crétin de Pythagore. Je m'en fiche des bavardages de Jennifer.
Je prends mon compas et j'enfonce la pointe dans mon bras. Fort. Profond.
-Lucie !
Jennifer a arrêté de jacasser pour me regarder. Horrifiée, elle me regarde comme si j'étais folle. Ce que je suis peut-être. Ce que je suis sûrement.
-Tu…pourquoi tu fais ça ?
Je ne réponds pas.
Le prof, qui a entendu Jennifer, nous regarde :
-Jennifer, si vous avez quelque chose à dire, vous pouvez vous installer à mon bureau et faire le cours.
-Oh, répond-elle en rougissant, non…c'est…Lucie.
Intrigué, le prof hausse les sourcils.
-Lucie Londia ? Je vous prie de ne pas accuser votre amie à tort. C'est vous que j'ai vu parler.
-Ce n'est pas ça ! Répond Jennifer d'une voix aiguë. Mais elle…elle…
Jennifer reprend son souffle et crie :
-Elle s'est enfoncé le compas dans le bras !
Le prof la regarde. Me regarde. J'ai encore l'instrument dans la main.
-Lucie Londia, venez me voir à la fin du cours. Et vous, Jennifer Andry, merci de ne pas crier comme cela. Ce n'est pas la peine d'en faire profiter toute la classe.
A la fin du cours, je vais voir ce qu'il me veut.
-Vous le savez peut-être, Lucie, dit-il en rangeant ses affaires, j'ai rencontré votre père, la semaine dernière. Il m'a dit que vous étiez boulimique. Je ne peux pas vous dire d'arrêter de vous faire vomir, parce que cela ne me regarde pas, et en plus cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mais si maintenant vous vous lancez dans l'automutilation…
Je le regarde. Il a l'air sincèrement peiné pour moi. Mais je m'en fiche. Il l'a dit lui-même, ça ne le regarde pas. Pour ne pas approuver et ne pas le contredire non plus, je dis juste :
- Au revoir, monsieur.
9h-11h : Gym aux agrès.
Les échauffements sont aussi éprouvants que les enchaînements. Mais je tiens le rythme.
Madame Sanche est d'un blond bizarre. Elle doit avoir quarante ans mais en paraît cinquante. Derrière son ombre à paupière bleue, elle lance des regards assassins aux élèves pas souples, guettant comme un faucon la moindre petite erreur.
Apparemment, elle n'en trouve pas chez moi. Et elle me demande même de faire la démonstration aux barres asymétriques.
Entrée en renversement. Je me sens légère et Mme Sanche approuve d'un signe de tête. J'ai un peu plus de mal à tenir en appui, mais elle ne dit rien.
Je m'appuie sur la barre la plus haute. J'essaye de ne pas regarder en bas. Mes mains sont moites. Je me penche pour tourner autour de la barre. Mon corps est léger. Mais pas assez pour mes bras. Je lâche.
Je ne crie pas. Je me laisse tomber sur le tapis. Je tombe sur mon bras et entends un craquement du côté de mon poignet.
Mme Sanche crie. Je l'ai déçue. Elle m'aboie de me lever. Je ne peux pas me lever. J'ai trop mal.
Personne ne m'aide à me relever. Pas même Jennifer. Personne n'aide les boulimiques. Une grosse main prend mon bras et me force à me lever.
-Jennifer Andry, gronde la propriétaire de cette main, emmenez-là à l'infirmerie.
Jennifer y va, en gardant tout de même ses distances, comme si je risquais de la rendre folle et boulimique rien qu'en la touchant. Je m'amuse à me rapprocher d'elle chaque fois qu'elle s'éloigne. Pour lui faire peur. Ça marche.
-Arrête !
-Qu'est-ce qu'il y a ? je demande sournoisement, t'as peur de devenir boulimique si je te touche ?
Elle ne savait peut-être pas que j'étais boulimique. Elle m'a juste vu m'enfoncer le compas dans le bras. Et maintenant, je rajoute une couche sur ma prétendue folie. Elle ouvre des yeux encore plus grands et fait un bond en arrière.
-Laisse-moi tranquille ! T'es folle ! Va-y toute seule, à l'infirmerie !
Elle recule encore un peu. Et avant de s'enfuir, elle me lance :
-C'est ta faute si Magali est morte ! J'espère que tu vas mourir aussi !
Elle savait. Elle le savait. Et elle m'a quand même torturé avec ses questions, le jour de la rentrée. «Comment elle va, Magali ? » « Tu l'as vue, Magali ? » « Pourquoi elle était pas là pendant plusieurs mois, Magali ? »
Magali, Magali, Magali…
Je hais Jennifer.
Alors je reste seule. Ce n'est pas comme si j'avais le choix de toute façon.
C'est leur monde. Pas le mien. Je n'ai plus envie de vivre.
Papa m'emmène au commissariat. Une femme brune m'accueille en faisant semblant d'en avoir quelque chose à faire de moi. C'est pas juste. Elle est ravissante, toute fine dans son uniforme. Pourquoi toutes les autres sont minces et pas moi ?
Je fais le portrait robot avec les flics. C'est horrible.
Tous ces souvenirs que je voulais tantôt évacuer, tantôt enfouir au fond de moi ressurgissent tout à coup. Oui, il avait des cheveux teints en blond. Non, je n'ai pas vu ses yeux, il avait des lunettes noires.
J'ai oublié le reste.
Je ne me souviens que de ses mains. De ses grosses mains rouges sur moi…
Je m'étais jurée de ne plus pleurer. Mais ça fait trop mal de revoir tout ça et « voulez-vous voir notre psychologue ? » demandent-ils. Non, non, non, je hais les psys, je veux pas en voir un autre, laissez-moi mourir.
Un gros flic soupire, exaspéré.
-Je suis désolé. Nous reviendrons une autre fois. Dit mon père, gêné.
Non. Qu'on en finisse. Comme ça, je n'aurai pas à revenir.
Je relève la tête. Un flic me donne un mouchoir.
Je fouille dans mes souvenirs. C'est alors que je ressens quelque chose de nouveau. Un désir nouveau. C'est doux et brûlant à la fois.
Un désir de vengeance.
Oui je me vengerai. Il va payer. Toute cette honte, toute cette souffrance, il va me la payer.
La vengeance a goût de haine.
Alors je réfléchis. Je creuse mon cerveau jusqu'à avoir mal à la tête pour savoir à quoi il ressemblait exactement.
Ses cheveux ? Mi-longs. Teints en blond. Sales.
Des lunettes ? Oui, mais noires.
Son nez ? Long, pointu, qui lui donnait un air de renard.
Sa bouche ? Presque pas de lèvres, avec un rictus bizarre.
Son menton ? Large et mal rasé.
-Et bien voilà, me dit la policière brune en souriant (de toute façon, à part sourire, elle a pas fait grand chose depuis le début) tu y arrives.
Comme si je venais de parcourir un trois cent mètres en sprint, je pousse un soupir de soulagement et je m'appuie sur le dossier de la chaise.
Je guérirai. Je ne le laisserai pas avoir le plaisir de la mort d'une de ses victimes. Je mangerai.
Je suis fatiguée. Je m'écroule sur mon lit et je contemple le plafond.
Comment appelle-t-on l'inverse de la claustrophobie ? Ma chambre est trop grande, trop vide, malgré un nouveau poster (de Madonna, cette fois-ci). Je ne m'y sens pas chez moi.
Je mets un CD de Madonna, justement, dans ma chaîne hi-fi. Ça va mieux.
Je ne sais pas comment elle fait, Madonna. Elle n'a peur de personne.
La Isla Bonita est ma chanson préférée. Peut-être parce que dans le clip, Madonna est tout simplement sublime dans sa robe rouge vif.
Je ferme les yeux. Si je pouvais ressembler à Madonna : belle, assurée et mince, mince, mince…
J'ouvre les yeux. Je ne serai jamais belle. Tant pis…ou tant mieux.
Peut-être que je l'étais, avant. Si Raphaël a bien voulu de moi, pendant un moment, c'est que je n'étais pas si mal. Mais c'est trop tard.
Je n'aurai jamais le temps de redevenir jolie. Ce n'est pas tellement que ça m'intéresse, d'ailleurs. La beauté, comme tout ce qui est visible, est éphémère et donc inutile. Et ce n'est pas mon apparence qui me fera remonter le temps.
Tout ça me semble tellement loin. Le temps où toute la classe m'aimait bien, le temps où je sortais avec Raphaël, et surtout le temps où Aurore était mon amie.
Je crois que c'est seulement l'amitié entre Aurore et moi qui me manque vraiment. Le reste, je n'ai plus assez d'énergie pour regretter.
Histoire publiée le 06/01/2009 à 19h04.
Thèmes : Anorexie, Boulimie, Mort, Solitude
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Par xx-souchis-xx le 23/02/2009 à 17h25
Courage- Superchick.
Vraiment génial !
Par andrea1 le 10/01/2009 à 16h30
Jusqu'à hier.
Encore une fois super histoire.
Moi aussi j'attends la suite!
Par my-bubbly-rainbow le 07/01/2009 à 21h13
http://my-bubbly-rai nbow.skyblog.com
(L)
Vivement la suite !!!
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