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La fugue de Lucie, chapitres 9 et 10

Chapitre 9 :
« A livre ouvert »

Anne Londia:
Je ne reconnais plus ma petite Lucie.
Que lui arrive-t-il ?
Elle est terriblement maigre et elle continue à se trouver grosse.
Elle est toute pâle et elle me fait peur.
Elle pique des crises pour un rien.
Ses cheveux sont abîmés, presque gris comme ceux d'une vieille dame. Elle n'a plus d'énergie pour rien. Elle n'a plus goût à rien.
Elle il y a un temps si coquette, ne s'habille même plus, et passe la moitié de son temps sous ses draps, dans un pyjama sale.

Ma pauvre petite. Qu'a-t-il pu lui arriver lorsqu'elle a fugué ? Est-ce seulement le fait que nous l'ayons retrouvé qui la fait se comporter ainsi ?
Elle ne veut rien nous dire.

Ses yeux sont vides, inexpressifs, et en même temps veulent dire beaucoup de choses.
Elle s'est inscrite au cours de gymnastique de l'hôpital. C'est seulement aux heures de cours qu'elle sort de sa chambre. Et elle y retrouve une amie. Qui la serre dans ses bras chaque fois qu'elle la voit.

Elle est tellement maigre qu'on a l'impression que son jogging flotte tout seul. Et les cours de gymnastiques sont les seuls moments où elle semble heureuse. Comment la priver de ce plaisir ?
Lorsque je la vois sautiller et tenter désespérément de faire le grand écart, mes yeux se remplissent de larmes et j'ai mal pour elle.
Elle fait tellement d'efforts, et elle n'y arrive pas.
Parce qu'elle ne mange pas.
Parce qu'elle ne nous écoute pas.
Parce qu'elle ne se reconnaît pas en cette fille squelettique qu'elle voit chaque matin et chaque soir dans le miroir.
Parce qu'elle se croit grosse.

La porte qui annonce la fin du chemin horrible qu'elle parcourt depuis trois mois mais qui me semble faire trois siècles se rapproche à une allure terrifiante, et j'ai peur pour elle. Lucie ne semble pas comprendre que c'est la mort qui l'attend, et non la paix intérieure et le respect.

Thomas Londia:
Ma fille devient folle.
Qu'est-ce qui lui prend ? Pourquoi réagit-elle comme ça ?
Elle ne me regarde plus. Elle me parle encore moins.
Lorsque je suis là elle fait comme si j'étais absent.
Pourquoi a-t-elle arrêté de voir la psychologue ? Elle en a plus besoin que tous les membres de la famille réunis ! Et j'ai peur pour elle.
Je ne la vois presque plus. Ces abrutis de médecins m'empêchent de venir aussi souvent que je le voudrais. « Attendez encore quelques jours. » « Lucie n'est pas en état de vous recevoir. » « Lucie n'est pas d'humeur à vous recevoir. »
Mais c'est ma fille ! Comment pourrai-je vivre si nous ne nous expliquons pas ? Comment pourrait-elle guérir si elle n'a que le soutien de sa mère et pas le mien en plus ? Comment pourrions-nous briser ce mur de séparation si nous ne nous voyons plus ? « Il faut encore un peu de temps. » Bien sûr que non ! Lorsqu'elle ne me voit pas, cela l'encourage à ruminer sa colère contre moi, qui me fait tant souffrir. J'en ai assez que ces crétins de toubibs me fassent boire toutes leurs débilités psychologiques. Ils n'ont pas d'enfants pour la plupart, quels conseils se permettent-ils de me donner sur la vie de famille ?

Un lien est brisé.
Pourquoi n'ai-je découvert ce lien que maintenant qu'elle est proche de la mort et pas lorsqu'il était encore temps ?
Je voudrais croire à sa guérison. Elle en a besoin.
Mais je n'y arrive plus. Je m'en veux.
Chaque jour, elle perd un peu plus de poids.
Chaque jour, elle meurt un peu plus.
Et j'ai mal de la voir comme ça.


Chapitre 10 :
«Voici venu le jour que l'on craignait tant hier»

Ils s'inquiètent pour moi.
Et je commence enfin à comprendre pourquoi.

Hier, dès que l'infirmière est sortie, je me suis précipitée vers la salle de bain.
Et je me suis fait vomir.
Je me suis vue dans le miroir.
J'avais l'air complètement folle.
De la sueur coulait sur mon front.
Et pour la première fois depuis plusieurs mois, j'ai vu ce que je refusais de voir.
Je ne suis pas grosse.
Je ne suis même pas mince.
Je suis maigre.

J'ai mal.
J'ai accepté la réalité.
Et c'est ça qui me fait mal.
En partie…

J'ai peur. J'ai mal. J'ai froid.
Je ressens tant de choses, et en même temps si peu…
Je vais voir Magali.
Une fois.
Elle me parle à peine.

Deux fois.
Elle m'écoute.

Trois fois.
Plus personne ne parle.

Quatre fois…
Je pleure. Les parents de Magali pleurent. Comme dans les vieux films, le brancard est recouvert par un drap blanc, mais je vois le corps inerte de ma seule amie à travers.

Je ne veux pas devenir comme elle.

Alors je mange.
Malgré la honte, malgré le dégoût, je mange.
Chaque fois que je passe devant la balance, je me mets à trembler et j'ai envie de monter dessus.

Je ne pense pas résister longtemps.

Les miroirs reflètent ma silhouette. Mince. Maigre. Mais aussi ma vieille hantise…

Grosse, grosse, grosse…
Je ne vais plus aux cours de gym. Je n'ai plus d'énergie. Je ne me lève même pas pour manger. Cachée sous les draps. Sauf pour aller aux toilettes, et c'est là que je vois ma silhouette immonde, torturée, décharnée.

Nouvelle psychologue. Imposée par l'hôpital, et non par mes parents. Brune, pâle, boutonneuse et laide, laide, laide…

Et pourtant, je n'oublie plus les mots.
Je lui raconte ma détresse, mon désespoir. Mes rêves déchirés. Mes désillusions. Elle prend des notes, écoute d'une oreille.

Je suis un numéro. Le dernier, peut-être l'avant-dernier, numéro sur la liste des filles boulimiques.
Qu'importe que je guérisse et que je meurs, du moment qu'elle est payée ?
Est-ce que ma mort changerait la face du monde ?
Magali me manque. Je n'ai plus besoin de parler. Parce que je n'ai plus rien à dire. Mais Magali me comprenait sans que je lui parle. Pas comme cette mocheté de psychologue.
Je n'ai plus envie de me battre. A quoi bon ? Mes parents me regardent de leurs yeux embués, et je vois dans leurs yeux qu'ils me demandent de me battre pour eux.
J'essaye, mais c'est trop dur. Je serais bientôt épuisée.
Mon rêve, mon vieil idéal de dignité s'est envolé aussi loin que je voulais aller.
Avant…

Histoire publiée le 04/11/2008 à 12h26.
Thèmes : Anorexie, Boulimie, Mort, Parents

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Commentaires

Avatar de lexys

Par lexys le 11/03/2009 à 21h49
Sur la pente descendante.

J'ai les larmes aux yeux des témoignages des parents... C'est donc ça qu'ils ressentent... Merci...

Avatar de miss-selinia

Par miss-selinia le 07/11/2008 à 17h22
Fairy Land !!

Viivement la suiite !!!

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