La geste de Sigismond
Chant I
Le fermier Sigismond ainsi vivait heureux.
Il aimait la Savoie, le purin et les œufs.
C'était la belle vie. Las ! un matin de mai,
Sa vieille mère était dehors, prenant le frais.
Un gros ogre surgit, laid, bête, vil, méchant,
Tout couvert de verrues ; il n'avait que deux dents.
Il empoigna la vieille et s'en fut dans le bois.
Lors Sigismond surgit, vif, alerte, aux abois,
Armée d'une charrue. Mais trop tard ! Dieu pervers,
Pourquoi donc arracher à son destin vulgaire
Sigismond le faquin ? Les dés étaient jetés,
Il sortit son marteau, alluma un brasier,
Se forgea une armure ainsi qu'un scramasaxe,
Se vêtit, s'élança, rapide comme Ajax,
Vers la forêt profonde : il s'était fait vaillant
Pour sauver sa maman. Tout suant, haletant,
Il chercha dans le bois. Mais le temps de forger
Tout son lourd fourniment, l'ogre s'était caché.
Sigismond chercha donc en vain toute la nuit,
Et ne put rien trouver, malgré les nombreux cris
Qui striaient le silence. Médiocre chevalier !
L'ogre jusqu'au matin abusa de la vieille.
Sigismond eut un frère, il dut s'en occuper
Pour en faire un marmot braillard au teint vermeil.
Chant II
Sigismond un matin sursauta tout surpris,
Car soudain le zébu dont il tenait le pis
Se transforma en un chevalier rutilant,
Cria à Sigismond : « Oh la ! Maraud, manant,
Sois donc mon écuyer. » de sa voix de centaure,
Empoigna son épée toute couverte d'or
D'une poigne de tigre, et sortit dans la cour.
Les paysans peureux s'égaillèrent alentour.
Afin de s'entraîner, il tua des moutons,
Il était effroyable, autant que l'est le lion.
Bientôt il se lassa de si faibles victimes,
Et partit sur les routes pourchasser le crime
Avec toute l'opiniâtreté du hamster.
Sigismond le suivit, quelques mètres derrière,
Tout effrayé. Pector (c'était le paladin)
Trucida quelques gueux, puis des bourgeois dont l'un
Supplia Sigismond de convaincre son maître,
Ou, s'il ne le pouvait, de se changer en traître,
Et le défier afin d'arrêter l'hécatombe.
Or, le bourgeois tué et enfouit, sur sa tombe,
Sigismond lu son nom : cet homme était son frère !
Il fallait le venger. Il tua donc Pector
A l'aide d'une fourche (Sigismond était fort
Ainsi que l'est le bœuf). Lors, il rentra chez lui,
Il prit le deuil et puis, fatigué, s'endormit.
Chant III
Il était une fois deux braves jeunes gens,
Qui étaient nés jumeaux. Ils se ressemblaient tant
Qu'on ne savait jamais lequel était Robert
Et lequel Sigismond. Parfois, même leur mère
Les mélangeait un peu. Ainsi passait la vie,
Douçâtre et monotone. Un jour, Sigismond dit :
« Mon frère et mes parents, il faut que je m'en aille,
Pour vivre de ma lame, accumuler ripailles
Et beuveries la nuit, et chaque jour occire
Quelques vilains marauds. Bon, bref, je vais partir
Pour être chevalier.. » Las ! il fallait entendre
Pleurer sa bonne mère ; mais, pensant à pourfendre
Et tout émoustillé, il ne l'entendit guère,
Et partit sur le champ, œil vif, mine guerrière.
Il sortit du village, il traversa le pont,
Il enjamba la haie qui gardait les cochons ;
Là, il fit une pause. Arriva le fermier
Qui possédait le champ. « Fripon, connard, fumier !
V'la t'il pas qu'dans mon champ s'instal' le Sigismond,
Hardé ! » Tout en fureur, le fermier Siméon
Sortit sa fourche et (clac) d'un coup précis
Sectionna une jambe au coquin qui s'enfuit
Aussi vite qu'on peut le faire à cloche-pied
En portant un moignon. Hors du champ, il s'assied
Et médite un moment. Arrive un médecin.
« Mon brave, j'ai besoin, pour une opération,
D'une jambe bien neuve. » Il convainc Sigismond
Qui pour quelques deniers vend sa deuxième quille.
Dès lors il resta là, cul-de-jatte et mourut
De faim. Robert, son frère, sous le soleil qui brille,
Etait heureux, avec ses poules et son zébu.
Moralité :
Mieux vaut ne pas mourir
Que de mourir cul-de-jatte.
Histoire publiée le 28/10/2007 à 23h12.
Thèmes : Chants, Geste, Sigismond
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