Le droit à la souffrance
Le droit à la douleur.
Finalement, quels que soient nos calvaires, le trait d'union entre nous tous c'est qu'ils représentent des souffrances.
Il importe peu de raconter les détails d'un accident, d'un traumatisme ou d'une histoire qui finit autrement qu'on l'espérait, autrement dit une agression sur notre physique et / ou notre psychique. Il est cent fois plus important d'exprimer le mal qui en découle.
Cette douleur que l'on vit dans l'immédiat a tant de formes différentes. Si nous la manifestons avec force et violence, les premiers temps, notre comportement interpelle, intrigue ceux qui nous connaissent. D'une manière ou d'une autre, notre attitude est modifiée. Nous émettons des S.O.S qui sont, quelque fois, très discrets mais tellement évidents pour nous. Dans les jours suivant l'agression nous inquiétons notre entourage. Pour compliquer la vie de ce dernier, chaque victime réagit intérieurement de façon différente. Comment comprendre alors celui qui ne dit pas sa souffrance quand on n'est pas un spécialiste? Comment l'aider alors qu'il se refuse en apparence à toute aide ? Faut-il l'aider à tout prix ?
Je ne pourrais vous parler que de mon cas et ce n'est pas nécessairement le plus grave. Pourtant, je suis persuadée que chaque victime, personne qui a donc subi un événement agressif (et qui dit ‘subi' et agressif veut dire sans consentement : il est rare qu'on choisisse délibérément de souffrir sauf pathologies spécifiques) se considère comme le cas le plus grave qui existe sur la terre. Il est donc inutile de lui servir des exemples mille fois plus dramatiques que le sien. Les réponses ne sont pas évidentes. Lui reconnaître une légitimité apporte un soulagement. L'état d'âme oscille constamment. Je me rends compte que cela déroute celui qui se trouve en face de soi. Il est un peu comme un observateur. L'envie de parler n'est pas toujours présente, or le proche veut savoir pour mieux agir. Il est perdu, maladroit, et peut paraître dans certains cas comme un simple curieux. Je me souviens de m'être perçue telle une bête curieuse parce qu'à moi-même étrangère. Comment dire ce que l'on ne saisit pas soi-même ou qu'on ne veut pas saisir ? Comment exprimer ce qui est confus et que l'on voudrait laisser ainsi. La douleur se transforme mais ne diminue pas. Durant l'accident, nos sens captent tout et emmagasinent des images qui par la suite repasse en boucle tout au long de la journée. On hésite admettre que l'on ne rêve pas. Le cauchemar prend alors sa dimension réel : c'est arriver et c'est arriver à moi. On vous bombarde de questions alors que vous-même cherchez à répondre aux vôtres. On aimerait tellement que l'esprit arrête de travailler sans relâche.
Parfois, on voudrait vous dire, que le silence est tout aussi bénéfique et que votre seule présence est un réconfort. Vous demandez tout bas à vos proches d'avoir de la patience ; vous leur demandez du répit.
L'agression vous laisse anéanti, à terre, sans volonté. On vous connaissait debout et voilà que vous n'arrivez même pas à ramper. Vous ne demandez qu'une chose aux autres : laissez nous crever. Nous ne voulons plus nous relever car nous n'en voyons pas le but. Nous ignorons totalement ce que nous sommes et surtout ce que nous serons. A nouveau cette impression d'être étranger à soi-même me vient en tête. En racontant cela à mon ami, il m'a répondu : tu te sens à côté de tes pompes, c'est ça ?
C'est un peu cela mais pas exactement. J'aurais plutôt tendance à dire : non, je me sens double, comme si un autre moi cheminait en parallèle à moi-même. C'est très difficile d'expliquer des ressentis. Ils sont versatiles, capricieux, allant d'un extrême à l'autre, de l'apathie à l'excitation extrêmes.
Il arrive aussi de vouloir fuir ceux qu'on aime, pensant ainsi les débarrasser d'un poids qu'ils n'ont pas désiré mais aussi tout simplement parce qu'on a envie de rester seule avec sa douleur. La culpabilité s'installe à différents niveaux. On est conscient du désarroi de nos proches et on voudrait leur bonheur à défaut du nôtre. On en arrive à désirer de s'en séparer sans leur donner le choix de notre décision. On fout le camp pour les libérer, du moins c'est ce que l'on croit sincèrement, en ce qui me concerne du moins. Mais comme me le faisait justement remarquer un ami, personne n'est apte, à part la personne elle-même, à décider ce qui fait le bonheur de l'autre. Ceci donc est interchangeable. Voilà une première constatation. Chacun devrait tenter de trouver la bonne place, ce qui est incroyablement difficile voir impossible vu le manque par intermittence de dialogue.
De grâce, respectez le repli sur soi de celui qui souffre ! Il arrivera le jour où il vous dira ce qu'il veut bien livrer.
Quand il veut accomplir une action qui lui semble être la bonne, laissez-le faire et soyez là au cas où il reviendrait, abattu parce que ce ne l'était pas.
Ne pensez surtout pas que la victime ne sent pas ou ne voit pas ce que vous avez dans les yeux et sur le cœur. Elle sait pertinemment que vous avez mal pour elle.
Ne vous imposez pas mais répondez à ces appels. Et si par hasard, elle voulait vous être utile, laissez-la vous tendre une main. Elle ne le fera peut-être qu'à cette occasion. A défaut de s'aider elle-même, elle se trouve au moins une raison d'exister. Il n'est pas encore temps pour elle de vivre pour elle-même. Quand le contact devient presque impossible, tâtez jusqu'où vous pouvez aller mais n'oublier jamais ce qui a été vécu. Ne changez pas vos attitudes mais donnez l'occasion qu'elles soient refusées ou mal acceptées sans vous vexer pour autant. Reconnaissez à l'autre le droit que vous vous reconnaissez, y compris celui d'un départ, d'une capitulation ou d'un éloignement provisoire.
Aimez-le doublement et dites-le lui quelque fois. Souvent l'agressé sait encore ce qu'est aimer mais ne croit plus que vous puissiez encore l'aimer, lui, victime et pourtant coupable à ses propres yeux. Je sais que je ne m'exprime pas clairement. Je tente de le faire pourtant.
Et moi, victime, je me dois de choisir. Ce choix est simple en soi : la mort ou la vie.
Ce choix est à répéter quasiment chaque jour.
Je revendique le droit de pouvoir compter les jours écoulés depuis l'incident. Je veux pouvoir regarder en arrière le temps qu'il faut pour envisager un futur. Et je veux qu'on m'accorde le droit d'être torturée, de ne plus sourire, de fuir au lieu d'avancer. Que signifie l'apparition de ce ‘je veux' ?
Serait-ce le cerveau reptilien qui prend le relais ? Serait-ce cela que tu m'expliquais, toi mon ami ?
Les réflexes salvateurs de l'état animal : manger- se reproduire- se défendre. Suis-je au stade du prédateur ?
Non ! Si je l'ai été à certains instants, je me rends compte que j'ai des aspirations. Et qui dit aspirations, ne dit-il pas espoir d'un demain meilleur ? et qui dit espoir dit VIE.
C'est là que mon analyse s'arrête, là où je suis arrêtée.
A toi mon ami, mon amour qui me lance des défis tous les jours. A toi qui souffre autant que moi. A vous qui vivez une situation similaire. A tous ceux qui sont confrontés à des victimes de la folie humaine, de la nature arbitraire ou du hasard…
A tous ceux qui souffrent tout simplement………
08-09-06
Histoire publiée le 13/09/2006 à 10h55.
Thèmes : Histoires, Souffrance
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