Le goût du silence
Je me hissai avec la vague, agrippant le rocher escarpé d'un seul mouvement; et le fracas du ressac se perdit dans le silence de la nuit. Enfin, ce n'était plus tout à fait la nuit. Mais ce n'était pas l'aube non plus. C'était l'heure à laquelle les rêves s'envolent vers le ciel et se joignent aux étoiles, c'était l'heure à laquelle les démons resurgissent du passé et reviennent nous hanter, c'était l'heure des fantômes.
Le ciel pâlissait petit à petit, et à l'est, il se couvrait du sang de la naissance. Je voyais le rouge se fondre dans le bleu et les couleurs vives s'étendre dans tout l'espace. À cet instant, je me crus éternelle. J'avais l'impression de pouvoir vivre encore mille ans. Le soleil se levait lentement, et ses rayons pourpres effleuraient la peau de mes bras. Sa lumière glorieuse et sanglante illumina enfin le monde, dissipant les ruisseaux d'ombres.
Je sentis mon sang frémir sous la caresse de l'astre diurne. La peur s'enroula autour de mon coeur comme un serpent vicieux. Mais je ne regrettais rien. Lorsque tout cela serait terminé, mon âme pourrait s'envoler, libre de toute entrave, de tout regret, de tout désespoir.
La mort vint à moi d'une étrange façon. Je sentais la douleur sourde remonter le long de mes membres, que le baiser mortel du soleil touchait. Une explosion de douleur rendit ma vision trouble, et je crois qu'un cri s'échappa de mes lèvres. Mais la souffrance n'était pas aussi forte que je m'y attendais. Oui, j'avais mal, mais cette rigidité dans mes membres, ces frissons sur ma chair et ce voile sombre devant mes yeux, n'étaient rien comparé à l'amour que j'avais de la vie.
La vie...
Depuis des siècles, ce simple mot ne signifiait presque plus rien pour moi. Rien que deux syllabes que le vent emportait loin. Deux syllabes qui, à chaque fois que je les prononçais, faisaient bondir mon coeur. Deux syllabes qui ne signifiaient rien, mais qui étaient tellement tout pourtant. Alors qu'une lueur sanguine transperçait mes veines et que mon corps était auréolé par cette lumière, je me pris à songer à mon passé; et mon esprit fit un bond en arrière, me replongeant dans mes souvenirs...
À cette époque là, j'ignorai encore le prix de la vie, ce qu'elle représentait. Je ne devais le savoir que lorsque ce mot emplirait ma bouche d'amertume et qu'il aurait une résonance fade sur ma langue.
Je vivais dans un monde où l'Homme était gouverné par sa soif de pouvoir et de violence, dans un monde qui sombrait, et où la décadence était visible à chaque coin de rue, sur chaque visage. Il y avait quotidiennement des massacres, et des morts; d'aucun aurait protesté que les autres l'aurait regardé comme un fou. Oui, chaque jour, des millions de gens mourraient de blessures, de faim ou de soif, mais les autres refusaient d'y prêter attention. Ou peut-être avaient-ils peur de voir la réalité. Peut-être refusaient-ils de voir et d'accepter leur fin imminente. Et cette fin approchait à la vitesse d'un cheval lancé au galop. Je savais qu'elle viendrait. Je l'avais vu dans l'oeil du taureau blanc que mon père avait sacrifié aux Dieux, quelques semaines auparavant. Trois semaines avant que la catastrophe n'arrive, n'y tenant plus, je suis allée voir une vieille folle, qui habitait au sud de la ville.
En chemin, je croisai des guerriers, arborant les peintures rouges du sang de leurs victimes. À leurs visages graves et contrariés, je compris que, pour la première fois, ils avaient subit une défaite. Les Athéniens leurs résistaient. Mais je n'avais pas le temps de s'appesantir sur cet échec. Il me fallait voir cette vielle femme au plus vite. Mon visage était recouvert d'un voile blanc pour que l'on ne me reconnaisse pas, et je fendais la foule, marchant avec vivacité sous le soleil du crépuscule. Arrivée devant l'abominable taudis qui tenait lieu de refuge à la sorcière, comme on l'appelait en ville, je rejetai mon voile en arrière, et frappai trois coups sur la porte de bois. Elle fut longue à m'ouvrir, comme si elle prenait plaisir à me faire attendre. Ce n'était pas la première fois qu'elle agissait ainsi avec moi, sachant à chaque fois combien était grande mon impatience. Le temps n'avait guère été clément avec elle, et son corps avait subi son outrage, malgré les potions qu'elle s'efforçait de concocter.
Dès qu'elle me vit, son visage s'éclaira d'un sourire satisfait, plissant encore d'avantage sa vieille peau couverte de rides. Je la saluai d'un geste impatient, puis entrai dans la masure. Elle vint s'asseoir sur sa chaise de bois, près de l'unique fenêtre, et me regarda longuement. Son regard me gênait. Il me déshabillait; et cette sensation m'était désagréable.
- Pourquoi es-tu venue? Me demanda-t-elle de sa voix usée.
Je secouai la tête en cherchant mes mots. Cela s'avéra plus difficile que je ne l'avais prévu, et mon éducation ne m'avait jamais préparée à cela.
- J'ai vu notre fin dans les yeux du Taureau, lorsque les dix rois se sont réunis pour le sacrifice au Père.
La vieille ricana, et dans ses yeux brillait un éclat de malice lorsque je tournai vivement la tête vers elle, furieuse.
- Il n'y a rien de drôle dans tout cela!
- Oh, non, je le sais bien. Mais je ne m'attendais certes pas à ce que ce soit toi qui le découvre en premier, me répondit-t-elle avec un sourire étrange.
De nouveau, elle eut ce ricanement qui amena des frissons sur ma peau. Puis soudain, elle se leva, et saisit une boîte en bois d'un geste vif. Elle l'ouvrit et jeta avec toute la violence dont ses vieux muscles étaient encore capables son contenu. Les éclats d'ivoires, que je connaissais bien pour les avoir longtemps observés à la lueur du couchant, se répandirent sur le sol avec un bruit creux. Je déglutis avec difficulté, et sur un geste de la vieille, je m'accroupis pour les observer. De nouveau, je vis le signe. Ce même symbole que j'avais pu voir dans les yeux du Taureau. Mes pupilles se dilatèrent, et ma respiration s'accéléra.
- Que vois-tu? Me demanda la vieille dans un murmure.
Je n'entendais plus que ma respiration, et un son pareille à un bourdonnement terrible. Le monde entier ne me semblait plus assez grand pour trouver un refuge, et la garnison entière des soldats de mon père n'aurait suffit à me rassurer. Les Hommes ne pourraient rien face à ce qui se préparait.
- La danse de la mort a commencé. Les Astres le chante, l'Ivoire le montre, et le Taureau le murmure en silence. Et moi, je le vois. Quelque chose se prépare, quelque chose de gigantesque et de monstrueux.
- La fin de Mu1 arrive. Les Atlantes doivent mourir.
Je relevai lentement la tête vers la vieille. Tout le sarcasme qui habitait auparavant son expression avait disparu. Seuls restaient les regrets et le désespoir. Une sueur glacée coulait sur mes joues, et une peur sans nom enserrait mon coeur. Je connaissais cette femme depuis mon enfance, au cours de laquelle elle m'avait appris tout ce qu'elle savait en matière de divination. Et jamais, au grand jamais, je n'avais encore vu cette expression sur son visage.
- Pourquoi? Ne puis-je m'empêcher de demander.
- Nos frères ont mécontenté le Dieu, Astérine. Le Père est fâché, et déçu de l'avidité avec laquelle nous nous emparons de ce qu'il nous offre. Il nous pensait plus sages, et moins stupides. Pour nous punir, il soulèvera les eaux.
Je ne pouvais pas mourir. Pas à cause d'une faute que je n'avais pas commise! Puis je me rendis compte que j'avais tort. Moi aussi, j'étais fautive. Comme mes pairs, j'avais acclamé les prisonniers de guerre, qui étaient ensuite vendus comme esclaves.
Moi aussi, j'avais assisté aux mises à mort de ceux d'entre eux qui se rebellaient, me réjouissant du sang qui inondait alors la poussière. Je possédais la fierté et la vanité de ma race. Pour cela, je devais mourir. Seule la mort pouvait à présent absoudre nos erreurs. Pour notre orgueil, le Père, le Roi des Eaux, nous avait tous maudits.
1 équivalent de l'Atlantide, qui fut engloutie autour du Vième siècle avant Jésus-Christ, selon les écrits de Platon.
- Je ne veux pas mourir!
Ce cri m'avait échappé, et j'en eus honte, soudain. Je savais que la Mort viendrait un jour me chercher, tout comme elle avait emporté ma mère et mes frères; je savais que son baiser était inéluctable, mais j'aimais trop la vie pour me résigner. Le sourire que la vieille m'adressa me fit froid dans le dos. Elle me tendit une fiole tirée de sa manche, sans un mot. Un liquide pâle, presque transparent, et légèrement ambré s'y trouvait.
- Le Père a d'autres projets pour toi, je le crains.
- Qu'est-ce donc?
- Je l'ai trouvée sur la plage, hier. Un dauphin me l'a apporté. Tu es l'Elue, Astérine.
Je restai sans bouger, sans comprendre. Et puis soudain, la lumière se fit dans mon esprit embrumé par la peur. Une très ancienne prophétie parlait de l'Elue, une femme qui serait l'unique espoir des Atlantes, lorsque le ciel se couvrirait, et que le soleil serait masqué par les abysses. Je regardai la fiole d'un oeil nouveau. Comment une si petite chose pouvait incarner autant d'espoir? La vieille se mit à parler, mais je ne l'écoutais pas, trop fascinée par la fiole et son contenu. La prophétie, que je considérais encore quelques heures auparavant comme une légende, disait que c'était les larmes du Père lui-même.
- Tu m'écoutes? Tempêta la vieille.
Dans sa voix, je sentis sa peur. Par pure bravade, je la regardai droit dans les yeux. Elle soupira, puis se laissa tomber sur sa chaise.
- Une nuit avant l'évènement, chasse le Taureau, comme les rois. Je ne pense pas que tu puisses rencontrer des problèmes de ce côté là.
J'ouvris la bouche pour protester, mais elle leva la main en secouant la tête. Je ne fis donc aucune remarque.
- Je ne suis pas la seule à savoir que le cinquième roi de Mu entraîne en cachette sa fille au combat et à la chasse. Je ne suis pas non plus sans savoir que tu es bien meilleure que certain de nos guerriers. Je t'ai vu te battre, l'autre jour, contre ton cousin. Ne fais pas cette tête d'étonnée, Astérine! Crois-tu vraiment que ton déguisement aurait pu me tromper? Même aveugle, j'aurai pu te reconnaître. Je comprends ton père, même si je ne l'approuve pas. N'ayant eu que quatre filles survivantes à l'atroce maladie qui a emporté tous les autres, il est normal qu'il ait envie d'élever l'une d'elles comme un homme. Mais le peuple ne l'approuve pas.
La vieille ricana, et je sentis la colère monter en moi. Ceux qui m'insultaient risquaient leur vie. Ceux qui s'en prenaient aux miens mourraient dans l'heure qui suivait leur insulte. La vieille du deviner mes pensées, mais elle fit mine de ne rien savoir.
- D'autant plus qu'il a choisi la plus jeune, et la plus jolie, souffla-t-elle.
Je secouai la tête avec humeur. Je détestai ce genre d'allusion. Je n'étais pas belle. Les reines, et même mes soeurs, étaient belles. Pas moi. Je possédai simplement le charme que me conférait la jeunesse. Mais lorsque le Temps passerait sur moi, ce charme se fanera, et mon corps se flétrira. Alors, je serais vieille, et la laideur de la vieillesse régnerait sur moi.
- Tu sais bien que tout cela est faux. Je suis la plus jeune, mais...
- C'est vers toi que se tournent toujours les ambassadeurs étrangers. C'est toi que regardent les plus grands amis de notre peuple. Pas vers tes soeurs ou les autres membres de la famille royale; vers toi, Astérine. Ta mère ne t'a d'ailleurs pas donné ce nom sans arrières pensées. Elle savait. Le feu sacré des étoiles brille dans tes yeux. Tu es l'Elue. Et tu tiens l'espoir entre tes jeunes mains. Les Atlantes doivent survivrent à travers toi, pour ne jamais mourir, car le jour viendra où les autres êtres vivants auront besoin de notre savoir.
Je levai la fiole au-dessus de ma tête, hors de moi. Je ne voulais pas d'un destin déjà entièrement tracé, je n'aimais pas l'idée d'un chemin déjà inscrit dans la poussière éthérée du Temps. Je voulais pouvoir avoir le choix.
- Réfléchis bien, Astérine. Tu n'auras jamais qu'une seule chance. Brise cette fiole, et tu n'en auras plus du tout.
Je me figeai, puis baissai lentement le bras. Elle avait raison, malheureusement.
- Que dois-je faire?
- Sacrifier le Taureau, recueillir son sang, mais au lieu de le verser sur la stèle dédiée au Père, garde-le dans un bol, où tu ajouteras le contenu de la fiole et quelques gouttes de ton sang. Tu boiras alors ce breuvage. N'oublies pas: fais-le la nuit, à la lumière de la lune. Et surtout, n'en parle à personne. Pas même à ton père, est-ce clair?
J'acquiesçai de mauvaise grâce. L'inquiétude rongeait à nouveau mon coeur.
- Et les autres?
- Et bien?
- Que vont-t-ils devenir?
La vieille m'observa longtemps, essayant de détecter une source quelconque de moquerie dans mon expression.
- Tu le sais bien, Astérine. Ne l'as-tu pas lu dans l'Ivoire? Ne l'as-tu pas entendu dans le chant des Astres et dans le murmure du Taureau? Alors tu sais ce qu'il adviendra des tiens. Nous mourrons tous, sauf toi. Maintenant, vas, avant que ton père ne lance encore ses soldats à ta recherche. Aller! File!
Je m'enfuis en courant, la fiole serrée près de mon coeur. Les jours qui suivirent me semblèrent être les plus longs de toute mon existence. Je regardai le monde comme si c'était la dernière fois que je le voyais. Je crois que vers la fin, mon père se douta de quelque chose, mais il ne dit rien. Trois jours avant le grand cataclysme, il me parla de mariage. Je venais d'avoir quinze ans, et il était temps, disait-t-il. S'il savait... Mes soeurs ne se doutaient de rien. Elles riaient sous le soleil et à la mer ingrate. Elles étaient fraîches comme les fleurs; et cela contrastait singulièrement avec mes traits fatigués et tirés depuis ma vision, et les grosses cernes bleues qui gonflaient mes yeux.
Enfin, le jour fatidique arriva. La nuit, je bus le sang du Taureau mêlé au mien et aux larmes du Dieu. C'était un Taureau blanc que j'avais élevé moi-même, sa mère étant morte pendant la mise bas. Ce fut difficile, mais au moins, il ne serait plus là pour voir notre fin.
Le petit jour me trouva agenouillée devant le grand corps sans vie du Taureau, des larmes roulant sur mes joues comme des cailloux le feraient sur le flanc escarpé de la montagne. Ma peau était encore maculée de son sang, et l'iode de mes pleurs s'ajouta au goût cuivré sur ma langue. Le rouge flavescent de l'astre diurne réchauffait mon corps qui tremblait, mais ne put en chasser le froid glacial qui l'habitait toujours, et que la peur distillait sans cesse dans mon sang, comme un mortel poison. Je me relevai lentement, marchai à découvert pour observer la ville, la fiole toujours dans la main. Le marbre étincelait sous les célestes rayons de Phébus, le Dieu Soleil. Les marchands sortaient rapidement leurs étals et leurs chevaux. Le calme régnait sur la capitale encore endormie.
C'est alors que la terre se mit à trembler.
La fiole tomba sur le sol et se brisa avec un bruit cristallin qui résonna étrangement à mes oreilles, les éclats de verres reflétant les rayons du soleil, manquant de m'aveugler. L'agitation gagna rapidement la ville sous mes pieds. Moi, debout sur la montagne, dressée face aux vents contradictoires qui régissaient nos vies, je regardai fixement l'horizon devant moi. Au loin, une ombre gigantesque avançait sur nous. Les tremblements de la terre s'accentuèrent, et je vis les chevaux se cabrer, ruer et s'échapper. Le volcan au nord de la ville venait d'entrer en activité, après un siècle entier de sommeil. Un nuage de cendre vint obscurcir le ciel, tandis que la vague gigantesque se rapprochait à une vitesse effrayante.
Les guerriers royaux, chargés de la protection de la ville, tentèrent bien d'user de la protection des Cristaux de Feu, mais cela était inutile, je le savais. Les Cristaux entrèrent trop tard en action, et trop peu d'âmes s'offrirent à eux, dans la panique générale. Et ils avaient besoin de ces âmes pour fonctionner. Leur rôle était de protéger la ville avec un champs de force capable de résister à tout, mais cette protection avait un prix. D'ordinaire, lors des attaques, une multitude d'Atlantes se pressaient près de l'endroit où ils étaient entreposés, pour se disputer le privilège d'offrir leur âme. Mais à cet instant, le peuple ne pensait qu'à sa propre survie. La ville ressemblait à une fourmilière. Les guerriers échouèrent à l'activation des Cristaux de Feu, et la vague s'approchait de plus en plus. J'étais immobile face à elle, tandis que son grondement emplissait peu à peu mes oreilles. Les chevaux, rendus dangereux par l'approche inexorable du double danger, galopaient dans tous les sens, et grands nombres d'habitants de ma fabuleuse cité périrent sous leurs sabots. La lave en fusion du volcan se mit à se déverser sur la ville, détruisant tout sur son passage. Les larmes se mirent à ruisseler sur mes joues, et je serrai les poings. J'étais impuissante. Une crevasse se creusa sous la chaleur de la lave, et la ville se scinda en deux. Et l'obscurité se referma sur nous.
Des trombes d'eau se soulevèrent au-dessus de la ville. La terre sembla se soulever comme si elle prenait une inspiration, et, tandis que l'énorme masse liquide se laissait choir sur nous en se fracassant contre la ville, elle retomba d'un seul coup. Je me rappellerai toujours des hurlements que poussèrent les Atlantes à ce moment là. Mon corps aurait dû se briser sous la pression immense de l'eau, comme les autres. Il aurait dû être brûlé par la chaleur de l'eau sous l'action de la lave et du volcan, qui se trouvèrent engloutis eux aussi. Mais il n'en fut rien. Je me retrouvai à flotter dans l'eau, aussi légère que le pollen des fleurs en été. Ce jour là, j'aurai dû mourir. Je revis le sourire très étrange que la vieille folle m'avait adressé la dernière fois que je l'avais vue, alors que l'eau salée emplissait mes poumons. Une voix dans ma tête me murmura quelque chose que je ne compris pas, dans une langue que je ne connaissais pas. Puis la voix répéta encore une fois ce qu'elle avait dit, et cette fois-ci, je sus. Il me fallait respirer. Si je ne respirai pas, je me noierais. Alors, je pris une grande inspiration. L'eau emplis mes poumons, mais, étrangement, elle ne les noya pas. L'eau m'avait reconnue. Elle glissait sur moi, et me berçait doucement, avec des gestes aussi tendres que ceux d'une mère. Je faisais partie de l'eau. Un rire satisfait retentit dans ma tête, et chassa immédiatement ma soudaine euphorie, me ramenant au présent. Un rire masculin, mais qui n'était pas humain.
Ce jour là, j'aurai dû mourir. Ce jour là, celui que les Grecs nommaient Poséidon, avait enfanté une nouvelle race. Je possédai une queue de poisson là où auraient dû se trouver mes jambes, et j'étais la première sirène nageant dans l'immense Océan, dernière descendante des Atlantes et de leur fabuleuse civilisation.
* *
*
À partir de ce jour, le temps passa différemment pour moi. Il me semblait avoir ralenti. Je pouvais profiter de chaque seconde, de chaque jour. Comme si le Temps avait cessé de filer entre mes doigts, et qu'il se laissait à présent glisser paresseusement entre mes mains. Je parcourus les océans, fis d'étranges rencontres, au fond des abysses. Le monde aquatique était infiniment plus faste et plus riche que mon peuple ne l'aurait jamais imaginé. Souvent, je repensais à ceux que j'avais aimé. Mais le passé était mort, et je ne possédais pas le pouvoir de le faire ressusciter.
Une seule fois, je revins sur les lieux de mon passé. Les cris résonnèrent une nouvelle fois à mes oreilles, et je revis la vague s'abattre sur nous. Il n'y avait presque plus rien. Il ne restait rien, rien que des vestiges enfouis sous un grand amas d'algues et visité par diverses variétés de poissons. Des dizaines d'épaves de navire, dont certaines étaient vieilles de plusieurs siècles, jonchaient le sol marin à cet endroit. Je ne compris tout d'abord pas, puis je me souvins des Cristaux de Feux. C'était sans doute eux qui avaient provoqué ces accidents, étant donné qu'ils étaient toujours actifs et que plus rien ne pourrait les rendormir. Ils étaient un point attractif, qui attiraient tout ce qui passait à proximité, ce qui expliquait sans doute les épaves. Combien de temps avais-je donc erré ainsi? Je l'ignorais.
Le Roi des Eaux m'avait imposé un accord, alors que je rêvais. Je ne devais jamais retourner sur le sol, jamais. Mon territoire était les eaux salées, et je devrais y rester. L'océan devait être mon seul fiancé. À cette condition, je serais éternelle. Mais si jamais il m'arrivait de désobéir à cette condition, je mourrai. Cela m'avais semblé acceptable, et je n'avais pas protesté. Mais à présent, je commençais à regretter mon approbation. La culpabilité revenait aussi parfois. J'aurai dû mourir avec les autres, mais on m'avait accordé un sursit. C'est ainsi que je commençais à m'ennuyer. Lorsque l'on avait toute l'éternité devant soi, plus rien n'avait de goût, et tout était fade. Je me sentais terriblement seule, et lasse. Dans l'eau, les sons ne portaient pas tellement, plus que dans l'air, certes, mais dans une étendue aussi immense, cela importait peu. Il n'y avait que ce froid et incommensurable silence qui pesait sur mes épaules, comme un immense bloc de pierre.
Un jour, je décidai de revoir le ciel, pour observer autre chose que de l'eau. Ma tête creva la surface parmi les vagues, et il me fallut un certain temps pour me ré-habituer à la lumière. C'était la première fois depuis la mort des miens que je revoyais le ciel. Auparavant, j'étais toujours restée dans les grands fonds, par peur de la lumière. Je me sentis comme libérée de l'oppression et d'un poids trop grand pour moi. L'eau me portait toujours, mais je me sentais plus légère à l'air libre. À partir de ce jour, je refis régulièrement surface, tout en continuant mon voyage. Je parvins ainsi dans une eau froide, recouverte de glace à certain endroits. C'est en ce lieu que je vis pour la première fois de ma vie des narvals. Ils étaient magnifiques avec leur longue corne d'ivoire. Leurs corps puissants fendaient l'eau avec une facilité déconcertante. Je fis plusieurs fois la course avec quelques uns, et fus surprise de me voir les égalés en vitesse. Ils apprirent à me tolérer, puis finirent par m'accepter. Je restai avec eux pendant un grand nombre de jours, jusqu'à la naissance des jumeaux.
Ce jour là, le soleil était presque chaud. Les narvals revenaient d'une chasse et étaient fatigués. Je les avais accompagnés, comme à mon habitude, et c'est moi qui m'aperçus la première que quelque chose n'allait pas. L'eau avait le goût du sang. Mes compagnons sentirent alors immédiatement que quelque chose s'était passé, et ils remontèrent à la surface. Ceux qui étaient restés là n'y étaient plus. Ils avaient tous disparus. Même la femelle pleine qui était la compagne du mâle dominant. Il entra dans une colère violente, et me fis penser à mon père dans ses mauvais jours. Et puis je les vis. Il y avait trois hommes, sur la banquise. Ils étaient vêtus avec d'énormes vêtements, que je n'avais jamais vus. Si l'un d'eux n'avait pas enlevé ce qu'il portait sur la tête, je ne les aurais jamais identifiés en tant qu'humains...
Puis j'aperçus les narvals perdus. Leur sang maculait la neige de pourpre. Seule la femelle du mâle dominant semblait encore respirer, mais sa plaie au crâne ne laissait présager rien de bon. Je m'approchais silencieusement d'elle, et elle me reconnut. Avec l'énergie que lui conférait le désespoir, elle se jeta en avant, glissa sur la banquise et parvint à rejoindre l'océan. Les trois hommes se précipitèrent vers le bord, mais ils ne virent que des bulles de sang remonter à la surface.
Alors qu'ils se détournaient, le visage crispé dans une moue de regret et de colère, je jaillis des flots et, telle la Vengeance même, j'en saisis un par le pied et l'attirai vers moi. Il dérapa, et il fut à moi. Je le ceinturai, ignorant ses coups désordonnés, plongeant vers les hauts fonds, engloutie par l'océan. Peu à peu, ses mouvements se firent moins vifs, et je vis son visage rougir. Je le lâchai alors et l'observai quelques secondes. Alors que j'allais le laisser là, le mâle dominant surgit soudain et l'empala furieusement sur sa corne. Il y eut un nuage de sang, et je décidai de m'éloigner, rejoignant la femelle pleine. Elle allait mourir, nous le savions toutes les deux. Dans ses yeux, je lus plus d'amour et d'intelligence que je n'en verrai jamais dans les yeux des Hommes, et elle partit rejoindre les miens. J'ouvris son ventre avec un morceau de glace dure pour libérer les deux jumeaux qu'elle portait, et les emmenai vers la surface, laissant le corps de leur mère couler lentement, du rouge jusque dans les yeux.
Parmi les deux petits, il y avait un mâle et une femelle. Le mâle possédait la peau tachetée propre à celle de sa race, mais celle de la femelle était d'un magnifique blanc nacré. Je partis presque immédiatement, les emmenant avec moi. Je savais que sans leur mère, ils mourraient, ou seraient tués par des prédateurs. J'étais la seule qui pouvais encore les sauver. Je retournai dans des eaux plus chaudes, et les deux petits me suivirent, grandissant rapidement. Ils apprirent à chasser, et lorsque nous arrivâmes dans l'Atlantique, ils étaient déjà grands. Nous passâmes une fois au-dessus des ruines sous-marines de ce qui avait été ma terre, mais je ne m'y attardai pas. Le passé était mort, et je voulais qu'il le reste.
* *
*
Le silence qui m'avait accompagnée jusqu'ici s'était dissipé à l'arrivée des deux narvals. Nous communiquions par des sons aiguës, qui portaient loin. Ils n'avaient pas connu les mers froides du nord, aussi se contentaient-t-ils de la richesse des eaux tempérées. Bientôt, ils furent adultes. C'est ainsi que je me rendais compte du temps qui passait. Il filait toujours. Ma vision avait été faussée. Ce n'était pas lui qui avait ralenti. C'était moi qu'il avait épargné.
Nous vivions tranquillement en mer, sans personne pour nous déranger. De loin en loin, j'apercevais parfois un bateau, dont l'ombre masquait le soleil, mais mes deux compagnons me tiraient aussitôt vers le fond. Ils savaient la fascination qu'exerçait sur moi le monde extérieur, et cela les angoissait. Jusqu'au jour où cet homme tomba à la mer.
Il s'appelait Gradlon, et était roi de Cornouaille. Lorsque je le trouvai, il sombrai dans l'océan, agité de soubresauts. Dès que je le vis, je sus qui il était. Je posai un doigt sur ses lèvres, et il ouvrit les yeux, respirant l'eau comme je le faisais. J'appris par ses yeux qu'il était avec Malgven, la reine boréale, et qu'elle était morte lorsqu'elle avait donné naissance à leur fille, Dahut. J'avais envie de l'emmener avec moi dans les profondeurs, mais au moment même où cette pensée naissait dans mon être, les deux narvals surgirent et m'arrachèrent Gradlon des mains pour le ramener à la surface. Je leur en voulus longtemps. Depuis le grand cataclysme, c'était la première fois que je touchais vraiment un Homme. Et le temps poursuivit sa course. Régulièrement, j'allai en surface, dans l'espoir de voir apparaître le roi. Mais je ne trouvai qu'un océan désespérément vide. Un jour pourtant, alors que mes deux compagnons avaient relâché leur surveillance et étaient partis en chasse, je vis une petite embarcation sur la mer. Je m'en approchais aussitôt et un sourire étira mes lèvres lorsque je reconnus Gradlon. Il avait vieilli. Quelques cheveux argentés pigmentaient doucement ses tempes brunes, et des rides s'étoilaient au coin de ses yeux. Il se figea tandis que je m'approchant en ondulant de son embarcation et que je m'y accoudai, sans le quitter du regard. Il resta pendant un long moment immobile, puis il se détendit.
- Qui es-tu? Me souffla-t-il soudain.
Alors je me rendis compte combien le fossé s'était creusé entre le monde et moi. Je lui souris doucement, ne comprenant pas ce qu'il disait. Je ne parlai pas sa langue, et il ne comprendrait sûrement pas la mienne. Pourtant, mon prénom devrait lui suffire. Je dus m'y prendre à plusieurs reprises. Ma voix était rauque à force de n'avoir pas parlé. Il lui fallut également s'adapter à mon accent. Lorsqu'il put le prononcer correctement, je lui souris. Puis il regarda le ciel et me montra le soleil du doigt en me disant encore quelque chose. Mais je compris à son geste. Nous étions restés là plusieurs heures, et il lui fallait rentrer. Sur une impulsion, je me hissai sur mes bras et déposai un baisé sur ses lèvres avant de me rejeter en arrière et de disparaître dans une éclaboussure.
* *
*
Gradlon resta encore quelques instants sans bouger, encore stupéfait. Puis il saisit ses rames et retourna lentement vers la plage, avec toujours dans la tête ces mêmes yeux verts qui le hantaient depuis la naissance de Dahut et la mort de Malgven, depuis ce jour où cette créature l'avait sauvé. Dès qu'il avait vu ses yeux, il avait su qu'il lui appartenait. Alors qu'il ramait et qu'il s'éloignait lentement, il se prit à repenser à elle. Le lendemain très tôt le matin, il prit avec lui sa fille, qui avait dix ans, et retourna en mer. La créature ne vint pas. Seule monta une petite nuée d'argent qui disparut lentement dans l'aube naissante. Lorsque l'enfant tourna les yeux vers son père, une lueur argentée étincelait dans son regard.
* *
*
Je regardai autour de moi. Il était étrange de fouler à nouveau le sol après tant d'années passées dans l'océan! Gradlon semblait aimer sa fille. Il ne savait pas qu'en la regardant, c'était moi qu'il voyait. Pauvre Gradlon! S'il n'avait pas envoyé ces deux pêcheurs à ma recherche, alors qu'il rentrait à peine sur la terre, jamais je n'aurai été amenée à voler l'âme de sa fille. Les pêcheurs ont tué mes deux amis narvals. Le sang a noyé l'océan, qui s'est soulevé avec ma colère et a avalé les deux insouciants. L'idée m'est venue en voyant le corps de Dahut. Elle m'a regardé dans les yeux. Elle voulait rejoindre sa mère. Son père était trop souvent aux guerres. Elle s'ennuyait dans ce monde trop fade.
« Sauve moi », m'a-t-elle alors demandé.
J'ai entendu son cri. Elle, elle pouvait partir. Moi, j'étais condamnée à rester. Alors j'ai exaucé son souhait, je l'ai renvoyée auprès de sa mère. Et j'ai pris son corps. Il était étrange de sentir enfin ma peau sèche. Lorsque Gradlon se décida enfin à partir, l'air malheureux, et que le bateau toucha enfin le sable, je me précipitai sur la terre et saisis le sable à pleine main. Gradlon resta perplexe, puis éclata de rire devant mon ravissement. Le temps passa alors au galop. Le corps de Dahut se transformait, d'enfant, il passait à femme. Je voyait les gens se retourner sur mon passage, comme lorsque j'étais encore sur Mu. Les personnages de la cour de Gradlon ressemblaient presque à ceux que j'avais connu à celle des dix rois de Mu. Les femmes étaient revêtues d'habits soyeux, plus inutiles les uns que les autres, en cela, elles n'étaient pas si différentes des femmes de la famille royales, qui passaient leur temps à chercher des étoffes plus chères les une que les autres. Les hommes paradaient avec leurs armes, mais je doutais sincèrement de leur efficacité. Seuls les vêtements et les coutumes avaient changé. Les Hommes restaient les mêmes. De mon temps, les guerriers Atlantes auraient tué ces jeunes freluquets d'un seul coup de hache ou d'épée.
La Bretagne, endroit où je me trouvai, était un endroit merveilleux, qui ressemblait de loin à mon Atlantide perdue. Exposée aux forces extrêmes de la nature, la pointe était régulièrement exposée aux tempêtes violentes et sauvages, et aux attaques incessantes de l'océan. Les hautes falaises de ce pays ne me rappelaient que trop le mien. La terre y était fertile, malgré le sel présent dans l'air. Le vent soufflait presque constamment, et emportait l'écume dans les terres.
Le temps passait, et puis, suite à une de mes suggestions, Gradlon fit construire une ville pour moi. Elle fut appelée Ys, ou la ville d'Ys. Il fut décidé que le centre de la ville serait un îlot de rocher. Gradlon la voulait aussi belle qu'une ville romaine, et la demeure royale fut construite selon ces plans, même si la plupart des maisons furent celtes. Face à la mer, ma ville devenait presque un défit aux océans. Mais j'étais sereine. Malgven qui, comme moi, appartenait à l'océan, veillerait sur moi.
Puis un jour, la ville fut assaillie par les eaux. En grande hâte, les hommes construisent une grande porte qui endiguerait l'océan. Cette construction, justifiée par la fréquence des grandes marées, me lassa d'abord perplexe, puis dubitative. Ces maigres morceaux de bois, cette frêle porte végétale, ne sauraient jamais contenir la fureur et la puissance de mon fiancé, l'Océan. Je le voyais s'agiter, les jours de grands vents, ses muscles puissants roulant sur sa peau d'écume, parcourue de frémissements violents. Il se soulevait vers moi, comme pour m'emporter avec lui et me ramener en son sein jaloux. Mais la terre le retenait toujours, et il venait inlassablement se briser sur les écueils. Il n'abandonnait que lorsqu'il était épuisé, mais il revenait toujours.
Un beau jour, les chrétiens sont venus pour nous convertir. Je n'avais jamais entendu de paroles plus absurdes. Un Dieu unique! Tout cela était ridicule. Moi, je croyais à la puissance élémentale de la terre, du feu, de l'eau et de l'air. Je croyais aux pouvoirs des Dieux multiples. Les Dieux celtes n'étaient que d'autres facettes de ceux que je connaissais. Mais face aux menaces d'un fanatique et de Gradlon, qui promettaient mille malheurs à ceux qui n'acceptaient pas leurs idées ridicules, les fidèles aux anciennes traditions se rallièrent à eux. Une rage sourde grondait en moi. Bientôt, il ne restait presque rien des insoumis. Celui qui prêchait le nouveau Dieu m'humiliait en public et m'accusait de pêcher. Pour le faire enrager, je continuai de vivre avec mes anciens Dieux. Son Dieu interdisait l'infidélité. Je n'étais pas mariée à l'Océan. Il était seulement mon fiancé. Et les hommes m'appartenaient, car leur concupiscence était ce qui les perdra.
Un jour, penchée au-dessus d'une falaise, je lui demandai de faire venir à moi de beaux marins, pour que je puisse les regarder et les posséder. Comme à une réponse violente, une vague me gifla. Il ne fallait pourtant pas qu'il soit jaloux. Je lui rendrais tous ces beaux marins. L'Océan dut accepter, car le jour suivant, un navire accosta sur la plage.
Les marins se succédaient à mes côtés. Chaque soir, j'avais un nouveau fiancé. Lorsque la nuit prenait fin, je resserrais mes doigts autour de leurs cous, et je le leur brisais d'un coup sec, comme mon père me l'avait appris, bien des siècles auparavant. Je me glissais ensuite dans les couloirs encore sombres du palais, enfourchais mon cheval, et galopais jusqu'à la plage. Je rendais alors leurs corps à l'océan, qui les engloutissait.
L'homme au Dieu unique me surveillait presque continuellement, déplorant ma débauche. Il m'accusait de blasphèmes et exhortait Gradlon à me punir, parce que j'aimais la vie. Sa laideur physique et morale l'en empêchait, lui. Il ne savait pas ce qui était beau. Il ne savait rien du goût du silence et de la solitude. Il disait que si nous acceptions le Dieu unique dans notre coeur, il nous emmènerait au paradis, pour que nous soyons immortels. La première fois que je l'entendis, j'éclatai de rire. Bien sûr, il se mit à me traiter de démon. Mais il ne savait rien de l'immortalité. Il pensait que rien n'était plus beau que cet amour à son Dieu, il pensait que l'instant où il mourait serait l'ultime but de sa vie. Il ignorait alors combien il se berçait d'illusion. Moi, mon honneur était bafoué parce que je disais la vérité. Lui, on louait ses paroles parce qu'il apportait un espoir, une quête, perdue d'avance. Mais il serait bien puni pour avoir trahi les anciens Dieux. Sa désillusion serait alors totale.
Aveuglée par ma haine, par mon désespoir, j'oubliai les paroles du Père. Mes amants se succédaient dans mon lit, sous l'oeil furibond du prêtre. Mais je n'étais pas heureuse. De plus en plus souvent, je regrettais les instants de bonheur simple passé aux côtés de mes amis les narvals. La vie humaine était devenue fade et sans goût. Je me glissais dans une vie de débauche et d'insouciance, que le prêtre prenait pour une marque du démon. Gradlon fit construit un temple pour le Dieu unique. Il sortait de terre rapidement. La ville d'Ys devint alors un endroit où le peuple s'amusait, et chaque jour voyait des marins venir, ainsi que des nouveaux festins, des jeux, des danses. Tout ce que je pouvais trouver pour me divertir, me sortir de la monotonie de la vie, de cette langueur qui avait envahi mon âme, je l'envoyai chercher.
Je marchais dans les rues de Ys lorsque je l'aperçus pour la première fois. Je lui souris, mais il ne me regarda même pas. C'était un jeune chevalier, élégant et vêtus d'habits raffinés, d'une belle couleur rouge. Son visage était fin et ses traits délicats. Son maintient était celui d'un prince, et il plut toute de suite à Gradlon. Le prêtre ne l'aimait pas trop, il lui semblait suspect. J'aurai du me méfier de lui. Mon soudain intérêt dépassait celui que j'avais eu pour les marins. J'aurais dû me rendre compte que quelque chose était étrange chez lui; mais il me fascinait bien trop et je tus la petite voix en moi qui me hurlait de m'enfuir. Plusieurs fois de suite, il repoussa mes avances, mais, obstinée, je revenais sans cesse à la charge. Une nuit, il accepta enfin mon invitation. Alors que nous nous reposions, alanguis dans les draps, et qu'il passait ses mains fines dans mes cheveux, un grand fracas se fit entendre. Il sursauta et je ris de son inquiètude.
- Ce n'est rien que l'océan qui se lève, murmurais-je.
- La porte pourrait s'ouvrir, déclara l'homme, avec un air préoccupé.
Je me dégageai et vins près de fenêtre, où le vent fouetta violemment mon corps nu. Des gouttelettes d'écumes constellèrent de mille étoiles mes cheveux, et j'inspirai profondément le vivifiant air marin.
- Aucun risque. Gradlon seul détient la clé.
- Gradlon dort. Tu pourrais t'emparer de la clé. Pour moi, ajouta-t-il d'un air candide lorsque je me tournai vers lui.
J'étais comme un agneau devant un loup, mais je ne le savais pas. J'acceptai sa requête, et volai la clé en gage d'amour. Lorsque je revins dans la chambre, l'homme en rouge n'y était plus, et le vent s'engouffrait en rugissant par la fenêtre. Un craquement sinistre retentit dehors lorsque le bois céda. Gradlon se réveilla et vint me trouver. Il vit la clé, mais ne dit rien, me fit signe de m'habiller et saisit ma main lorsque cela fut fait. Je vis une lueur de panique dans ses yeux. J'entendais le fracas de l'eau qui frappait contre les portes. Alors que nous enfourchions un cheval et que nous le lancions au galop, je vis l'homme rouge à ma fenêtre. Il me regardait avec une expression indéchiffrable, et je sus que ce n'était pas un homme. Il était bien plus encore. L'océan brisa enfin les portes et se rua sur la ville. Alors la chose à ma fenêtre parla, et sa voix porta jusqu'aux oreilles de Gradlon.
- Lâche-la, Gradlon, et tu auras la vie sauve. Lâche-la!
- Je ne peux pas! Hurla le roi au vent, ignorant d'où la voix venait.
Mais moi, je savais. Là haut, à ma fenêtre, le Père eut un sourire. Je fermai les yeux et me laissai tomber sur le sol. L'océan me cueillit et m'engloutit, alors que le cheval, soulagé de mon poids, bondissait en avant et emportait Gradlon. En un instant, je retrouvai mon corps de sirène. Je vis ma ville être envahie par les eaux, et je sus que j'en étais la cause. La ville fut submergée, et les villageois emportés par la colère des flots. Tous périrent noyés. L'eau s'apaisa enfin, rassasiée, et le monstre se rendormit. Je revins à la surface, et tressaillis en voyant le Père, juste devant moi, encore vêtu de rouge. Il suivit mon regard et sourit.
- C'est le sang des gens morts par ta faute, expliqua-t-il avec un sourire enfantin.
Et les vêtements se mirent à ruisseler de rouge, qui tomba dans l'eau. Je ne reculai pas. Je savais le prix à payer pour ma faute. Le Père n'avait qu'une parole.
- Tu as désobéis, petite Atlante. Je t'avais pourtant avertie de ce qui se passerait si jamais tu brisais notre pacte. Mais je me sens d'humeur généreuse aujourd'hui, et tu m'as bien diverti.
Il bondit lestement sur le toit d'une maison qui se découvrait lentement avec le retrait des flots. Il ne glissa pas sur les ardoises humides.
- Le jour, tu seras comme l'écume de ton fiancé, et la nuit, tu seras sirène. Seule la lune pourra entendre ton chant clair, le soleil te sera refusé car ses rayons te seront fatales. Tu mourras avec lui, et tu connaîtras la souffrance de la renaissance avec lui. Les hommes, les marins et les pêcheurs seront libres de te pêcher dans leurs filets, comme tu les a pris dans les tiens. Plus rien ne pourra alors te sauver.
Mon sang se glaça dans mes veines. Il me sourit à nouveau, puis plongea dans l'eau, sans que celle-ci ne se trouble d'une seule ridule. Le reflux des eaux m'emporta, et mes larmes se noyèrent dans l'océan. Je nageai lentement jusqu'aux falaises, regardant le ciel s'éclaircir peu à peu. Puis je me hissai avec la vague, agrippant le rocher escarpé d'un seul mouvement. La glorieuse lumière du soleil gicla sur ma peau qui devint peu à peu translucide. Le Père m'avait condamnée à mourir et à renaître chaque jour; pendant l'éternité. Soudain, mon corps éclata en millier de bulles, et je devins écume. Mon corps était immatériel, il se dispersait au gré du vent, et le garder compacte était une tâche épuisante.
À la fin de la journée, je retrouvai mon corps de sirène, et la douleur fut sans précédent. Je me traînais sur un rocher, épuisée. Il fallait plus de force que je n'en possédai pour survivre au mouvement des flots, ainsi ballottée. J'aurai mieux préféré rejoindre les miens. Une fois encore, j'étais seule, totalement seule avec moi-même; car seuls étaient les indomptés. Le silence régnait à nouveau en moi et sur moi. Mon corps était là, mais je n'existais déjà plus. Je rêvais de retrouver mon peuple. Chaque jour, mon âme mourrait et renaissait avec celle du soleil, et mon sang se perdait dans le sien. Chaque jour, mon âme saignait de ne pouvoir mourir. Moi qui avait aimé la vie et abhorré la mort, j'avais été punie, de sorte que la mort se refuse à moi lorsque j'avais voulu l'appeler. Mes souvenirs me hantaient. Des cris d'appels et de détresse résonnaient encore à mes oreilles. Comme les vagues, les souvenirs ne mouraient jamais vraiment, et comme l'écume, la vie se dispersait toujours dans l'onde immortelle du vent. Sauf la mienne. La ville d'Ys, tout comme Mu, avaient été submergées par les flots à cause de moi. L'écho glacé du silence pesait sur moi, et son goût était bien trop amer.
Mon âme était brisée. Les hommes ne m'attiraient plus. Pourtant, chaque nuit, je m'assaillais sur un rocher et je chantais. Parfois, tard dans la nuit, j'entendais encore les cloches de ma ville, le glas qui nous avait tous perdus, les habitants de la péninsule et moi. Je savais pourtant que la ville d'Ys réapparaîtrait. On avait nommé une nouvelle ville: « Par Ys ». Une ville pareille à Ys, mais sans océan à proximité. L'âme de la ville d'Ys était toujours avec moi, et comme moi, pleurait encore ses enfants perdus. Lorsque j'apercevais des marins, je chantais doucement une chanson dans leur langue, cette langue que j'avais apprise pour vivre une fois encore sur la terre, cette langue qui m'avait perdue:
Abaoue ma beuzet Ker Is
N'eus kavet den par da Paris
Pa vo beuzet Paris
Ec'h adsavo Ker Is
Depuis que fut noyée la ville d'Ys
On n'a point trouvé l'égale à Paris
Quand Paris sera engloutie
Resurgira la ville d'Ys.
Parfois, je me surprenais à regretter ma ville. Même avec ces hommes comme je ne les connaissais pas, même avec ces pierres grossières et ce ciel sans soleil, je l'aimais. Les marins avaient peur de moi. J'étais un mystère pour eux. Mais dès que l'un d'eux s'approchait de moi, je m'enfuyais. Je n'avais pas oublié l'avertissement du Père, cette fois-ci. Je ne les laisserais pas me prendre dans leurs filets. J'aimais encore trop la vie pour cela. Des visions de l'Atlantide ressurgissaient également régulièrement en moi. Ces jours-là, j'avais envie de tout laisser tomber, de cesser ma lutte, et de laisser l'océan disperser mon corps d'écume. Ces jours-ci, les regrets et l'amertume étaient encore plus forts en moi, et menaçaient de me rendre folle. Le temps n'avait cicatrisé aucune de mes blessures, et je doutais qu'il puisse le faire un jour. Il n'avait fait que coaguler le sang sur mes plaies, encore à vif, dont l'ichor glacé coulait encore parfois, me rappelant qui j'étais et pourquoi j'étais ainsi.
Ainsi, lors de ces jours maudits, j'appelais la Mort à m'en déchirer la gorge; mais toujours, telle l'écume de la vie dans les mains grossières des hommes, elle glissait entre mes doigts sans que je ne puisse jamais la retenir, se riant de moi. Vivre en sachant que l'on ne pouvait mourir un jour était peut-être pire que de vivre en ne sachant pas l'instant fatidique. Mes larmes avaient beau remplir le grand océan et le noyer, je n'en restais pas moins vivante et meurtrie. Je restait maudite; et punie.
Un jour, pourtant, lorsque je serais lasse de cette vie de souffrance, lorsque je serais fatiguée de l'océan, je lui demanderai de me prendre, de m'emporter loin d'ici, loin des embruns salés qu'il déposait continuellement sur ma peau nacrée. Un jour, je cesserai de lutter contre sa force énorme, et je me laisserai emporter par la houle agitée. Je pourrai alors rejoindre les miens; et me reposer à jamais.
Mais pour l'instant, je devais vivre; vivre avec le poids de mes remords et de mes fautes, vivre avec le silence et son goût amer...
Histoire publiée le 16/10/2007 à 16h58.
Thèmes : Atlantide, Légende, Solitude
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