Le Grim Reaper
Seul sur le quai de la gare, il savoure la brise matinale. Dans sa main, un billet en aller simple, et puis rien d'autre. Ni bagage, ni argent. D'autres voyageurs solitaires se joignent à lui en silence. Pas un regard n'en croise un autre.
C'est dans un grand vacarme que le train entre en gare, avec à sa tête une vieille locomotive à vapeur. Le genre d'engin qui a sa place dans les musées, ou au cinéma. Chacun monte à son rythme dans le véhicule : certains y entrent en courant, d'autres hésitent longuement, d'autres encore s'y résignent et tournent les talons à la gare. Quelques uns pleurent, conscients de l'importance de leur décision. Vivre ou mourir, il n'y a qu'un pas.
Le gouvernement avait créé ce service il y a peu. Voyant les taux de suicide croisser dangereusement, ils craignaient que l'image du pays en soit salie. Ce serait mauvais pour le tourisme, l'économie en prendrait un coup! Et puis, il ne se passait plus une journée sans qu'on eût à fermer une voie de métro ou nettoyer un trottoir taché de sang. Ils ont alors crée le fabuleux projet "Grim Reaper". Le Grim Reaper est un train qui sillonne le pays pour accueillir les mh... "personnes à tendance suicidaires" et les faire crever ailleurs, ensemble et proprement. C'est un peu le même principe que le ramassage des encombrants : le rendez-vous est fixé tous les premiers jeudis du mois.
Damien, 27 ans, fait partie du voyage aujourd'hui, il est assis côté fenêtre. A côté de lui, un vieillard prend place. Il est grand, plutôt classe dans son costume 2 pièces et, bien qu'il porte un haut de forme recouvrant sans doute une calvitie, ses cheveux gris tombent élégament sur ses épaules.
" Bonjour, je me présente : Ludovic
- Damien, répond-il en lui serrant la main
- Alors, pourquoi êtes-vous là ?
- Bof... Je ne me sens pas fait pour tout ça, vous savez, la vie quoi. Depuis mon adolescence je me demande quel est le but de mon existence. J'ai beau tourner la question dans tous les sens, les réponses ne viennent pas et je continue à me lèver tous les matins avec le sentiment de le faire pour rien. J'ai l'impression que l'air que je respire est un poison mortel, qu'à chaque inspiration, la mort s'approche un peu plus de moi. J'ai pas envie d'être comme tous ces gens : me lever, travailler pour me payer un beau cercueil, et dormir...
- Tu réfléchis trop, petit. Pour avoir une chance d'être heureux, il faut jouer le jeu, et ne pas chercher à comprendre pourquoi tu joues.
- J'ai rien compris aux règles de toute façon. Et vous, vous êtes là pourquoi ?
- Oh, le classique. Ecrivain raté, compte en banque vidé, impôts impayés et puis... huissiers enragés, tout le bordel... A 74 ans, je n'ai pas la force de fouiller les ordures pour me nourrir. "
Ils parlent pendant plusieurs heures, se livrent à coeur ouvert. Jamais Damien n'avait eu de conversation aussi sincère. De temps à autre, il jète un oeil à travers sa fenêtre et admire le quotidien banale d'une ville moderne. Un vieux couple en promenade, des embouteillages, une cheminée fumante, la cloche de l'église, des enfants en récréation et leurs yeux pleins de promesses. Puis tout cela laisse place à des champs s'étendant naïvement pour toucher un horizon qui recule sans cesse. L'odeur de la campagne a un goût particulier qu'il ne reconnaît pas.
Peut être que tout cela lui manquera finalement... Découvrir de nouvelles sensations, vivre de nouvelles expériences, vieillir. Et si Ludovic avait raison ? Qu'il faille exister sans se poser de questions... Non, il n'y parviendrait pas.
Animé d'une envie soudaine d'alcool, Damien se lève sans un mot et arpente l'allée centrale du train pour rejoindre le wagon restaurant. Une jeune femme enceinte attire affreusement son attention. "Grossesse indésirée" songea-t-il. Plus loin, un couple de jeunes mariés, un sportif, un homme laid, une femme invalide, un punk, un médecin... Il serait curieux d'entendre leurs histoires mais cela prendrait des heures et le temps lui manque désormais.
Il arrive enfin au bar et s'y assoit, une bouteille de rhum à la main. A l'autre bout du wagon, des enfants jouent aux cartes. Des enfants !
"Bordel ! Qu'est ce que vous foutez là ?! hurla-t-il
- Je suis venu avec Maman et Papa, ils disent que c'est pas un monde pour les enfants et qu'il vaut mieux mourrir que d'y grandir.
- Moi c'est mon Papa qui m'a dit que si je montais dans ce train, je pourrais rejoindre Maman au paradis."
Damien n'en croit pas ses yeux, il avale le contenu de sa bouteille en quelques gorgées rageuses. "Parents indignes, je pisserait sur vos tombes si ma vie ne finissait pas ce soir".
Tandis que le soleil se couche, la voix du haut-parleur s'élève à nouveau.
"Gazage prévu dans dix minutes.
- NON ! Non ! Arrêtez ! Il y a des gamins ! Sortez les de là !"
Mais il n'y a pas de personnel à bord des wagons, il n'y a plus rien à faire.
Il lance sa bouteille avec colère puis, resigné, rejoint son siège en titubant, le visage dans les mains. Il s'assied et contemple le Soleil se coucher sur la triste prairie. Quel beau spectacle que d'admirer le Soleil de sa vie s'éteindre sur une terre fertile...
"Gazage dans 5 minutes "
Quelques cris retentissent, des voyageurs veulent descendre. Ils frappent les portes et les vitres en hurlant leur désespoir. Pauvres imbéciles.
"Une minute !"
L'agitation redouble d'intensité, les sanglots se font plus forts. Damien lui, ne bouge pas, il regarde à travers la fenêtre en serrant les dents, il dresse la tête fiérement et avale sa tristesse avec un pincement de lèvre. La nuit est tombée. Malgré ses efforts, une larme coule sur sa joue.
Ca y est, c'est la fin.
"Terminus, tout le monde descend. L'équipe se joint à moi pour vous souhaiter un agréable séjour."
Le train sombre dans une obscurité totale, et, une à une, les vies s'achèvent.
Histoire publiée le 11/08/2008 à 05h06.
Thèmes : Destin, Mort, Suicide, Train, Voyage
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Par uriko le 22/08/2008 à 11h23
Sourire de lune
encore une fois j'ai été scotchée par ton histoire.
Par kittygirl19 le 11/08/2008 à 13h50
Just be true to who you are.
Tu écris bien.
L'histoire est horrible mais tellement bien écrite, que j'aime beaucoup du coup
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