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Le pied de biche.

Le lien qui unissait mes parents m'avait toujours paru obscur. Il se situait à mi-chemin entre amour et haine, entre passion et déchirement. C'était le feu de l'amour à ses débuts, et la violence de la passion mêlés. Il ne se passait pas un jour sans qu'ils ne se sautent à la gorge, sans que la maison ne résonne de leurs cris. C'était un peu un rituel, chez eux. Papa provoquait Maman, Maman lui répondait avec virulence. Ils s'abominaient d'insultes en tout genre, et Maman s'enfuyait. Il la rattrapait toujours avant qu'elle n'atteigne la porte. Il la retenait par les poignets, et essayait de l'attirer à lui tandis qu'elle le rouait de coups, lui crachait des mots immondes à la figure, et pleurait toutes les larmes de son corps. Puis elle le laissait faire et ils restaient là, enlacés, parfois une minute, parfois une heure. Dans ces moments là, c'était comme si plus rien n'existait hormis leurs souffles. Front contre front, nez contre nez. Ils s'aimaient en se déchirant, ils se blessaient en s'aimant. J'étais le fruit de cet amour. Moi, ils ne m'avaient pas spécialement voulue, c'était seulement eux deux, le reste ne comptait pas. Ma mère vivait pour mon père, mon père pour ma mère. Quoi qu'une seule autre chose avait de l'importance : L'héroïne. Ils se détruisaient ensemble, se piquant ensemble et vivant leur manque ensemble. Parfois, dans leurs bons jours, ils m'emmenaient faire un tour. Papa m'achetait une glace, et Maman me poussait sur la balançoire du parc. C'était notre rituel à nous, ce qui nous isolait du monde. Pendant ces ces quelques heures, j'avais l'impression de compter un tant soit peu à leurs yeux. Les yeux de Maman brillaient, et Papa souriait. On était ensemble. Dans la merde, mais ensemble. Mais ça, c'était seulement les bons jours, et Dieu sait qu'ils étaient rares. Le reste du temps j'étais seule. Terriblement seule. La journée, ils sortaient se piquer avec l'argent de la veille, et le soir, ils rentraient tard. Je guettais la lumière du couloir, la peur au ventre. J'avais si peur qu'ils ne reviennent pas. Si peur qu'ils m'abandonnent, ou qu'il arrive un malheur à l'un d'eux. Si l'un d'eux mourrait, Je savais que plus rien ne rattacherait le survivant à la vie. Ils étaient l'un pour l'autre un point d'encrage. Et j'avais si peur pour moi, aussi, quand ils rentraient à la maison alors que la journée avait été mauvaise. Ils étaient d'une humeur massacrante. J'allais me réfugier dans mon placard avec mon ours Teddy. Maman me retrouvait toujours. Elle entrouvrait la porte, me regardait mielleusement et me demandait d'une voix menaçante :
« Eh bien, Amalia, tu ne viens pas embrasser ta maman ? »
La terreur me clouait toujours sur place. Maman, folle de rage, me tirait par les cheveux jusqu'au salon où Papa me tabassait. Elle n'a jamais vraiment levé la main sur moi. C'était toujours Papa. Jusqu'à ce jour maudit où j'ai cru mourir. J'avais alors 12 ans. J' étais si petite, je ne pouvais pas comprendre. Elle est rentrée seule, ce soir là. Je n'ai pas entendu les cris habituels, ni le sifflotement de Papa dans ses bons jours. Pendant cinq minutes, il y eut ce silence absolu que seul brisait ma respiration sifflante qui trahissait ma peur irraisonnée. Une fois de plus, je me blottissais dans mon cher placard. J'agrippais de toutes mes forces mon ours, le pressant contre ma poitrine. Je savais que quelque chose clochait. Je le sentais dans chaque fibre de mon corps, des spasmes d'épouvante me secouaient. Puis, je l'ai entendue sortir un verre, et la bouteille de vin qu'ils n'ouvraient que pour les grandes occasions. Elle l'a rempli à ras bord. Il a débordé, et des gouttes écarlates sont tombées une à une sur l'évier en aluminium. Ploc, ploc, ploc. Ses pas se sont rapprochés de ma chambre. Elle a ouvert la porte, et s'est laissée glisser le long de mon placard. Elle est restée longtemps comme ça, prostrée, silencieuse. Ce n'était pas un de ces silences confortables où l'on n'a pas besoin de se parler pour se comprendre. C'était un silence qui me perçait les tympans. Un silence lourd, terriblement pesant, qui me suffoquait. Puis elle m'a pas parlé. Trois petits mots. Trois petits mots qui m'ont glacée jusqu'aux os.
« Il est mort. Il est mort. Il est mort. » Elle les répétait telle une litanie, comme pour se persuader elle même de l'absurdité de cette situation. Elle s'est levée. Elle a tapé du poing sur la porte de mon refuge. Une fois. Deux fois. Trois fois.
« Amalia... Sors de là ma fille. Dit-elle d'une voix trainante. Son intonation me fit frémir. Je me tassais un plus dans mon coin et fermais les yeux.
« Amalia ! Sors de là ou je viens te chercher. Si tu ne sors pas de là à trois, je te tue, tu m'entends, je te tue !
Elle avait proféré cette tirade d'un ton tellement mauvais que je crus vraiment pouvoir sortir. Mais mes muscles semblaient tétanisés et ne répondaient plus. Je tremblais comme une feuille.
« Je compte jusqu'à trois. Un... Sors Amalia ! Deux... Si tu ne sors pas immédiatement, je te bute, ma chérie, je te bute ! Trois... ! Bien, puisque tu ne veux pas sortir...
J'avais verrouillé mon placard de l'intérieur. Elle frappait de toutes ses forces, mais mon abri résistait. Elle s'accorda une pause.
« C'est de ta faute s'il est mort. Ta faute. Tu es une mauvaise fille, Amalia, une très mauvaise fille. Tiens, puisqu'on a un peu de temps, je vais t'expliquer ce que je fais aux mauvaises filles comme toi. D'abord, je te couperai les oreilles. C'est vrai, au juste à quoi ça sert les oreilles ? Et puis ensuite... »
J'appuyais mes de toutes mes forces sur mes oreilles. Je refusais d'écouter. Je voulais lui hurler d'arrêter, de remplir son rôle de mère, de me prendre dans ses bras et de me chuchoter que ce n'était rien de plus qu'une mauvaise blague, rien qu'une ignoble plaisanterie. Je rêvais de voir Papa arriver, qu'il me file une ou deux beignes. Mais non , il ne venait pas, et elle continuait inlassablement la liste de toutes les choses immondes qu'elle comptait me faire une fois qu'elle aurait trouvé le pied de biche. Puis, haletante, elle se tut d'un coup. Je l'entendis se lever et se diriger à pas lourds vers le débarras. Un bruit de ferraille retentit. Elle cherchait quelque chose. Peut-être aurais-je le temps de me glisser jusqu'à la porte d'entrée et de m'enfuir en courant ? Je collais un baiser entre les des yeux de ma peluche et ouvrit délicatement la porte de mon placard. Je tendis l'oreille : Toujours occupée dans le débarras. Je sortis sur la pointe des pieds de ma chambre. Mon cour cognait follement. Il ne me restait plus que la moitié du couloir à parcourir et je serais hors de danger.
Je n'avais pas prévu que les lattes grinceraient autant. Ni qu'elle mettrait la main sur le pied de biche aussi rapidement. Je la sentis avant de la voir. Elle s'était glissée subrepticement derrière moi. Je sentis son souffle erratique sur ma nuque, et la seconde suivante un grand choc sur l'arrière de mon crâne. Puis plus rien.
Lorsque je revins à moi, la première chose que je vis fut le néon de la cuisine qui pendouillait lamentablement du plafond. Sa lumière crue révélait la crasse des murs. Ma tête me lançait horriblement. Je voulus remuer un bras mais il était solidement attaché sur l'accoudoir du fauteuil dans lequel j'étais assise.
« Ça ne sert à rien, ma chérie. Me susurra-t-elle à l'oreille. Tu es attachée très serrée ; Aucune chance de t'enfuir. Bon, et si nous passions aux choses sérieuses ?
Je n'eus pas le temps de chercher le sens véritable de cette phrase. Je sentis juste une douleur cuisante sur ma pommette gauche et vis le sang luire sur le couteau qu'elle tenait à la main. Elle l'essuya sur son jean, et le posa à ses pieds. La folie brillait dans ses yeux. Elle se jeta sur moi, et mes côtes se cassèrent. Cette fois, je hurlais. Je hurlais, et cela décuplait sa méchanceté.
« Fermes ta gueule, Amalia ! Tu l'as tué, tu l'as tué, et tu paies pour ça ! »
L'instant d'après, elle était partout. J'avais mal, si mal. Elle m'avait détachée et jetée au sol. Elle me frappait avec ses pieds, avec ses poings. Ce qui me sauva fut le couteau de cuisine qu'elle avait laissé à portée de main et la montée d'adrénaline qui survint lorsque je pris conscience que j'allais mourir si je ne faisait rien. Alors, dans un ultime effort, j'empoignais le couteau et le lui plantai dans le pied. Elle se figea. Durant une demi-seconde je crus avoir mal visé, tout était perdu. Mais elle hurla. Son cri déchira l'air. Son sang se mélangeait au mien. Elle retira l'arme blanche de son pied et retomba à genoux sur le sol. Je me trainais jusqu'au couteau. Je rassemblais mes dernières forces et rampais silencieusement jusqu'à elle. Elle essayait tant bien que mal de contenir le flot de liquide pourpre qui s'écoulait de son pied. Elle marmonnait.
« Salope. Salope je vais te tuer, tu vas crever, Catin, tu vas voir, tu vas voir... »
Tremblante, je levai mon couteau au dessus de ma tête et le lui plantai dans le cou.
« Pardonne-moi, Maman. Murmurais-je avant de sombre dans l'inconscience...

Histoire publiée le 16/10/2010 à 11h46.
Thèmes : Mourir, Parents, Pied de biche.

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Commentaires

Avatar de angelll

Par angelll le 21/10/2010 à 17h57
You raise me up... <3

Très très très beau!

+5

Avatar de dead-rose

Par dead-rose le 17/10/2010 à 23h57

J'adore

Avatar de xantoine

Par xantoine le 17/10/2010 à 14h32
Pages.

J'aime beaucoup. Original et très bien écrit.

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