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Le secret du temps-15

Je ne sais pas si Maud m'avait endormi ou si j'étais plus fatigué que je ne le croyais mais je me réveillai le lendemain, à huit heures moins le quart. Bulle ! Le train ! Je bondis hors de mon lit, me précipitai sous la douche, m'habillai en quatrième vitesse et sortis en courant de la maison. La gare était trois quartiers de chez nous. J'avais peut-être une chance, infime, de revoir Bulle avant son départ.
A force de courir comme un dératé, je parvins à la gare cinq minutes avant le départ du train. Sur le quai n°2, pas de trace de Bulle, ni de sa mère. Elles étaient peut-être déjà montées. De rage, j'enfonçai mes poings dans les poches de mon blouson. Je retins une grimace de douleur quand mes doigts rencontrèrent un objet dur et froid. Intrigué, je sortis la chose pour prendre connaissance de sa nature.
« Mon ocarina ! »
Instinctivement, je le portai à mes lèvres. La mélodie emplit toute la gare, douce et triste.
Voilà. C'est mon cadeau d'adieu, Bulle. J'espère que tu m'entendras.
Le train démarra dans un long gémissement de ferraille. Curieusement, le son de mon ocarina couvrit celui de la machine.
Bulle… Tu m'entends ?
Un visage se pressa contre la vitre d'un compartiment. Un visage de chat. Bulle et ses lentilles vertes.
Adieu mamzelle Bulle.
J'attendis que le train disparaisse de mon champ de vision pour cesser de jouer. C'était fini. Bulle s'était envolée.
Je revins à la maison, accablé mais résigné. Maud m'apostropha alors que je descendais au salon :
« Simon ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
_Et bien je vais m'affaler sur le canapé avec un bon magasine et m'abîmer dans la lecture.
_Et le lycée ?
_J'ai oublié. Tant pis. Au fond, pourquoi est-ce que je vais au lycée ? Je n'ai pas besoin de préparer mon avenir, il est ici.
_C'est toi qui as voulu continuer les études.
_Je sais. J'avais un but à l'époque, je crois.
_Simon… Tu l'aimais tellement cette fille ? »
Je haussai les épaules sans répondre. Maud soupira et secoua la tête, navrée.
« Tu n'as donc rien vu…
_Vu quoi ?
_Dis-moi, Simon. Tu te souviens de tes rêves ?
_Parfois, oui.
_As-tu déjà rêvé de Bulle ?
_Une fois. »
Me voyant grimacer, elle sourit :
« Un cauchemar, hein ? »
Je lui racontai. A la fin de mon récit, Maud hocha la tête, l'air désolé, mais ne prononça pas un mot. Je m'affalai donc dans le canapé avec un magasine des années 80 et le feuilletai avec autant d'intérêt que si j'étais en cours. Je fus lassé au bout d'une dizaine de pages et le reposai à sa place. L'ennui, en décidant de ne plus aller en cours, c'est que je ne savais pas quoi faire d'autre de mes journées.
« Simon !
_Maud ? »
Si Maud ne parvenait plus entendre la moindre de mes pensées, je n'avais pas pu me préserver totalement de son don télépathique pour autant. Elle pouvait donc me contacter à n'importe quelle heure du jour.
« Descends au deuxième sous-sol, s'il te plait !
_Mais… Tu m'as toujours interdit d'y aller !
_Je sais mais maintenant, tu as seize ans.
_Je commence à bosser en tant que serviteur ?
_Pas spécialement. Là j'ai juste besoin d'assistance.
_Bon. Simon Vital, larbin n° 49, arrive à la rescousse.
_Tu n'es pas un…
_Ouais, ouais tu me l'as déjà dit. »
Sans perdre plus de temps, j'empruntai le tunnel menant au deuxième sous-sol. J'atterris au cœur d'un dédale de murs gris et lisses. Aucun signe ne m'indiquait la direction à prendre. Désorienté, je décidai de faire appel à la sorcière :
« Maud ?
_A droite, ensuite première à gauche.
_C'est tout ?
_Tu n'imaginais quand même pas que j'allais te faire marcher jusqu'au bout du labyrinthe ? Dépêche-toi. »
Je suivis ses directives et entrai dans une pièce sombre où flottait une odeur indéfinissable de fleurs et de plastique brûlé. Un feu immense brûlait dans un chaudron semblant sortir tout droit du moyen-âge. Renonçant à poser des questions, je contemplai les flammes qui léchaient les bords de l'ustensile. Enfin, j'aperçus Maud, debout devant une table, la tête entre les mains.
« Je suis là, Maud.
_Approche. »
Sur le plan de travail, plusieurs pierres polies et colorées étaient sagement alignées.
« Choisis en une. »
Sans hésiter Je m'emparai d'une gemme laiteuse dans laquelle paraissait éclater un foyer bleuté.
« Pierre de lune. Garde celle-là et prends-en une autre. »
Je me décidai pour une pierre vert uni et profond.
« Jade. Encore une. »
Mon choix se porta sur une sphère d'un noir insondable.
« Onyx. Intéressant… Une combinaison un peu spéciale mais très intéressante. Merci Simon. Désolée de t'avoir dérangé.
_C'est tout ?
_C'est amplement suffisant.
_J'ai le droit à une explication ?
_Surtout pas. Enfin… Pas pour l'instant. Il vaut mieux pour toi que tu quittes la pièce maintenant.
_Juste une question et je pars. Tu ne pouvais pas les choisir toi-même, ces pierres ?
_Il me fallait un médium qui ne soit pas au courant de l'influence des pierres. Sors. »
Je m'exécutai sans insister. Ainsi que trois années chez Maud m'avaient appris à le faire. Je retournai sans entrain dans ma chambre. Décider de ne plus me rendre au lycée. Mais qu'est-ce qui m'avait pris ? Bulle. Cette raison me paraissait presque futile à présent. Cet ennui était cher payé pour son absence.

Je me retrouvai sur un trottoir, un peu perdu. Puis je la vis, venant vers moi.
« Bulle ? »
Un rêve. Rien qu'un rêve. Un rêve qui allait virer au cauchemar. Le camion arriva. Pourquoi est-ce que je ne me réveillais pas ? Bulle se tourna vers le bolide, bras ouverts. Me réveiller, vite. Bulle. Son sourire. La collision.

« Non ! »
Une main fraîche se posa sur mon front.
« Simon ? Si tu dors dans le couloir, tu vas prendre froid.
_Dormir dans le couloir ?
_Tu ne dors pas assez la nuit.
_Je…
_Tu fais souvent des cauchemars ?
_Non. Mais là, ça fait deux fois que…
_Que tu rêves que Bulle meure. N'est-ce pas ?
_Je hais la télépathie. »
Maud eut un rire léger.
« La télépathie ? Tu y es de moins en moins réceptif.
_J'ai tout fait pour ça. Mais comment sais-tu que… ?
_Pour tes cauchemars ? J'ai deviné. »
Une lueur alluma ses yeux verts. Un sourire flotta sur ses lèvres.
« N'oublie pas que je suis sorcière. Et puis… Tu es médium. »
Son sourire disparut et elle se mordit la lèvre inférieure en murmurant pour elle-même :
« Mais pourquoi es-tu si fatigué, j'aimerais comprendre… »
Je haussai les épaules, sachant pertinemment que je dormais peu pour pouvoir prévenir toute intrusion spectrale dans ma chambre. Jamais je n'aurais avoué à Maud ma peur panique de voir mon aïeul débarquer en pleine nuit. A vrai dire je me trouvais idiot de craindre ce fantôme car nous étions du même sang. Et puis… J'avais un avantage sur lui. Non, deux. J'étais vivant, et médium. Malgré ça, je me contentais de me dissimuler sous ma couette en attendant qu'il disparaisse, faisant fi des leçons d'exorcisme de Maud. Seize ans, et encore faible comme un gamin de treize ans. Je me faisais pitié.
« Simon, s'il te plait, repose-toi. Tu dois dormir. »
Elle se releva. Je l'imitais aussitôt, prêt à protester mais Maud plongea ses yeux verts dans les miens, me faisant oublier comment faire pour parler :
« Ne t'inquiète pas, tu ne le verras pas en plein jour. Il est beaucoup trop attaché aux clichés. »
Et merde.
Je fis un effort pour ne pas paraître surpris :
« Je ne pense pas qu'il sache ce que c'est qu'un cliché. »
Maud écarquilla les yeux.
« Tu fais de l'humour maintenant ?
_Parce que tu trouves ça drôle ?
_Ce que tu es sarcastique ! Vas te coucher.
_Et là, normalement, j'aboie ou je miaule ?
_Tu obéis.
_Ah, parce que c'était un ordre ?
_Tu me fatigues.
_Et c'est moi qui dois aller me coucher ?
_Tu as tellement peur d'aller dans ta chambre ?
_Si j'ai bien compris tu fais style d'avoir gagné la joute orale ?
_Vas te… !
_Ca va, ça va. J'y vais. »
Avec un sourire ironique, je partis en direction de ma chambre. Sitôt tourné l'angle du couloir, je repris mon sérieux. Pourquoi m'étais-je endormi dans le couloir ? Je n'étais pas si fatigué que ça ! Je consultai ma montre : c'était le début de l'après-midi. Quelques heures plus tôt, Bulle était partie, emportant avec elle une partie de mon cœur… Pitoyable. Voilà que je me mettais à faire de la poésie.
Je me laissai tomber sur mon lit.
« J'ai pas envie de dormir. »
Entendre le son de ma voix me fit me sentir moins seul. Cependant, ma petite voix intérieure me répondit aussitôt.
Menteur...
« Oh la ferme. »

Histoire publiée le 28/05/2007 à 17h55.
Thèmes : Adolescent, Cauchemar, Départ, Secret, Sorcière

Rappel : Ce contenu est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans le consentement de l'auteur.
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Commentaires

Avatar de krilin123

Par krilin123 le 13/09/2007 à 16h27

J'aime beaucoup le passage de la gare.
Cette maison reste insondable !
Il est trés difficile de se l'imaginer !
Elle est si grande et il y a si peu de détails! on se croirait dans une autre dimension !
Cette histoire de Pierres est trés bizarre...

Avatar de tuquerouge

Par tuquerouge le 30/05/2007 à 19h17
*I'm a fuking nolife*

On aura droit à la suite? J'adore ton histoire<!

Avatar de arilia

Par arilia le 29/05/2007 à 17h21

j'aime beaucoup !! tu écris super bien !
vivement la suite !

Avatar de lilnao13

Par lilnao13 le 28/05/2007 à 19h13
meilleure compétence? faire semblant.

Très belle suite, avec une pointe d'humour à la fin. Il y aura une suite?

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