Le secret du temps-16
Du brouillard. Un champ de brouillard aussi épais qu'un voile de coton. J'avance à l'aveuglette. Je ne vois pas à plus d'un mètre devant moi. Un sifflement retentit. D'où vient-il ? Encore un sifflement. Il est strident, ça me donne mal à la tête. Un frisson me hérisse les poils de la nuque. Une présence. Non, deux. Qui ? Le brouillard se lève. Je ne vois personne. Un éclair m'aveugle. Qu'est-ce que… ?
« Ah ! »
Ma chambre était plongée dans le noir. Je me laissai retomber sur les draps défaits. Encore un cauchemar. J'allumai ma lampe de chevet pour consulter ma montre. Le matin, déjà. Putain… Irais-je au lycée ou pas ? Ah non, c'est vrai j'avais décidé de ne plus y aller. Pourquoi déjà ? Ah oui, Bulle. Elle devait être à Paris maintenant. Je m'étirai en baillant, dépité.
Mamzelle Bulle…
Chanson stupide. Après un passage sous la douche, je rejoignis Maud dans le salon. Je l'y trouvai prostrée sur le canapé, les yeux fixés sur un ailleurs auquel je n'avais pas accès.
« Bonjour Maud. »
Elle cilla.
« Bonjour Simon.
_Un problème ?
_Un accident. Tu as bien dormi ?
_Comme d'habitude. C'est quoi cette histoire d'accident ? »
Sans me répondre, elle me lança un journal.
« Troisième page. »
Curieux, je me rendis à la page indiquée. Un gros titre attira mon regard :
Accident à la gare de G…
Le déraillement d'un train provoque 121 morts, 5 blessés graves et 6 blessés légers.
Un filet de sueur glacé me fila entre les omoplates. La suite de l'article me révéla ce que je craignais : le train en partance de Paris n'était jamais arrivé à destination.
Le souffle coupé, je m'aperçus que l'heure de l'accident correspondait à mon cauchemar de la veille, au matin.
« Bulle. »
Mamzelle Bulle, avait un rêve un peu spécial. Pour une Bulle, quitter la terre c'est peu banal.
Mamzelle Bulle s'est envolée, mais n'a jamais atteint son but. En plein ciel, la bulle a crevé. Ma tête me parut vide, soudain. Comme si quelque chose s'était creusé à l'emplacement des sentiments. Puis j'eus un éclair de lucidité :
« Eh mais Maud ! 5 blessés graves et 6 blessés légers ! Bulle n'est peut-être pas…
_Simon… Tu le sais.
_Il y a un espoir pour qu'elle soit encore en vie ! Il faut que je… »
Maud me gifla à toute volée.
« Elle est morte Simon ! Tu le sais ! Arrête de te donner de faux espoirs ! »
Elle continua de hurler en me secouant par les épaules. Je ne pensai même pas à me dégager. Une demi-heure plus tard, la sorcière me repoussa, découragée.
« Les humains sont stupides. Capables d'espérer même quand ils savent que tout est foutu. Imbéciles.
_Fous-moi la paix Maud. Tant qu'il y a de la vie, y'a de l'espoir.
_C'est idiot comme principe. »
Je soupirai.
« Bien sûr, je suppose que quand on est aussi vieille que toi, on a plus aucun espoir.
_Ta gueule. »
J'esquissai un sourire. Pas un vrai sourire. Juste le genre de rictus qu'on sort quand on veut dédramatiser la situation alors qu'on sait parfaitement qu'on a fait une connerie. Bref, j'étais affreusement gêné.
« Je… Je vais… Faire un tour. »
Je m'esquivai en vitesse. Dans la rue, je commençai à flâner sans but. Quel idiot ! Quel besoin avais-je eu de dire ça à Maud ? J'avais beau ne pratiquement rien savoir d'elle, j'avais deviné que son passé lui était pénible. Qu'était-il arrivé ? Mon aïeul y était-il pour quelque chose ? Un picotement dans l'échine me fit relever la tête. Un homme vêtu d'un long manteau blanc regardait en souriant la vitrine d'une boutique miteuse. Ce visage, ce sourire doux…
« Lushan ? »
L'homme sursauta et tourna la tête dans ma direction. Il hésita un instant puis sourit franchement.
_Ah, tu es le serviteur de Maud ! Simon, si je me souviens bien…
_C'est ça. Comment allez-vous ?
_Bien, je te remercie. Et toi ? Ces trois dernières années t'ont-elles été profitables ?
_Il me semble que oui.
_T'es-tu réconcilié avec Maud ?
_Oui. Que faites-vous ?
_Je me demandais si cette boutique recelait quelque chose d'intéressant pour mes travaux.
_Quel genre de travaux, si ce n'est pas indiscret ?
_Divination. A propos, maîtrise-tu ton don ?
_Assez, oui.
_Dans ce cas, tu vas m'aider si tu le veux bien.
_Ca ne me dérange pas. »
Je me rapprochai de lui et observai la vitrine. De nombreux objets y étaient présentés. Tout de suite, je commençai à repérer ceux qui ne valaient rien et les signalai au mage. Celui-ci hochait la tête à chacune de mes remarques. Soudain, il me désigna un objet :
« Et ce miroir-là ? Qu'en pense-tu ?
_Je ne l'avais pas vu avant que vous ne me le montriez. Ca veut peut-être dire qu'il est scellé.
_Tu as une intuition hors du commun.
_Merci.
_Il a en effet l'air d'être scellé. Mais si je l'ai vu… Tu sais ce que ça veut dire ?
_Si vous l'avez vu, ça veut sans doute dire que cet objet vous est destiné.
_Exact. Maud fait du bon travail.
_Pardon ?
_C'est elle qui t'apprend à interpréter les évènements ?
_En partie, oui. Mais parfois, mon instinct me guide. Pour en revenir à ce miroir, s'il est scellé, c'est qu'il est peut-être dangereux.
_Tout ira bien. »
Cette phrase me fit tiquer. J'avais perdu l'habitude d'être si optimiste. Sauf peut-être tout à l'heure, face à Maud. Onze blessés… Bulle n'en faisait pas partie, je le savais bien. Mais je ne parvenais pas à m'en convaincre. Lushan me tira de mes sombres pensées :
« Un problème, Simon ? C'est ce miroir qui t'inquiète tant ?
_Non… C'est une nouvelle que j'ai apprise ce matin.
_Une mauvaise nouvelle ?
_Oui.
_Un accident. »
Je sursautai. Ce n'était pas une question mais bien une affirmation. Comment le mage pouvait-il savoir pour l'accident de la gare ? Les journaux, bien sûr. Devant mon air incrédule, Lushan éclata de rire :
« Allons ne fais pas cette tête ! Je suis humain, mais je suis tout de même mage ! Je peux deviner certaines choses… »
Son regard se reporta au miroir dans la vitrine. Je soupirai :
« Achetez-le.
_Tu crois ?
_Je ne sais pas. Vous avez dis vous-même que tout irait bien, alors tout ira bien. Achetez-le. »
Le mage hésita, porta la main à sa poche puis sourit et secoua la tête.
« Une autre fois peut-être.
_Sans doute.
_Tu as quelque chose à faire Simon ?
_Je ne crois pas.
_Je t'invite boire un café. Ou autre chose. Tu es partant ?
_Avec plaisir. Mais je ne pourrais pas rester longtemps. Maud est seule à la maison et la solitude n'est pas la compagnie la plus agréable à son âge. »
Lushan sourit tristement.
« Dans ce cas, je ne vais pas te retenir. A la prochaine, Simon !
_S'il y en a une… Au revoir. »
Curieusement, en voyant disparaître le mage au coin de la rue, j'eus la certitude que plus jamais je n'apercevrais son long manteau blanc. Presque inconsciemment, je murmurai au vent un mot simple. Si simple que je n'avais même pas pensé à le dire quand Bulle était partie, hier.
« Adieu. »
Histoire publiée le 02/06/2007 à 21h52.
Thèmes : Adieu, Adolescent, Mage, Secret, Sorcière
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Par krilin123 le 16/09/2007 à 01h27
En lisant ce passage je ne peux m'empecher de penser au poème qu' il y a sur ton blog : Sagesse2.
Quelle tristesse...
C'est le genre de choses qui peut nous faire basculer du mauvais coté. D'ailleurs j'ai l'impression que Simon est curieusement insensible à se qui se passe autour de lui. Esperont que cela n'empire pas...
Ainsi nous ne reverrons plus ce " Mage "
C'est vraiment dommage, Je l'aimais bien ce personnage.
Les dons de Médium de Simon s'expriment même durant ses rêves, mais il semble à chaque fois surpris de voir qu'il se sont réalisés. Pourquoi n'agi-t-il pas pour empecher ces évenements de se produire ?
il faut dire que la façon dont se deroule les rêves de Simon est parfois bien differente de la façon dont ils se realisent mais malheureusement, le resultat est le même.
Par lilnao13 le 06/06/2007 à 14h58
meilleure compétence? faire semblant.
Trop triste...Tout allait si bien avant que Bulle parte...
Sinon, très belle histoire, vivement la suite!
Par arilia le 05/06/2007 à 17h09
oh c'est trop triste !! mes toujours aussi bien !! j'adore !!!
mets vite la suite stp !
Par tuquerouge le 05/06/2007 à 03h11
*I'm a fuking nolife*
Bulle est mouru
je l'adore ton histoire!
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