Le Symbole du Passé - Chapitre Deux
Après deux jours de voyage, la ville de Nancy apparut au détour d'un virage, rêve de chaleur entre deux collines. Le trajet dura encore quelques heures mais les chevaux étaient aussi impatients que les humains et avancèrent avec une énergie renouvelée. Bientôt les hautes portes de bois massif s'ouvrirent devant la caravane et les gardes, prévenus de cette arrivée s'empressèrent de les mener au Palais Ducal où la troupe de saltimbanques était attendue. Le début de la fête était en effet prévu pour le lendemain et pour durer préès d'une semaine. Toute la ville était invitée que ce soit les nobles ou le peuple car le Roi Stanislas était généreux et son fils lui ressemblait énormément.
L'accueil dans la cour du palais fût impressionnant en chaleur et en nombre. Tous ceux qui ne travaillaient à ce moment étaient présents car voir la troupe de Joffre était un honneur. Et c'était un honneur encore plus grand qui fût offert à cette troupe qui fût accueillie par le Roi et son fils en personnes. Les saltimbanques, bien qu'épuisés par leur périple, remercièrent le peuple et la noblesse de cet accueil avec quelques extraits de spectacles inventés sur le moment. Les jongleurs firent tournoyer dans leurs mains des quilles et des boules de neige. Les acrobates et les danseuses enchaînaient les figures et les couteaux fendaient l'air avec précision pour former sur l'une des parois des chariots un « joyeux anniversaire » vibrant, le tout au milieu d'une musique entraînante où résonnait la voix lumineuse de Marta. Tout cela réjouit le public et les enfants riaient aux éclats. Seuls les chiens de Suger n'étaient pas de la fête et ceux qui lui demandèrent pourquoi trouvaient une réponse sèche disant que les chiens étaient trop fatigués, eux qui n'avaient rien fait du voyage si ce n'est manger et dormir. Mais Suger n'aimait pas se mêler aux autres, il voulait que les regards se portent sur lui et ses bêtes. Aussi il resta dans l'ombre de ces chariots noirs et attendit la fin de la fête improvisée.
Après celle-ci les saltimbanques purent prendre congé et se reposer dans les appartements que le Roi avait mis à leur disposition. Il était rare que de simples saltimbanques eussent droits à de tels avantages mais la troupe de Joffre était exceptionnelle. Ils purent alors partager un repas au chaud, un festin par rapport à ceux qu'ils avaient fait durant le trajet. Un cochon entier, rôti à point et accompagné de purée de pois cassés et de pommes de terre eu raison de leur appétit. Bientôt la plupart regagnèrent leur chambre respective pour y dormir d'un repos bien mérité.
Le lendemain pourtant peu se levèrent de bonne heure. La fête commencera le soir même et ils voulurent profiter du confort que procurent les vrais lits bourrés de plumes et non de paille sèche. Les trois petits-enfants de Joffre n'étaient pas ainsi. Ils aimaient découvrir les endroits où ils n'étaient jamais aller. La ville de Nancy leur était inconnue et ses bruits résonnaient comme autant de défis. Ils étaient dehors quand sonnèrent les cloches de l'Eglise Saint Epvre. Huit heures, les habitants ouvraient leurs échoppes, sortaient faire leurs courses, vantaient leurs produits à pleine voix. Aliénor, dans sa robe grenat, Loraline, en bleu saphir, et Daltar, vêtu d'un assortiment de beige et de brun, regardaient cette agitation avec de grands yeux. Bientôt apparurent devant eux les cimes dépouillées des bosquets parsemant l'Orangerie du Palais Ducal. Ils s'y engagèrent avec joie car le calme des arbres était parmi les choses qu'ils préféraient. La lumière du soleil d'hiver jouait entre les branches des arbres et dessinait sur le sol d'une blancheur immaculée d'étranges arabesques d'or. Les bosquets de feuillus aux branches nues alternaient avec les sombres ramures des conifères qui créaient de superbes terrains de jeux. Les branches basses s'escaladaient facilement et les larges troncs pouvaient vous cacher entièrement.
Ce fut justement ce qui arriva. Alors qu'ils entraient profondément dans un bosquet de conifères plus important que les autres, se poursuivant dans une course poursuite ponctuée de fous rires, une ombre se dressa devant Aliénor qui pila net, rapidement rattrapée par sa sœur et son frère. Suger avait jaillit de l'abri d'un arbre proche afin de barrer la route aux trois jeunes gens.
L'homme n'avait jamais risqué de s'attaquer à Joffre, il craignait beaucoup trop sa magie. Il avait alors décidé de s'attaquer à la chose à laquelle le magicien tenait le plus : sa famille. Ou du moins ce qu'il en restait, les parents ayant péri pendant la peste. Les trois petits-enfants du magicien étaient maintenant à ses pieds. Il ricana d'un air mauvais.
Les trois frères et sœurs se regroupèrent et se préparèrent à tourner des talons. Ils n'étaient pas peureux et ils n'avaient fait aucune faute, mais il y avait tant de haine dans les yeux et dans le rire du dresseur de chiens qu'il en était carrément épouvantable. Instinctivement, ils allaient partir quand leur adversaire lança avec une voix mielleuse qui ne dissimulait nullement ni la haine, ni la folie meurtrière :
« Que nenni mes très chers enfants, vous ne partiraient point ».
Il ponctua cette phrase d'un claquement de doigts et ses chiens apparurent de l'ombre du sous-bois pour les encercler.
Et soudain, sans que personne ne le vit, Suger fit signe à ses bêtes d'attaquer. C'était un signe qu'il avait mis au point pendant qu'il ruminait sa sombre envie de vengeance, un signe de mise à mort. Les chiens bondirent aussitôt. C'étaient des chiens de chasse, des chiens de garde, des chiens d'attaque.
Daltar pesta intérieurement, il n'avait pris aucun de ses couteaux, il était complètement désarmé. Ses sœurs n'avaient rien pour se défendre, elles non plus. Ce fût sa dernière pensée avant la rencontre, ses sœurs. Un chien noir le percuta dans le côté gauche et le jeta au sol. Ce fût un de ces réflexes qui nous viennent dont on ne sait où, un réflexe de survie, qui l'obligea à rouler en boule entre les pattes de son agresseur et à se relever pour lui faire face. Il était énorme, et ses canines dénudées devaient bien faire la longueur de sa main.
Comment pouvait-il enregistrer tous ces détails à un moment pareil ? Tout semblait se dérouler au ralenti. Derrière le chien, il pouvait voir la bouche de Suger se tordre dans un rictus de démence ; sur sa gauche, ses sœurs se trouvaient aux prises d'un chien chacune. Loraline était une vraie tigresse quand elle était en colère, surtout quand on s'en prenait à sa sœur, il l'avait vu faire plus d'une fois. Mais sa jeunesse ne pouvait rivaliser contre l'expérience mortelle du chien gris moucheté noir. Elle avait la robe déchirée et les bras en sang. Sur sa droite, Aliénor faisait ce qu'elle pouvait, elle qui n'avait jamais fait de mal, même à une mouche. Elle avait laissé à sa sœur le monopole de la violence et maintenant elle ne pouvait se défendre. Quand il vit le chien brun sombre se ramasser pour lui sauter dans le dos, il cria et fit un bond surhumain. Daltar se laissa tomber sur le grand chien brun et le dévia de sa trajectoire. Aliénor était sauve, mais c'était sans compter les autres chiens. Un grand fauve blanc, le chef de la meute, se dressa soudain devant Aliénor et son frère ne pouvait rien faire, il était aux prises avec le brun sombre. Il se débattit mais ne put que voir le chien blanc sauter sur la jeune femme et lui briser la colonne vertébrale à la manière d'un chat sauvage.
Le dernier souvenir de Daltar date de ce moment là. C'est inconscient de ses gestes qu'il jeta au loin son adversaire et se précipita sur le cadavre de sa sœur. Un cri résonna dans son dos. Loraline ne luttait plus que faiblement, les bras et le visage ruisselant de sang. Daltar se précipita vers elle, récupérant une pierre pointue en courant mais il arriva trop tard. Le chien gris, tacheté de noir et de rouge, venait de lui arracher la gorge et tenait son corps flasque dans sa gueule. La bête entendit un cri de rage mais ne vit jamais son assassin. Daltar lui frappa la base de la tête avec la pierre. Il frappa jusqu'à ce que le corps du chien s'étale sur sol.
La neige était devenue rouge dans le combat. Plus un bruit ne résonnait dans le bosquet. Daltar souleva le corps sans vie de Loraline et le posa à côté de celui de sa sœur, le visage ruisselant de pleurs. Jamais il n'aurait pu croire qu'un tel désastre aurait pu arriver à ses sœurs. Leurs corps ensanglantés, leurs beaux visages lacérés et leurs blessures semblaient être des injures à la grâce qu'elles représentaient et qu'elles montraient lors de leurs danses. Il les revoyait encore rire dans leurs courses folles, quelques minutes auparavant. Ce combat avait était dur, brutal et très court.
Soudain un cri résonna dans l'ombre, déchirant le calme et le recueillement de la scène. Suger se redressait du corps du chien gris, un regard de démence folle sur son visage.
« Tu l'as tué ! Tu as tué l'un de mes plus fidèles compagnons ! Maudit !... Maudit sois-tu ! Puisses-tu ne jamais vivre en paix temps que les chiens existent et que tu vives ! ». Daltar ne pu jamais rien répondre. Une douleur fulgurante lui traversa le corps. Il se sentit rapetisser, changer de forme. Et quand tout cela fût fini, il voulut crier sa souffrance, sa douleur et sa perte. Ce fût un étrange miaulement empreint de tristesse qui s'éleva, et un ricanement haineux qui lui répondit, accompagné de grognements. Et Daltar, devenu chat, ne pu que s'enfuir. Car que peut faire un chat face à seize chiens fous de rage et de douleur.
Quelques heures plus tard les corps du chien et des deux jeunes femmes furent découverts dans le bosquet. Joffre appris la perte de sa famille avec une telle rage et un tel désespoir que tout le monde recula et le laissa seul. Le chien, il l'avait reconnu, Joffre connaissait le coupable et savait que Suger poursuivait son petit-fils. Mais il ne pouvait le sauver, même la magie ne pouvait l'aider. Alors, il lança une malédiction, d'autant plus terrible qu'elle était issue de sa colère et de son désespoir. Il maudit le dresseur de chien et sa meute, car tous deux étaient responsables de cette tragédie. Il les métamorphosa en gargouilles, dix-sept gargouilles dont il fit cadeau au Roi Stanislas et à son fils. Puis il se laissa mourir de chagrin. Car même si les personnes que l'on aime ne meurent jamais vraiment, il y a des peines qu'on ne peut consoler.
Histoire publiée le 22/01/2008 à 20h59.
Thèmes : Passé, Symbole, Vengeance
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