Le Symbole du Passé - Chapitre Un
Nous étions au plus fort de l'hiver et la neige recouvrait le paysage de son manteau immaculé ; les arbres de la forêt, décharnés, aux doigts tordus vers le ciel, le sol et l'herbe gelée, les maisons avec leur toit, leurs cheminées et leurs fenêtres bien fermées, tout était blanc. Tout, sauf le ciel. Celui-ci était d'un bleu léger, froid, presque métallique. Le soleil y brillait d'un pâle éclat, comme par timidité devant cette étendue uniforme, dont la couleur estompait les contours et les détails.
Au milieu de ce décor de neige et de glace, immobile dans l'air froid, un bruit insolite, clair et joyeux, résonnait. Et soudain, derrière une colline qui se découpait à l'horizon, blanche sur l'azur des cieux, une tâche fit son apparition. Une tâche mouvante, colorée et brillante, qui pouvait paraître complètement déplacée dans ce décor. Elle approchait, lentement, sur la piste enneigée.
Il s'agissait d'une caravane. Des chariots aux couleurs vives, tiré chacun par une paires de robustes chevaux aux crins nattés et entremêlés de rubans de mêmes couleurs que leur chariot, avançaient au son joyeux des grelots qui ornaient les harnais. Il y en avait sept, sept chariots qui semblaient à la fois spacieux et pleins à craquer.
Le premier était de couleur rouge, avec des arabesques d'or. Les deux chevaux bai brun avançaient vaillamment dans la poudreuse qui leur arrivait jusqu'à la pointe des jarrets. Sur le banc de conduite, les guides tenues dans une seule main, sûre, un jeune homme encourageait ses bêtes d'une voix chantante. Une voix de jeune fille résonna soudain dans le chariot, bientôt rejoint par un rire dans les mêmes tonalités lumineuses, attirant l'attention du conducteur qui se retourna vers derrière. Ses yeux dorés pétillant de malice sous sa tignasse indisciplinée ébène, il rit du spectacle qui régnait dans l'habitacle. Mais d'une petite secousse, les chevaux le rappelèrent à l'ordre et il regarda à nouveau la route, sans pouvoir s'empêcher de sourire, la mèche de cheveux couleur de feu brillant au milieu de son front dans l'éclat du soleil d'hiver.
Dans le chariot, un joyeux charivari se calmait peu à peu. Au milieu de malles et d'édredons, deux personnes se redressèrent doucement, encore secouées de rire, sous le regard rieur et tolérant d'un vieil homme aux longs cheveux d'argent. Il s'agissait du patriarche de la caravane et des trois jeunes gens du chariot. En effet, les deux autres personnes étaient deux jeunes femmes, semblables comme deux gouttes d'eau. Les deux jumelles étaient assises sur une pile avachie d'édredons, au milieu d'une corolle de tissu froissé, autrefois des robes de velours au corsage lacé. La plus à gauche, s'appelait Aliénor, la deuxième, Loraline. Avec des cheveux aussi blonds que ceux de leur frère aîné étaient noirs, et des yeux d'un bleu profond, les deux jeunes femmes resplendissaient de joie de vivre et de bonheur. Leurs parents étaient morts quelques années auparavant dans une épidémie de peste qui avait ravagée Paris durant l'hiver. Elle n'avait pas épargnée la cour du Roi de France et malgré tous les soins prodigués par les plus grands médecins, ils ne purent être sauvés. C'est leur grand-père qui s'en occupa et aujourd'hui, il regardait avec amour les trois jeunes gens qui lui avaient appris à revivre après cette terrible tragédie, tout comme il leur avait appris que malgré tous les malheurs la vie continuait et qu'il fallait continuer à avancer avec elle. De toute manière, les personnes que l'on aime ne meurent jamais vraiment.
Les jumelles rigolèrent de nouveau et le vieil homme les regarda mais il ne put prévenir son petit-fils à temps. « Daltar ! » Le cri lui échappa de la gorge mais trop tard. Les coussins avaient déjà assailli le conducteur. Joffre, car tel était son nom, décida de rendre un petit coup de main à l'assailli et marmonna une phrase d'une voix soudain pleine de puissances et de mystères. Dehors, hors de vue des deux femmes, une puis deux boules de neige se formèrent et se glissèrent sans bruit dans le chariot jusque dans le col des robes de velours, grenat pour Aliénor, et saphir pour Loraline. Elles poussèrent alors un cri de surprise et lâchèrent prise avec leur frère pour essayer d‘enlever les morceaux de neige de leur robe. Daltar les regarda un moment en riant et remercia d'un regard son grand-père.
D'autres rires s'élevèrent dans leurs dos. Les passagers du chariot suivant les regardaient, les yeux pétillants de joie. Leurs chevaux, gris pâle, suivaient les traces du chariot rouge avec facilité et docilité.
« Joffre, lança un homme à la silhouette fine et nerveuse, tu es pire qu'elles, tu sais ? »
Dans le premier chariot, des cris similaires s'élevèrent :
« Grand-père ! Espèce de… tricheur ! » Joffre se retourna pour rétorquer mais trop tard à nouveau. Les deux jumelles s'étaient jetées sur lui et la magie ne pouvait plus rien pour lui. Il s'effondra donc sous une avalanche de chatouilles et de rires.
Joffre était le plus grand magicien de son temps. Pas un charlatan qui faisait des tours de passe-passe, mais un vrai magicien. Et cela lui ouvrait toutes les portes. C'était pour ça qu'il était à la cour du Roi de France. Et c'était la raison pour laquelle aujourd'hui, il se dirigeait vers la ville de Nancy, dans le duché de Lorraine. Le Roi polonais Stanislas fêtait les vingt ans de son fils aîné. La fête serait somptueuse, disait-on, et une fête sans saltimbanques n'était pas une fête. Le Roi Stanislas avait donc convoqué les meilleurs amuseurs du pays. C'était pour cela que Joffre le magicien et sa troupe se dirigeaient vers Nancy.
Le premier chariot abritait donc le magicien Joffre et sa famille. Aliénor et Loraline étaient devenues de superbes danseuses et voltigeuses, et leurs numéros étaient très demandés. Daltar était un lanceur de couteau hors pair. Le deuxième chariot, bleu et argent, abritait un couple réputé d'acrobates, du nom de Laurence et Marc. Les troisième et quatrième chariots, bariolés de vert et d'ocre, abritaient un groupe de troubadours. Marta en était la chanteuse et sa voix d'or était demandée dans tout le royaume. Elle était accompagnée de trois autres femmes maniant avec dextérité des instruments à vent étranges : une flûte faite de différents tubes de roseaux appelée flûte de Pan, un étrange sac assortis de nombreux tuyaux appelé cornemuse et une flûte dont l'embout se situait sur le côté, appelée flûte traversière. Les quatre musiciennes jouaient leurs œuvres avec les accompagnements de cinq hommes talentueux. Deux d'entre eux jouaient de la viole, un troisième caressait avec beauté les cordes tendues d'une harpe. Les deux derniers battaient la mesure sur leurs tambours et tambourins de peaux de chèvres. L'ensemble créait un univers musical à nul autre pareil qui accompagnait tous les numéros de la troupe en plus de leurs prestations personnelles. Le cinquième chariot, couleur de feu, abritait une famille de jongleurs. Les parents usaient de la jonglerie traditionnelle avec le plus grand talent, mais les trois fils étonnaient par leur imagination et leur courage. En effet, dans leurs mains virevoltaient des couteaux et les bâtons enflammés, quand ils ne jonglaient pas avec leurs pieds, couchés sur le dos de l'un ou de l'autre. Les deux derniers chariots, couleur de nuit sans lune, abritait le seul personnage marginal de la troupe. Non que son numéro ne soit pas d'exception, mais il semblait plutôt s'être intégré dans la troupe simplement pour profiter des avantages dont bénéficiait la troupe de Joffre ainsi que de leur renommée. Cet homme, aussi ténébreux que son costume, était dresseur de chiens. Ses bêtes semblaient sortir tout droit de l'enfer, croissement incertain entre des chiens de chasse et de garde, avec certainement des ancêtres loups, mais la beauté de cet animal sauvage semblait s'être perdue et ont ne retrouvait de lui que les canines acérées et les oreilles pointues. Suger vivait donc à l'écart de la troupe avec ses dix-sept chiens. Ce que nul ne savait, c'était que Joffre l'avais accepté dans sa troupe par pitié. Et c'était cette pitié que l'homme solitaire avait vue dans les yeux du magicien qui l'avait fait rester. Pas par reconnaissance mais par esprit de vengeance.
« Personne ne prend pitié de Suger, ou l'on admire, ou l'on craint, mais c'est tout. Cet homme me le paiera ». Telles furent les pensées qui traversèrent l'esprit fou du dresseur, et depuis il suivait la caravane dans l'attente d'un évènement lui permettant de se venger. Car il savait déjà comment.
Histoire publiée le 26/11/2007 à 21h45.
Thèmes : Légende, Palais Ducal, Passé, Symbole
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