Le Trac
C'est bientôt l'heure.
On est tous prêts. Les instruments sont déjà sur scène. De l'autre coté, le public pousse des cris impatients. Ils ne nous connaissent pas. Ils viennent juste voir les jeunes groupes ambitieux se produire sur scène. Mais c'est notre premier vrai concert, celui qui décidera de notre avenir, notre vrai avenir. De l'autre coté, au moins mille personnes n'attendent plus que nous...
Andy est dans un état second. Il écoute les hurlements du public, les yeux fermés, il paraît heureux et détendu. Tanguy se met en quatre pour donner les instructions à tout le monde, repris en écho par Mr Smith. Carrie reste immobile, les yeux rivés sur la feuille du texte. Elle n'aura qu'une seule chanson à chanter, mais ses mains tremblent légèrement. Ce n'est pas étonnant. Elle a de l'expérience mais elle n'avait jamais envisagé le fait de faire un véritable concert. Aujourd'hui ce ne sera pas seulement des jeunes lycéens qui nous regarderont. Gabin se tenait prêt, debout aux cotés d'Andy. Quant à moi, mon cœur battait la chamade. Je n'avais pas vraiment peur... J'étais juste très nerveuse. Je tremblais de partout.
Nous sommes les premiers à passer. Les quelques musiciens que nous avions croisés nous avaient demandé de donner tout ce qu'on avait. Parce qu'après tout, on est la première impression. Et qu'aujourd'hui, on est plus dans la salle de répétition du lycée. Aujourd'hui, les gens n'applaudiront pas par politesse si jamais on se plante. Les gens sont les juges, et peuvent être très sévères.
Le signal donné. Juste le « Allez y », prononcé par Tanguy sur un ton neutre. Mon cœur fait un bond sur place. On doit rentrer sur scène. Devant tout ces gens. Nos visages seront projetés en grand écran. Pas autant que dans un vrai concert, mais suffisamment pour que chaque personne puisse voir la moindre de nos expressions. Je me lève, comme un robot. Mon âme me crie de rester assise ou de partir en courant, de m'enfuir le plus loin possible. Mais mon cerveau commande à mes jambes d'avancer, de franchir la petite ouverture. De passer de l'autre coté.
Une demi seconde plus tard, j'y suis déjà. Les projecteurs aveuglants m'empêchent de voir le visage des spectateurs. Je peux quand même voir qu'ils sont nombreux. Très nombreux. Trop nombreux. Andy se précipite sur sa guitare, la ramasse d'un geste souple et gracieux et gratte sauvagement les cordes. Un son puissant sort des hauts parleurs géants encadrant la scène. Le public s'emballe, il applaudit. Mon regard revient sur Andy. Sur son visage, à demi masqué par une épaisse mèche de cheveux sombres, on pouvait voir y une expression de soulagement, de bonheur, comme si le simple contact de son instrument l'apaisait. J'admire son assurance. Quelle classe. Le voir aussi fier et confiant me redonne la force de continuer mon chemin jusqu'à la guitare-basse posée sur son support. Mes jambes sont lourdes, la scène paraît géante. Lorsqu'enfin j'atteins mon instrument, je me rappelle que c'est à moi d'ouvrir le morceau qu'on avait choisi de jouer pour cet évènement.
Un frisson glacé me transperce. Et si je n'y arrivais pas ? Si je me trompais? Si je n'étais pas assez bien pour ça ? Je ruinerais le travail d'Andy, de Tanguy, de Carrie de Gabin ... De tout le monde ...
Un silence s'installe dans le public. Ils attendent le commencement. Andy, toujours accroché à sa guitare, se tourne vers Gabin et lui adresse un sourire entendu suivi d'un léger hochement de tête. Ce dernier lève ses baguettes en l'air et les frappe entre elles pour marquer le rythme. Je retiens mon souffle. Premier coup, je relève le manche, je serre mon instrument contre moi. Second coup, je regarde mes mains. Arrêtez de trembler... Arrêtez... Troisième coup. Je n'arrive plus à penser. Tout se mélange dans ma tête. Quatrième coup. Je dois me préparer à partir. Mais il y a un blocage. Je n'y arrive pas. Cinquième coup. Non. Je ne peux pas. Sixième coup. Je jette un regard à Andy, qui se tient prêt. C'est normal après tout, c'est à lui de jouer après moi. Et puis on devra jouer tous ensemble l'introduction et Carrie commencera la partie chant. Septième coup. J'aurais tellement aimé être ailleurs en ce moment. Suivre les cours de cette vieille pie de prof principale qui prend un malin plaisir à torturer ses élèves. Huitième coup. Puis le silence complet. J'aurais du démarrer depuis une seconde déjà. Faites quelque chose... Dieu, Bouddha n'importe qui... J'ai besoin d'un miracle... Une météorite qui s'abat sur la ville ou... Ou que la terre explose... Je vous en prie... sortez moi de là.
Carrie se retourne vers moi, je vois flou, mais je peux quand même l'apercevoir à cause de ses cheveux rouges. Ses yeux lancent des éclairs. J'entends très clairement le « Qu'est ce que tu fous ?! » qu'elle me lance malgré le bruit assourdissant du sang battant à mes tempes et les huées naissantes du public impatient. Andy me regarde à son tour. Si j'avais su que je lirais une telle expression dans son regard, si j'avais su qu'un jour je serais confrontée à une telle situation... Je n'aurais jamais dû accepter de m'embarquer là dedans.
Sous le choc de ce regard rempli de haine, qui semblait me menacer, je positionne ma main sur le manche, frotte une corde. La mauvaise corde, la mauvaise case. Un son se fait entendre. Un son faux. Carrie met ses mains devant sa figure l'air désespéré. Je ne peux pas m'arrêter là. Seulement, je n'arrive pas à me concentrer. J'ai oublié ce que je devais jouer. J'ai oublié ces gestes que j'avais pourtant répétés des milliers de fois. Si j'avais pu, je leur aurai crié de continuer sans moi. Mais je ne pouvais pas parler. Et je savais que j'étais la base du morceau. Qu'ils ne pouvaient pas le jouer sans moi. Nouvelle fausse note. Nouvelle hésitation. Je ne me décourage pas, je peux encore faire semblant de m'accorder... Une bouteille de verre vient se briser à ma droite. Je prend peur. Je manque de lâcher l'instrument. J'agis comme une débutante, une gamine perdue. Je vois Andy crier quelque chose à l'adresse de Carrie, qui prend son micro et commence un discours hésitant.
« Notre bassiste a un problème... On va régler ça, on en a pour deux secondes... »
Elle fut interrompue par un second projectile qui la frôla et faillit me percuter de plein fouet.
Ensuite tout s'est passé très vite, j'ai vu Andy lâcher sa guitare pour courir vers Carrie et lui prendre le micro des mains. J'ai vu Tanguy courir vers moi pour me bombarder de questions... Il me demande si je vais bien je crois. Je n'entends pas bien. En tout cas la réponse est non.
Andy ne parvient pas à calmer le public. Gabin s'est levé, à lancé un regard vers moi, puis à quitté la scène. Carrie l'a imité, tentant d'échapper aux jets de projectiles du public en colère. Je suis restée plantée là. Andy s'était retourné et me faisait maintenant face. Je ne voyais que sa silhouette à cause du projecteur placé derrière lui. J'ai vu ses lèvres remuer sans entendre ce qu'il disait. Les hurlements du public n'étaient plus qu'un fond sonore. Je me noyais dans ma propre honte. Tanguy me tira violemment par le bras, me faisant échapper de justesse à une petite lampe de poche lancée par un spectateur qui vint se fracasser par terre à l'endroit ou je me trouvais, puis m'entraina hors de la scène. Une phrase me restait en tête. Une phrase, une seule, que j'avais pu déchiffrer sur les lèvres d'Andy.
« Tu n'as pas ta place dans ce groupe. »
Histoire publiée le 15/11/2010 à 22h04.
Thèmes : Concert, Musique, Trac
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