Actualité Cinéma Photos Fonds d'écran Vidéos 3B Poèmes Histoires
Séries TV Musique Sondages Citations Blagues Jeux Blogs t'Chat Forums
Rechercher

Le vaisseau fantôme (fin)

Le plus grand silence régnait sur la bateau. Personne ne disait plus rien, c'est à peine si nous osions respirer. Puis la masse informe se précisa. C'était un vieux bateau, comme je n'en avais vu que dans les livres, un bateau comme on en faisait plus depuis bien longtemps. Mais il ne donnait pas l'impression d'être de bois, non. On aurait dit qu'il était de brume condensée et dure. Il n'y avait pas un bruit, comme s'il flottait au dessus de l'eau car on entendait pas le ressac de la mer contre la coque. Il avançait, nous n'avancions pas. Il arriva bientôt si près que j'aurais pu le toucher. Ce fut le signal de la panique. Les hommes s'enfuirent en criant, comme si le diable avait été derrière eux pour les poursuivre et je crois que pour eux c'était effectivement le cas pour eux. Je me forçai à respirer lentement et calmement. Je ne bougeais pas et fermai les yeux quelqu'un temps. Lorsque je les rouvris, il était toujours là. J'avais déjà entendu dire que l'air des Tropiques peu provoquer des hallucinations mais personnellement je n'avais jamais prêté foi à ses racontars et n'en avais jamais été la victime. Je me forçai à tendre la main vers cette brume et je ne pu m'empêcher, malgré moi de sursauter violemment.

Ma main la traversa comme on traverse de l'eau mais la substance n'était nullement celle d'un brouillard. On aurait dit une sorte d'huile, visqueuse et élastique. Ma main disparaissait dedans, je ne voyais plus le bout de mes doigts. Mais j'avais l'étrange impression que si j'avais posé le pied là dessus, que j'aurais pu tenir debout sans tout traverser. Je n'ai jamais retrouver cette sensation plus tard. C'était comme un rêve. Je frissonnai et retirai ma main au plus vite. Une sueur froide me coula dans le dos, je tremblai comme une feuille et fis un pas en arrière. Je fermais les yeux et une prière monta à mes lèvres moi qui ne crois pas en Dieu. C'était les bribes d'une prière entendue tout petit alors que ma pieuse mère me menait tout les matins à l'église du village. Et, les yeux fermés, j'entendais les cris des marins, le bruit de leur course, le grincement lugubre du bateau. Et puis tout se tue comme si un vent de calme était passé puis une fervente prière pour la Vierge Marie monta. J'en ai encore aujourd'hui retenu le début :"Je vous salue Marie, pleine de grâce et de beauté, vous êtes bénie et votre fils Jésus, le fruit de vos entrailles est béni lui aussi. Priez pour nous, pauvres pêcheurs à cet instant et à l'instant de notre mort, je vous salue Marie..." Et cela montait en une litanie ininterrompue et douce, comme une sorte de talisman contre un danger que nous ne comprenions pas. Lorsque j'ouvris le bateau n'avait pas bougé et quelque part dans l'obscurité retentit comme un rire affreux. Des larmes me vinrent aux yeux, je ne sais pourquoi. Je me tournais vers mes marins, ils me regardèrent et, sans nous concerter, à voix presque basse nous nous dîmes adieu. En haut du mât un étrange feu vert s'alluma, un feu de la Saint-Jean. Il crépita doucement, projetant d'étranges lueurs tout autour mettant en relief des choses que nous ne pouvions pas voir jusqu'à là. Nous pouvions voir des cordages, des voiles, des sortes de fantômes accoudés dans des positions grotesques. Je crus voir des fenêtres. Les mâts étaient cassés, les voiles déchirées comme après une tempête énorme. Une étrange mélopée, j'avais l'impression d'être le seul à l'entendre, elle me rappelait étrangement celle qui était montée en moi le jour du départ. Les marins regardaient ce feu comme si Satan allait y apparaître.

Je crus voir une silhouette de l'autre bord, une silhouette vaporeuse, transparente nous regarder de ses yeux de braise. Ceux-ci s'emplirent d'une muette incompréhension, comme si le fait que nous soyons tous soudé le dérangeait, qu'il ne pouvait pas comprendre, puis il se détourna lentement. J'entrevis la forme d'un vieux tricorne à la pointe cassée, un habit à queue. Je crus que j'étais devenu fou. Puis lentement le bateau vira de bord et s'éloigna rapidement, la brume se refermant derrière comme un rideau retombe. Nous ne l'entendîmes pas, et bientôt il ne resta la trace de son passage que dans nos yeux épouvantés. La prière continua un court moment puis, de toutes les poitrines sortit un soupir de soulagement, unanime. Nous tremblions de peur et j'eus l'étrange impression que le diable en personne avait inspecté nous âmes pour y trouver ce qu'il y avait de plus noir, de plus sordide car brusquement des souvenirs oubliés remontèrent. Je vis mon père, vers la fin de sa vie, ivre battre ma mère, lui lacérer le flanc à coup de trique, elle pleurait, sans mot dire, un torchon sur le visage et moi, aimant mon père par dessus tout, j'applaudissais, croyant qu'il avait raison. Je me revis quelque années plus tard, dans un port lointain, frapper un homme à terre avec, pour simple raison qu'il m'avait insulté. Je me revis bien plus vieux que maintenant tuant une femme qui avait refusé de m'aimer. Je regardai autour de moi. Sans nous concerter nous retournâmes tous dans nos couchettes, moi dans ma cabine et les autres dans l'entre-pont. Ils paraissaient avoir revu les mêmes choses que moi, le visage inquiet de savoir si nous savions ce qu'ils avaient vu. Je passai la nuit à me tourner et à me retourner, je m'endormis vers l'aube, d'un sommeil de plomb. Lorsque je m'éveillai, il faisait grand jour, j'ouvris les yeux et toute la scène de la veille me revint dans toute son étrangeté. Je sortis.

Il n'y avait presque personne sur le pont, seul le marin de quart était là, à demi endormis sur sa barre. Ils sortirent un à un, les yeux rougis, ils n'avaient pas du bien dormir eux non plus. Ils me regardèrent avec des yeux fuyants, comme part un accord tacite aucun de nous ne reparla de ce que nous avions vu. Seule une peur sans nom subsistait dans leur yeux. A midi j'ordonnai l'ouverture d'un tonneau de rhum et pour la première fois il y eut quelques excès. Je ne dis rien, j'étais trop perdu pour critiquer. La brume s'était évaporée, comme si elle avait attendue que le bateau se manifesta à nos yeux pour se dissiper. Le vent était revenu et nous allions à une allure respectable bien que peu rapide. Et nous voici aujourd'hui. Je n'ai pas réussit à m'endormir, demain nous verrons les côtes de la terre bretonne. Je repense à tout cela, à cette étrange traversée, et je crois avoir rêvé. Je marche sur le pont, sous les étoiles qui me fixe de leur regard inchangé et pourtant une phrase le revient en mémoire : "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." Je ne sais pas ce que sera demain mais déjà le vent me murmure une complainte douce et sérieuse qui endors mes pensées et ma tristesse. Je n'ai besoin de rien sauf d'encore une semaine en mer, une semaine loin des hommes, ces brutes. Je marche sur le pont mouillé de sel et d'eau et plus rien ne me paraît réel, comment avons nous pu voir cela ? Etait-ce un effet de la brume changeante, une hallucination collective, une surtension de nos pauvres nerfs ? Je ne le sais pas mais je garde toujours ces images monstrueuses, enfouies quelque part au fond de moi. Je sais que mon regard sur le monde à changer, je me sens plus proche encore de mes hommes, j'ai envie de tous les aider. Peut-être n'est-ce qu'une simple tentative, un mensonge fait à moi-même pour endormir ce que j'ai revu et la culpabilité qui me prend ? Je ne sais pas. J'ai vu des images qui ne s'était pas passé et qui, je l'espère ne se passeront jamais. Je descend lentement dans la cale ou je m'assied, entre les hamacs de mon équipage et j'entends leurs respirations légèrement sifflantes, rauques. J'en entends quelques uns murmurer des mots indistincts, parmi lesquels j'entends : "maison, femme, bientôt, terre".

Et j'ai le coeur qui se serre. Pauvres enfant ! Le voyage est toujours trop long pour eux et ils se moquent bien du reste : Ce que veut le plus jeune de nos matelots, le petit Yannick, c'est retourner au plus vite, et au besoin sur l'aile d'un nuage, à St Malo et je sais bien pourquoi. Et ce que voudrait Morgan, le plus vieux de nos matelots, c'est aussi retourner à St Malo au plus vite et je sais aussi pourquoi. Que leur importe si moi je pense que peut-être il ne s'est jamais rien passé ? Ce qu'ils veulent c'est que je ramène le vieux Le Louarn, ce sera pour eux un grand jour. Ils ont confiance en moi. Ils se sont endormis paisiblement, sachant que tout est bien à bord, que la mer est heureuse sous l'étoile de minuit et que je veille. Ah ! pourquoi cela ne suffit pas à satisfaire le coeur d'un homme ? Dehors j'entends le vent qui souffle doucement... Plus que quelques heures...

Fin

Histoire publiée le 02/07/2007 à 15h10.
Thèmes : Aventure, Etrange, Mer, Réflexion

Rappel : Ce contenu est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans le consentement de l'auteur.
Dernière visite le 11/12/2010 à 18h44

Dernière visite le 11/12/2010 à 18h44 Ellenwen Dernière visite le 11/12/2010 à 18h44 - Voir ses histoires
 

Ajouter aux favoris
Ajouter aux favoris
Envoyer à un ami
Envoyer à un ami
Attribuer une note
Note 1Note 2Note 3Note 4Note 5
Moyenne (1 vote)
Note 1Note 2Note 3Note 4Note 5

Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à en rédiger un !

Vous devez être membre pour ajouter un commentaire, inscrivez-vous gratuitement !