Le vaisseau fantôme (partie I)
Je posai les pieds sur le ponton de bois qui reliait mon bateau à la terre ferme et regardai une dernière fois derrière moi. Je ne sais pas pourquoi mais, en voyant la ville sombre de St Malo, ses portes fermées et ses ruelles encore sombres dans la lumière laiteuse d'un matin d'hiver, je sentis monter en moi une douce mélodie. Je crois qu'il serait vain de la décrire... Elle n'était le fruit d'aucun instrument connu, mais assez semblable à celle produit par plusieurs violons, un clavecin enroué et je ne sais quoi d'autre. Je connais peu la musique, n'ayant pas le temps de fréquenter les grands opéra et préférant de loin le charme plus calme d'un beau livre relié, au toucher doux et soyeux, quand les pages ne sont pas encore découpées et qu'il faut, avec une précieuse minutie les trancher lentement. Je ne suis donc pas à même de la décrire mais elle s'élevait en moi comme une vague douce, à la fois triste, joyeuse, pleine d'entrain et morne. Elle était violente, douce. Elle est indescriptible parce qu'emplit de contraire assemblé. Je me sentais prit d'une tristesse inexplicable et poignante, les larmes me montèrent aux yeux, c'était incroyablement fécond en sentiments. Je me forçai à détourner mon regard de cet horizon et regardai alors vers le bas. Il y avait peu de monde sur le quai. Surtout des femmes et des enfants venus dire en revoir à leur mari ou père. J'entrevis Gaëlle, la jeune et belle fille du vieux Morgan, le plus vieux marin à bord, ainsi que la douce amie, Sarah, de notre plus jeune matelot, Yan, que tous surnomme Yannick. Je me forçai à détourner les yeux, gêné comme toujours par les larmes qui coulaient et par le masque de désespoir sur tout les visages. Ils me font tous confiance et moi je suis toujours incertain de rentrer au port, de les ramener sain et sauf. Je montai rapidement les derniers mètres qui me séparaient du ponton.
Je posai alors le pied sur mon vieux Le Louarn. Je passai entre mes matelots, rassemblé en une longue file. Ils me regardaient tous, attendant le signe de départ qui les éloignerait de leur vie terrestre. Du regard j'inspectai le navire, vainement. Tout était parfait et je le savais bien mais l'inspection fait parti des rituels immuables. Enfin je me tournai vers eux et leur fit signe. Ils s'activèrent. Le bateau frémit comme une bête trop longtemps endormie qui se réveille soudain. Il grinça, sans bouger. Puis enfin dans un long soupir il avança lentement. De la petite foule sur le quai monta des cris d'adieu. Aucun ne m'était destiné. C'est alors que, brusquement, je revis mon tout premier départ, à onze ans sur la bateau de mon père. Je me revis, me tournant une dernière fois vers le visage de ma mère, en larmes. Elle serrait un mouchoir de fine batiste dans ses mains blanches, car ma mère avait de réelles mains d'artiste, plaqué contre sa bouche, comme pour tenter d'étouffer les sanglots qui montaient. Je me revis, lui faire signe de la main, apeuré et tremblant de la quitter pour la première fois, mais fier comme un jeune roi qui vient de se faire sacrer. Je me souvins avoir vu les mêmes rues, juste un peu plus sales et éclairées. Elles formaient, comme aujourd'hui une sorte de labyrinthe, pavées de dalle, sans que jamais le soleil pu y entrer car les maisons de torchis et de bois, le plus souvent les couvraient presque en haut. De jour une multitude d'enfants crasseux, parmi lesquels j'étais souvent, jouaient en riant, faisaient les poches des passants et parfois faisaient quelques autres sottises moins avouables encore. Je m'étais composé un visage dur et insensible comme, je le croyais à l'époque, n'en avait que les vrais hommes. Je n'avais pas alors réalisé qu'il n'existe pas de faux hommes, qu'il n'y en que de plus dur et souvent plus stupide que les autres. Le bateau était alors partit, à peine avais-je poser le pied sur le ponton que mon père avait donné l'ordre du départ. Il avait sur le visage la même expression que celle que je m'était forgé et qui, je l'ai compris plus tard n'était qu'un masque sur la douleur qu'il avait de quitter sa terre, et sa femme. La bateau s'était alors ébranlé et j'étais tombé à terre, sous le regard gouailleur des marins. Je m'étais sentit brûler de honte.
Je me réveillais soudain et repris pied dans la réalité, comme un plongeur refait surface, avec une grande inspiration. C'était la première fois qu'il m'arrivait quelque chose de semblable et je sentis une impression désagréable grandir en moi. Les voiles claquèrent. J'observai mes matelots et comme toujours je fus subjugué par le spectacle qu'ils offraient. Leurs visages bruns et craquelés par le sel s'étaient détendus. Quelques minutes plus tôt, ils étaient sombres, tristes et amer. Et comme toujours l'appel de la mer et du vent avait été le plus fort. Ils riaient, perchés dans les mâts. Je me détendis progressivement. J'aime la mer et rien ne me paraît mériter mon intention dès que je ne ressens pas la brise du large dans mes cheveux. Je ne sais pas expliquer vraiment. Nous nous éloignâmes rapidement de la côte, le vent était bon, la mer calme. L'idéal. Je connais tout mes marins, aussi bizarre que cela puisse paraître, il n'y a pas entre nous de mésentente, de caprices ni même de sentiment de supériorité ou d'infériorité. Nous sommes ensemble, je les connais, il me connaisse. Plus que leur capitaine je suis leur frère. Je les laissais faire, ils connaissaient la route à tenir, il n'y avait aucun danger. J'entrais dans ma cabine où me rejoignit bientôt le bosco et le quartier maître. Ils me saluèrent d'un signe de tête et me demandèrent d'un geste où je comptais les emmener précisément. Je sortis une vieille carte jaunie et leur indiquait du doigt une île. Ils comprirent, nous allions chercher du sucre à la Guadeloupe. Ils sortirent. Nous n'avions pas prononcé un seul mot. Je posais mes affaires et les rangeais puis ressortis. La fin de la matinée se passa vite.
A midi j'ordonnais qu'un petit tonneau de rhum soit ouvert, nous ne voyions déjà plus la terre. Je bus à leur santé, ils burent à la mienne. Je passais le reste de la journée à déambuler, j'écoutais les cris des hommes, le bruit des vagues contre la coque, les grincements. Je pris la barre un moment. Le reste de la journée passa ainsi, tranquillement. Ce fut le soir que je découvris le petit mousse quand il vint m'apporter le repas du soir. Je n'avais pas été prévenu que l'ancien nous avait quitté, ou plus qu'il n'avait pu venir avec nous. Il était tout petit, vêtu d'une grosse chemise de toile raide, d'un pantalon qui avait du appartenir à son père, le petit mousse. Il ne devait pas avoir plus de treize ans. Il était terrorisé. Je le rassurais d'un sourire et l'invitais à se joindre à moi. Il accepta, encore plus terrifié. Je crus que c'était son premier voyage. J'ai appris depuis qu'il avait déjà effectué un voyage et que son capitaine était un homme méchant, aigri et qu'il avait été battu. Quoiqu'il en soit il fut vite rassuré et ressortit soulagé, souriant. Je souris aussi. Je lus assez tard. Le sommeil me pris vers minuit mais pendant un court moment, je restais allongé dans le noir à écouter le pas sourd des marins de quart. Je rêvais d'une tempête violente, de pirates et de récif. Le matin j'y cru voir une prémonition sinistre, mais j'avais tord. La réalité fut bien pire que ce rêve...
Histoire publiée le 18/06/2007 à 14h05.
Thèmes : Aventure, Etrange, Mer, Réflexion
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