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Le vaisseau fantôme (partie II)

Les jours s'écoulèrent toujours de la même façon. Je me levais aux aurores, sortais. Le marin de quart me saluait d'un signe de tête. Je faisais un relèvement au sextant, corrigeait la route si le besoin s'en faisait sentir. Le bateau avançait bien, le vent soufflait régulièrement, sans varié, juste assez fort, la mer était calme. Je passais ma journée avec les marins, je les aidais parfois. J'avais pris le mousse sous mon aile et je le vis, quelque jours plus tard, sourire. Le midi nous mangions une épaisse soupe, je rentrais dans ma cabine et lisais une heure. Puis je ressortais et inspectais chaque centimètre du bateau. Tout doit être impeccable. Je ne trouvais jamais rien à dire et je terminais l'inspection un petit sourire aux lèvres, fier de mon équipage, fier de mon navire, fier d'être en mer. Ainsi se passa toute la traversée, sans incident notable qu'un fort coup de tabac. Nous nous retrouvâmes coincé pendant quelques jours sur une mer d'huile, pas la moindre petite brise, dans une chaleur accablante.Mais nous y sommes depuis longtemps habitués et nous passions nos journée à l'ombre des voiles, des cartes à la mains pour les marins et un livre pour moi. De temps en temps je faisais un relèvement, vérifiant si les courants ne nous avaient pas entrainés trop loin, faisait corriger la route à tenir puis une lente somnolence retombait peu à peu. Puis nous sortîmes du poteau noir et la route reprit, comme avant, avec l'espoir d'arriver vite. Ni les vivres ni l'eau ne manquaient mais... Il faut toujours prévoir toutes les éventualités et l'idée de rester sans ressources et passablement désagréable. Nous arrivâmes rapidement. Ce fut un cri qui m'éveilla alors que le jour perçait, bien que je sommeillais depuis deux heures, j'attendais l'aurore pour me lever. "Terre". Je me levais d'un bond, sans attendre, passais un manteau et sortis vivement. En même temps que moi, sortit l'équipage, en un flot qui débouchait des entrailles du navire. Ensemble nous nous accoudâmes contre le bastingage et scrutâmes l'horizon. Je cru un instant que le crieur avait rêvé, en réalité le fin trait noir signalant la terre se confondait avec le miroitement des eaux et la demie-obscurité du ciel comme souvent au petit jour.

Ils riaient et parlaient tous en même temps. Je souris. Le cuisinier apporta alors un plateau chargé de fruit, de pain et de lait. Je n'en avais pas même fait la demande qu'il devançait mon ordre. Je souris plus largement. Nous festoyâmes, assis des cordages, je perçais un autre petit tonneau de rhum. Je ne permets pas à mes hommes de se saouler, en revanche un peu d'alcool met du baume au coeur. Nous étions arrivés, presque une semaine avant ce que j'avais prédit le jour du départ.

Nous arrivâmes doucement. J'aime la Guadeloupe, ses femmes, ses enfants et ses hommes noirs qui descendent les pentes du volcan en riant. Je n'arrive jamais à les considérer en esclave et à comprendre comment on peut les considérer comme tel. Comme si tout les hommes n'étaient pas égaux ! J'ai connu et je connais encore des noirs bien plus respectables que bien des blancs. Je me rappelais alors une phrase de Sénèque qui m'était restée : "Traite ton esclave avec bienveillance. Il jouit du même ciel, respire le même air, vit et meure comme toi. Tu peux le voir libre, il peut te voir esclave." Et comme toujours j'en éprouvais la justesse bien que d'autres m'auraient cité Aristote : "Certains hommes sont esclaves par nature. L'esclave est un bien acquis, et un bien acquis est l'instrument de celui qui s'en sert." On dirait qu'ils ne sont pas touchés par la cupidité, l'envie de pouvoir. Ils vivent simplement, fredonnent toujours. Je sais, le portrait que je trace est bien idyllique et qu'il m'arrive souvent de voir des loques humaines mourir sur le bord de la route sans que personne ne s'en soucie. Je sais que les esclaves sont marqués au fer rouge, je sais que beaucoup meurent sous les coups de fouet. Je sais qu'il est impossible pour un esclave de se rebeller sans qu'il se fasse rouer de coups, une main tranchée et parfois même le nez ou les oreilles. Les Européens avaient inventé les pires méthodes pour les punir. Alors que même dans l'Antiquité il existait des lois pour les protéger, on avait l'interdiction de les laisser mourir de faim ou de soif, de les tuer au poignard, à la hache, à coup de bâton, de les pendre, des les empoisonner, nous les torturons pour la moindre peccadille ! J'en rêve assez souvent la nuit, délirant et pleurant. C'est pourquoi je me voile la face et les aide tant que je peux, sans que personne ne le remarque. C'est lâche, mais je ne sais ce qu'il se passerait si je tentais de m'élever contre cette horreur. Je serrais sans doute tué, et mon équipage se retrouverait alors coincé sur cette terre de contraire, sans revoir ceux qui leur sont cher, et je ne veux pas cela !

Mais reprenons... Lorsque nous accostâmes, tous me regardèrent, les yeux suppliants, je fis un geste de la main. Ils partirent en riant vers les belles filles à la peau doré. Quand à moi, j'en avais retenu un, lui confiais le bateau et descendit à terre. Cela me fait toujours un drôle d'effet de reposer le pied sur la terre ferme après des semaines de traversée. J'ai l'impression que le sol tanguait sous mes pas mal assuré. Je posais une main sur la coque du grand géant, arrimé à un mince ponton de bois. Je regardais autour de moi puis fis quelque pas. Je me fondis vite dans la foule bruyante et colorée et remontais le long des rues pavées de la ville. Je me laissais emprisonner par ce corps unique et mouvant qu'elle formait tout en ayant la désagréable impression d'étouffer. J'évitais les quartiers sales et sortis vite. Je suivis une longue route poussiéreuse. Je revis encore des corps, repliés sur eux mêmes, sans forme. Ils étaient secs, je ne pouvais même plus distinguer le visage de leur crâne, ils n'avaient plus de cheveux, la peau était crevassé affreusement. Ils étaient jaunâtres, je crus tout d'abord qu'il s'agissait de vieux chiffons, tant leur corps avaient peu de volume. Le coeur au bord des lèvres, je fermai les yeux et marchai dans l'ornière du chemin, pour suivre la route exacte. Je comptais environ dix minutes et ouvris les yeux. J'étais assez proche, ma mémoire ne m'avait pas trahit. Je finis tranquillement les dernier mètres qui me séparaient de la luxueuse villa de M. L'Haribon, un ami de longue date. Nous étions écolier dans la même école de St Malo, et puis il était parti dans la plantation de son père, qu'il avait hérité. J'aimais lui rendre visite. Je poussais la lourde grille de fer forgé et entrai dans son domaine.

Je fus reçu par des grands sourires de partout, on me connaissait bien ici. On m'entoura, je demandai à voir le Maître, ils me conduirent en riant. Il était installé au frais sous sa le grand porche, un verre à la main. Des enfants noirs le tiraient par le bras en riant. J'ai oublié de dire que tout ses hommes sont des affranchis et il considère leurs enfants comme ses petits-fils. Tout le monde l'adore. Il m'accueillit en levant son verre et en s'exclamant. Je m'assis un instant près de lui et savourait la paix et le bonheur qui régnait dans son petit domaine. On entendait des rires et des chants. Je me laissai partir dans un songe agréable, les yeux fermés. Mon hôte attendit. Lorsque j'ouvris les yeux je lui souris et nous parlâmes affaires. Il me vendit son sucre, je l'achetai. Je restai souper. Il me traitait plus comme un frère que comme un hôte ou même comme un simple ami. Je rentrai tard le soir sur le bateau. Mes hommes attendaient à terre, groupés autour d'un grand feu. Je les saluais et rentrais dans ma cabine. Je trouvais vite le sommeil. Je dormis comme une souche.

Histoire publiée le 28/06/2007 à 18h11.
Thèmes : Aventure, Fantastique, Mer

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