Le vaisseau fantôme (partie III)
Le matin, je voulus prévenir mes hommes qu'ils avaient une journée de quartier libre après quoi, nous partirions le lendemain. Ils me supplièrent de rester un peu. J'acceptai en riant. Beaucoup avaient de belles amies ici et aimaient passer un peu de temps avec ces belles prostituées avant de retrouver leur respectables épouses, même s'ils les aimaient. Ils se dispersèrent en parlant haut et en riant après m'avoir comblé de leur louanges. Je descendis de nouveau à terre mais cette fois ne quittai pas la ville. J'allai chez un fournisseur et lui demandai de prévoir des provisions pour un long voyage et de les porter à mon bateau avant le lendemain. Je payai et sortis. Je passai toute la journée à déambuler dans les rues les plus crasseuses, me perdant dans les dédales qu'elles formaient. Plusieurs femmes m'abordèrent, des enfants jouaient avec des rats morts. Ici se côtoyait tout les races et toutes les couleur : du blanc au noir en passant par le cuivre et le café au lait, du russe à l'antillais, au chinois. Je m'enivrai de ces contraires, de ces cris de cette pauvreté joyeuse. Je retrouvais, en plus chaud, l'ambiance de mon enfance quand j'allai traîner dans les ruelles les plus obscures où se mouraient en silence quelques vieillards faméliques mais où l'on entendait la vie, les cris, les jurons, les pleurs.... la vie. J'entrai dans une vieille taverne.
Je m'assis sur un banc à trois pieds, dans le fond. La table de bois était noire de crasse. L'air empestait la fumée de pipe, la sueur, l'alcool, l'haleine salé et forte des ouvriers. La pièce unique était bourrée, il n'y a pas d'autre mot, les poutres du plafond étaient noires, les serveurs se bousculaient ou plutôt des serveuses dont le décolleté était tellement plongeant qu'on avait l'impression de tomber dans un puits sans fond. Les hommes les prenaient par la taille, les serraient pendant qu'elles se débattaient en riant. Une sorte de tziganes dansaient sur des tables. Je commandai un alcool peu fort et le sirotai lentement. Une bagarre éclata, je ne m'en mêlai pas. J'observai l'éclat des couteaux tirés, la haine qui brillait dans les yeux, la rage... Les hommes s'étaient levés et acclamaient toutes les personnes qui voulaient y prendre part. Ils se regardaient, formant des bandes serrées qui se regardaient tout en proférant des injures. Lorsqu'en fin la bataille menaça de dégénérer, je me levai et empoignai l'un des belligérants par le revers de la veste. Je suis fort, les années passée sur un bateau, parmi des hommes durs m'avaient, à mon tour durci, et je crains peu de choses. Je leur intimai l'ordre d'arrêter. Soudainement la salle était emplis d'un silence lourd. Les deux me regardèrent dans les yeux, je ne les baissai pas. Il finirent, eux pas les baisser. Je me rassis et continuai à boire lentement. J'observai toute la journée durant la foule qui entrait, sortait, riait, jurait... Lorsque je sortis, la nuit tombait sur la ville.
Je restais encore un long moment à flâner, je rencontrai un de mes marins, le bras passé autour du cou d'une jeune demoiselle, il sourit, un peu gêné. Je le saluais sans mot dire, chacun à ses secrets, je garderais celui-ci. En posant le pied sur le pont, je vis que seul le vieux Morgan, le petit mousse, Denis, et Yannick étaient là. Je leur demandai en riant pourquoi ils n'étaient pas à terre. Le vieux me sourit, je savais très bien qu'il avait tant aimé sa femme qu'aucune ne lui pourrait la remplacé, et il avait reporté son affection sur sa fille, quand à Yannick, il est encore de l'âge où l'on croit que l'amour est quelque chose d'unique qui ne méritait aucun débordement. Et le mousse... Il était perdu, trop petit encore. Je les invitais à manger avec moi. La soirée se passa lentement, nous étions au bord du feu, heureux d'être là, sans désir particulier que de celui de vivre. Nous ne parlions presque pas, nous n'avions pas besoin de mot pour nous comprendre. Nous nous couchâmes très tard.
Le lendemain, je m'éveillai tard. Les trois de la veille étaient encore là, sur le pont. Je les invitais à me suivre dans une longue promenade à travers l'île. Ils acceptèrent. Nous partîmes, chacun chargé d'une gourde d'eau et de quoi manger. Il faisait très chaud et nous étions en nage. Je partis vers la pointe Est. Là, la végétation était luxuriante, les pentes sont trop fortes pour qu'on puisse y faire de la culture et cette partie était exactement dans le même état que les colons la trouvèrent des années et des années plus tôt. Je quittai bientôt le vague petit sentier forestier pour couper en pleine jungle. Je sais que ce n'est pas le terme qui convient mais c'est le seul qui me vient à l'esprit pour cette masse de plantes, dont on ne sait pas comment elles poussent. Nous dûmes nous tailler un chemin à la manchette. La pente était raide, sous nos pas des roches se détachaient et dévalaient en roulant le flanc de la montagne. J'entendais chanter des oiseaux que je ne voyais pas mais que je m'imaginais encore plus beau que tout ceux que j'avais pu voir sur l'île, même si la tache était dure. Je me les représentais multicolore, les plumes brillantes comme polies, des yeux aux reflets d'argent, des becs fantastiques. Je ne cherchais même pas à les entre apercevoir, de peur de voir s'envoler un rêve merveilleux. Les plantes aussi brillaient comme les plantes chez nous après la pluie, sauf qu'ici il n'avait pas plu depuis longtemps. L'air était sec.
Vers midi je me dirigeai vers un point d'eau que j'avais déjà repéré lors d'excursions précédentes. Nous y arrivâmes vite. Nous nous assîmes du petit lac après avoir regardé si aucun serpents n'étaient dans les parages. Les alentours forment une sorte de petit plateau, une sorte de plage s'est formée, entendez par là qu'aucun arbre ne pousse au bord de l'eau mais le sol reste très rocailleux. Néanmoins, les arbres sont si grand qu'ils forment une sorte de voûte qui s'arrête vers les milieux du lac. J'entrevis quelques cacaotiers sauvages que je n'avais pas remarqué la dernière fois ainsi qu'un fromager dont, comme le nom ne l'indique pas, les fruits ne sont pas des fromages mais des sortes de grosses baies dont on tire le kapok. Le soleil ne nous parvenais que par rayons qui s'épanouissaient au sol en grosses flaques dorées. Il y avait quelque part pas loin une cascade dont l'écho de l'eau se dispersant en milles petites gouttelettes nous parvenait assez confusément, comme un murmure lointain. Nous mangeâmes lentement, savourant la moindre miette. Nous avions faim. Nous parlions peu, par petits mots, par petites phrases, sans vraiment suivre une logique. C'était comme des petits monologues mis bout à bout, mais des monologues qui s'accordaient avec la pensée de chacun. Le paysage est magnifique et se passe de tout commentaires qui seraient inutiles.
Nous restâmes un moment puis, sans nous concerter nous enlevâmes en même temps la couche inutile de nos vêtements et nous mîmes à l'eau. J'étais le seul à savoir nager. Nager est une malédiction pour un marin, s'il tombe à l'eau il nage et meure d'épuisement, mort atroce. S'il ne sait pas nager, il coule et la mort est relativement douce. Je fis quelques longueurs pendant que les autres restaient prudemment au bord. L'eau était bonne, assez chaude. Elle avait un goût de terre douce et de feuilles qui n'était pas désagréable. Nous repartîmes. Morgan, qui connaissait bien cette terre, sauva Denis, celui-ci s'était approché d'un mancenillier, arbre dont la sève est mortelle et avait voulu cueillir une branche dont la forme était particulièrement cocasse, il le tira en arrière et le morigéna. Nous passâmes ainsi toute la journée. Je m'étais approché de l'abri des esclaves en fuite mais n'y allai pas, s'ils me connaissaient, en revanche ils ne connaissaient pas mes compagnons et je ne voulais pas passer une heure à parlementer avec eux, bien que j'eusse aimé les voir, surtout le chef un grand homme blond d'un mètre quatre-vingt, à la barbe bien taillée qui portait le curieux nom, pour un esclave de Pierre. Je lui avais sauvé la vie un jour et depuis nous étions ce que l'on pourrait appelé amis. Nous rentrâmes alors que le soleil se couchait. La semaine s'écoula ainsi lentement en excursions, en déambulation et visite à mon ami. Nous repartîmes après avoir chargé le sucre que j'allai revendre un bon prix...
Histoire publiée le 29/06/2007 à 10h39.
Thèmes : Aventure, Etrange, Mer, Réflexion
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