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Les amants de Thelliny

Willand, chevalier depuis le solstice d'été, chevauchait aux cotés de deux de ses aînés depuis quatre jours, devant accomplir une mission dont il ne connaissait pas le but. Ce qui l'énervait grandement. Tout juste âgé de 17 ans, le seigneur de ces terres avait accepté de lui administrer la colée. D'un coup de dague plus chanceux que souhaité, il avait tué le loup terrorisant la région depuis plusieurs mois. Il scruta l'horizon verdoyant avec dépit et arrêta son regard sur les deux cavaliers possédant quelques centaines de mètres d'avance. Sire Saldrick avait passé sa vie auprès du vieil homme qu'était le seigneur Maidhirt. Il avait désormais l'âge de rester dans sa maison entouré de ses fils mais Maidhirt lui avait demandé d'accomplir cette ultime mission avant de se plonger dans les plaisirs d'une demeure accueillante, d'une riche nourriture et d'un calme repos jusqu'à son dernier souffle. Il soupira. Aussi agacé que ses compagnons, le sire Thealens devait songer à sa jeune épouse qui lui avait tout juste annoncé sa future paternité.

Willand passa sa main dans ses cheveux sombres en catogan éclairés de la lumière orangée d'un couché de soleil glacé et bailla avant de combler au galop la distance le séparant des chevaliers.

-Vous voilà enfin jeune insouciant. Nous nous arrêterons d'ici deux lieues, j'en ai assez de vos yeux mi-clos.
-Maître Saldrick, nous atteignons le lieu de notre quête. Nous venons de faire les quatre jours de chevauchée dont vous avez parlé. On l'a confié à deux des plus grands chevaliers de cette région, même du pays, elle est donc importante. Où devons-nous aller ?
-Nous nous rendons à Thelliny.
-Si ce n'est des ruines, des rumeurs d'ombres étranges qu'il y a-t-il ?

Aucun des hommes ne prit la peine de répondre et Thealens reprit son air songeur et inquiet. Le jeune homme se laissa de nouveau distancer. Les étoiles dansant dans un ciel noir semblaient briller plus fort lorsque le feu des voyageurs commença à effleurer l'obscurité.

Willand s'endormit tardivement, écoutant les murmures incompréhensibles de ses compagnons, tout en jouant avec un lacet de cuir noué à son poignet.

-Willand, nous y allons, appela Thealens en poussant du pied le jeune homme qui ronflait bruyamment.

Un fin lit de neige avait recouvert la vallée et le froid exerçait son emprise sur les doigts du jeune homme. Il monta sur son cheval, plongeant son nez dans la crinière foncée de l'animal qui suivait les montures des deux hommes.
Ils parcoururent de nombreuses lieues et aux alentours de midi, ils aperçurent une vielle ville de l'ancien temps. Les ruines dont parlait Willand la veille. Celle qui avait connu les frasques de ses habitants, elle qui avait respiré le vin des fêtes, n'était plus que pierres autrefois posées pour former un mur, une maison, un château. Quelques battisses tenaient encore et une grande partie de l'aile Est de la forteresse était encore entière.

Les cavaliers entrèrent dans citée, les pas des chevaux résonnaient comme les tambours avant une bataille, aucune âme ne troublait ce silence funéraire. La brume avait envahit les lieux depuis des siècles, quelques ronces avaient escaladés les murs. La neige reflétait des ombres passantes comme des fantômes errants, emprisonnés.
Un cri emplit la tête de Willand qui sauta de son cheval et dégaina rapidement la flamberge, qui lui avait été remise par Maidhirt.

-Qu'était-ce ?
-Willand il n'y a rien, souffla Saldrick.
-… Mon amour perdu dans les ages…
-Que s'est-il passé ici ?
-Willand je vous répète qu'il n'y a rien. Remontez en selle.

Une mélodie entrava les questions de Willand qui obéit au chevalier. Thealens chuchota quelques mots à l'adresse de Saldrick qui ferma les yeux et pencha la tête avant de se redresser et de mettre au galop son vieil étalon dans l'étroite ruelle. Thealens le suivit ainsi que Willand qui se retourna une dernière fois en direction des sanglots qu'il entendait à présent et crut apercevoir s'envoler un choucas.

-L'aile Ouest que le vieux a dit ? Mais elle est détruite. Ca va nous prendre des jours de la retrouver.
-De retrouver quoi ?demanda Willand en hurlant.
-Taisez-vous…
-Vous l'entendez n'est-ce pas Thealens ?
-Il n'y a rien à entendre.
-Taisez-vous…
-…Fils abandonné de la haine…
-Sire Saldrick, que s'est-il passé ici ? demanda pour la seconde fois Willand. Quelle est cette mission ?
-Le dernier seigneur ayant vécu ici eut une fille. Sa seule et unique enfant qu'il tenta de marier mais à chaque fois les prétendants disparurent de ce monde. Tués de la même façon, par un homme éprit de la jeune fille qui lui avait donné son cœur. Il savait que l'homme allait épouser son amante car elle attachait autour de son cou un médaillon. Une pièce lisse en argent, incrusté d'une pierre bleu en son centre. Il devint chevalier, espérant un jour s'élever au rang de seigneur et épouser l'élue de son cœur. Il fut tué lors de la grande guerre qui mit au jour un nouvel Age, notre Age. Mais les prétendants continuèrent de se faire tués, les gens s'en allèrent vers Lhaslet au Nord, mais la jeune fille resta, même quand son père s'en alla. La ville fut détruite par le temps, la dernière vielle à avoir quitté cet endroit avait déclaré que la jeune femme cachée sous un long voile noire attendait à la porte de la ville que son amour revienne.
-L'histoire des amants Thelliny, fable connue de tous, ajouta Thealens en soufflant sur ses mains pour les réchauffées.
-Mais nous sommes en 1203.
-Bonne réflexion Willand, cette femme est morte depuis des siècles et nous trouverons ses ossements réduits en poussière dans le château où elle se sera éteinte comprenant l'erreur qu'elle avait commise en vieillissant seule dans cet endroit perdu.
-…Attend éternelle aux étoiles… Larmes cachées par noir du voile…
-Thealens vous l'entendez ?
-Saldrick, hâtons-nous. Willand, pour la dernière fois, il n'y a rien à entendre. Fourrez-vous ça dans votre jeune cervelle.

Ils se dirigèrent vers le château respectant le silence régnant tel seigneur en ville. Un croassement de l'oiseau qu'il avait entrevu peu avant lui glaça le sang lorsqu'il passa sous une arche. Il tentait de remettre des paroles sur la mélodie lui paraissant familière mais inconnue à la fois. Sa mère lui avait peut-être chanté. Mais il n'était pas âgé d'une année lorsqu'elle disparu. La jeune fille, mère trop jeune, connaissant une femme ne pouvant avoir d'enfant, lui avait conduit Willand dans un drap noir.

La femme du forgeron qui l'avait élevé avait simplement révélé au jeune homme qu'elle lui avait attaché le lacet de cuir au poignet et qu'elle avait murmuré son nom avant de remettre sa cape sur ses cheveux noirs et de disparaître en pleurs dans la nuit. Le choucas croassa une nouvelle fois lorsque les chevaliers passèrent devant une pique où il s'était installé.

-Comment peut-il survivre alors qu'il n'a même pas une mouche à gober.
-Willand taisez-vous et avancez.
-Voila cinq jours que je vous suis comme un chien sans savoir pourquoi nous sommes venus dans cet endroit maudit. Cette fois j'en ai assez de me taire.
-Bien, si vous insistez, nous venons récupérer un objet ayant appartenu à la fille de Maidhirt.
-Il a une fille ?
-En a eu une. Sa femme et lui s'étaient rencontrés dans ces ruines et mariée, même avec sa fille, elle continua de venir dans cet endroit maudit. En grandissant la fille vint ici seule. On l'accompagnait quelques fois quand son père nous en faisait la demande. Je n'ai jamais compris ce qu'elle venait y faire, plus tard certains commencèrent à dire qu'elle rejoignait un homme de la seigneurie voisine. A la mort de sa mère, elle se retira de la ville des mois entiers. Je pense qu'elle errait dans ces ruines plutôt que d'épauler son père. Elle revint une fois et jamais personne ne comprit pourquoi Maidhirt entra dans une violente colère. Elle repartit pour ne jamais revenir. Un jour, un voile noire qu'elle portait souvent fut un trouvé par le seigneur sur son lit. Il m'envoya ainsi que le vieux Stohei ici, et nous trouvâmes la jeune fille morte.
-Larmes cachées par le noir du voile, répéta Willand. La jeune femme qu'on voulu mariée portait un voile noir lorsque la vielle femme s'en alla. La jeune femme de la légende, a-t-elle eu un enfant ?
-Willand, c'est une histoire absurde, trouvons le coffret et partons d'ici.
-Fils abandonné de la haine… Elle a eu un enfant.
-Willand !
-Je me tais, je me tais, mais qu'il y a-t-il dans ce coffret ?
-Un médaillon.
-Mais elle…
-Vous allez enfin vous taire ou non ?
-Non, non Saldrick, il n'a peut-être pas tort, mais je ne crois pas aux esprits.
-Un médaillon qui sera une pièce d'argent sertie d'une pierre bleue. La jeune femme eut un fils née dans la haine de son père puisqu'elle n'a pas pu épouser celui qu'elle aimait. Pour ne jamais avoir à répondre aux questions, elle garda l'enfant et l'éleva dans la ville déserte.
-A vous voir, je me rappelle la fille de Maidhirt. Elle avait les mêmes yeux que vous quand elle souhaitait tenir tête à quelqu'un surtout à propos de vielles légendes. Elle les adorait, je ne vous raconte pas les heures que j'ai passée à lui raconter les histoires du pays. En plus d'où sortez-vous ces fables ? De voix mystérieuses et inaudibles pour ceux qui ont un esprit clair ?

Le jeune homme serra simplement les dents et s'hurlant au fond de lui-même qu'il ne servait à rien de riposter. Il n'aurait jamais le dessus sur un tel chevalier.

-Stohei et moi, avions trouvé la fille ici.
-La boite ne doit pas être loin, elle était comment ?
-Je n'en sais rien, je n'ai jamais vu la boite.
-Je ne te parle pas du coffret, Saldrick, de la fille.
-Jeune, mignonne, elle...
-Mais tu le fais exprès ? Comment était-elle lorsque vous l'avez trouvée ?
Willand se mordit la lèvre inférieure, déjà gercée par la morsure du froid, pour dissimuler un éclat de rire tout en réalisant que le sujet ne méritait pas de telle futilité.
-Elle était allongée sur un drap brun, léger. Etendue, un bras vers le nord, ses bottes étaient délacées et posées sur la pierre là-bas. Je crois que ses lèvres formaient un sourire, même si ses paupières étaient closes je suis persuadée que ses yeux bleus devaient briller comme la lune qui l'éclairait. Peut-être était-elle heureuse de sa mort.
-Maidhirt a donc été un si mauvais père.
-C'est un seigneur pas un père. Il lui a accordé tout ce qu'elle voulait mais il ne la voyait pas grandir. On ne sait rien de ce qui a pu se produire dans cette famille. Il la laissait partir dans ces ruines à sa guise, durant des semaines on ne la voyait plus. Aucun père consciencieux n'aurait laissé partir sa fille unique ainsi.
-Mais quelle dispute aurait coûté la vie de sa fille ?
-Je n'en sais pas plus. Il s'est simplement un jour levé un voile noir en main en me suppliant de venir ici. J'ai cru devenir fou lorsque je l'ai vue ainsi. Belle et fraîche mais glacée et sans vie. Et je devais annoncer cela à son père… Lorsque je lui ai ramenée, il m'a dès lors considéré comme son plus fidèle chevalier.

Willand mit pied à terre et instinctivement écarta un lierre la base d'un mur. Sans comprendre, il découvrit le précieux coffret et l'entrouvrit.

-WILLAND ! Fermez cela !

Comme dans un souvenir lointain, il fit glissé le médaillon entre ses doigts, à la fois fasciné et méfiant. Il releva la tête et sursauta à la vue du choucas venant de se poser sur une pierre à ses pieds.

-Comment saviez-vous ?

L'adolescent s'agenouilla et passa son index sur le plumage de l'oiseau qui n'eut aucun mouvement de recul. Il était certain de l'avoir déjà vu. Certain d'avoir tenu le médaillon entre ses mains, tout le château même détruit sembla devenir parfaitement clair dans sa tête.

-Il devait marier sa fille ? Maidhirt ? A-t-il songé la mariée ?
-Oui, répondit Thealens au bout de longues secondes, accusé d'un regard de Saldrick. J'étais en cuisine à l'époque et on avait fait savoir qu'un invité se présenterait. J'ai déjà vu ce médaillon autour du cou de cet homme. Maintenant, en y repensant, il fut tué soi-disant pour sa bourse et Emelyne revint une fois, le médaillon à son cou.
-Emelyne ?
-La fille de Maidhirt.
-Ma mère s'appelait Emelyne. La femme qui m'a élevée me l'a dit une fois. Elle avait déjà vue avant qu'elle ne me dépose à ses bras. Elle avait travaillé au compte de Maidhirt donc avait du y voir sa fille.
-Vous ne croyiez quand même pas que…
-C'est impossible, vous n'êtes qu'un gamin d'une paysanne venant de quitter les jupes de sa mère.
-Saldrick tu as dis qu'il avait ses yeux. Après tout, l'histoire est parfaite, imagine que tu l'annonces à Maidhirt, tu vas toucher de l'or. Son héritier, unique et de sang pur même si on ne sait pas qui est le père.
-Cessez de parler de moi ainsi.
-Partons et brûlons cet endroit. Restez chevalier, vivez et mourrez pour Maidhirt et celui qui lui succédera mais oubliez ce que avez vu ici. Vous gagnerez plus à être fidèle à un homme que d'en gouverner.
-... Mon enfant tu seras roi...
-Prince de ces lieux tu y vivras...Je connais cette chanson.
-Quoi ?
-J'entend une voix, des cris, des pleurs, depuis notre arrivée. C'est une femme qui chante une ritournelle que je suis persuadé de connaître. Et je commence à me rappeler de paroles.
-Je ne peux pas te laisser faire une chose pareille Saldrick. Il faut le dire au vieux.
-Il s'est embrouillé avec sa gosse pour quelque chose. Qui sait si le rejeton n'est pas la raison ?
-En parlant du rejeton c'est de moi qu'il s'agit et vous vous rappeler de son nom quand vous souhaiter lui hurler après. Et je ne suis pas, enfin je ne peux pas être son fils.
-Quel âge avez-vous ?
-Dix-sept ans…
-Même au niveau des dates ça concorde. Je ne peux le croire.

Willand eut l'impression de voir virevolter au dessus du coffret une brume blanche, s'animant autour de l'animal reflétant ses plumes noires. Les pleurs se mêlaient au rire dans sa tête, les paroles devenaient floues et la brume l'engloutissait à présent. Elle se modelait, s'assemblait pour former une image entraînant le jeune homme dans une valse tandis que des flocons légers se mêlaient à leur danse. Il avait sa mère en face de lui, la jeune fille de Thelliny, la fiancée et princesse aimée et haïe par les hommes au cours des siècles.

Saldrick, devant ce fantôme, cette ombre, mit un genou à terre, montrant le respect qu'il possédait pour la jeune femme malgré les années passées. Thealens l'imita, toujours en regardant Willand qui passait sa main sur la joue de la silhouette fantomatique.

-Mère…

Emelyne attrapa le poignet de son fils qui tenait le médaillon. Il y vit le lacet qu'elle lui avait attaché il y a seize ans. Elle caressa ensuite du bout des doigts le cou et le menton de Willand. Il détacha le lacet qu'il n'avait jamais quitté et y glissa le médaillon avant de le nouer à son cou. La jeune fille sourit et le choucas s'envolant vers le ciel passa dans la brume qui se dispersa dans un des ses croassements.

-Mère…

Il leva les yeux vers le ciel brumeux tout comme les autres chevaliers et ils remarquèrent que l'oiseau avait disparu, laissant simplement place à une de ses plumes qui tombait doucement au rythme d'une brise hivernale.

-Bien sur le choucas, déclara Saldrick en ramassant la plume pour la donner à Willand. Sombre et sauvage comme elle est devenue, aussi libre qu'elle le voulait. La couleur de ses cheveux noirs comme ses pensées. Et puis sa fascination pour les oiseaux et les êtres méprisés, incompris. Vous ne pouvez être que son enfant Et je me ferai couper la tête plutôt que d'ignorer l'être que vous êtes. Je défierai le seigneur s'il refuse de vous reconnaître comme héritier.
-Comme vous l'avez dit, il vaut mieux servir que gouverner. Je ne souhaite nullement devenir seigneur. Mais je demanderai à garder le médaillon.

Ils repartirent vers la ville, portant un lourd souvenir. Willand n'en franchi jamais les portes, il partit en pleine nuit. Refusant que le souvenir de sa mère lui soit arraché. On le retrouva mort plusieurs jours après sa fuite, à deux jours Thelliny. Le médaillon n'était pas à son cou, la plume avait du être emportée par le vent et sa flamberge du sceau de Maidhirt avait été brisée.

Thealens, dans ses vieux jours de chevalier, pour une tout autre mission dans la région, retourna à Thelliny. Il souri à la vision brumeuse d'une jeune fille tenant par la main un petit garçon. Lorsqu'il leva les yeux vers le ciel comme il l'avait fait des années auparavant, il vit une plume noire portée dans une bourrasque enneigée.

Histoire publiée le 29/07/2007 à 17h14.
Thèmes : Amour, Fantastique, Légende, Secret, Souvenir

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