Lettre à personne, Lettre à l'écharpe
Hier soir, c'était le réveillon. On a réveillonné, on a eu du champagne, on a fêté en retard l'anniversaire de mon frère, on a été à la messe de minuit avec papa. Il avait l'air content, papa. C'était une jolie messe. Sans falbala, dans une petite église avec une jolie crèche. J'y ai posé la rose dessinée. Le prêtre, il avait l'air gentil. Elle n'était pas bien remplie, tu sais, l'église. On s'est échangé les cadeaux à minuit, mais Isabelle avait perdu le mien alors elle me l'a donné ce midi.
Aujourd'hui, Tante Françoise est venue avec tout le monde. Vincent, Anne-Laure, Véronique, Tonton Gérard. Tout le monde était là. C'était gai, c'était joyeux, c'était vivant, c'était chaleureux. Cela faisait beaucoup de bruit mais c'était des bruits gais, des bruits de vie, des bruits vivants qui chassaient le vide des pièces de la maison. On s'est échangé les cadeaux au dessert, on a fait un "trou champenois" après la dinde, mais seulement pour les adultes, ça faisait trop d'alcool pour nous.
On est allé voir l'âne, j'ai joué du violon, il y a eu quelques erreurs, mais le reste, ça allait. Maman était contente et "Souvenir" est le morceau qui a eu le plus de succès. On a mangé des navettes, Reine et son mari sont venus nous voir, Tante Françoise, Tonton Gérard, Vincent, Véronique et Anne-Laure sont repartis. J'ai appelé Benjamin, il voulait que je le rappelle quand il serait rentré pour me raconter ses histoires de couple. Il était joyeux.
Je ne l'ai pas rappelé. Je n'avais pas envie de savoir ce qu'il avait fait avec sa chérie chez lui mercredi. C'est plutôt facile à deviner.
Je me suis disputée avec maman, Reine est partie avec son mari, papa m'a aidée à monter les chaises de ma chambre, j'ai remboursé à ma sœur les vingt euros que je lui devais et la maison s'est à nouveau tue. Le vide est revenu en même temps que la solitude. Papa devant la télévision, maman dans sa chambre, Isabelle sur son ordinateur dans le couloir qui mène à sa chambre, Alexis sur son ordinateur dans la chaufferie, moi dans ma chambre à écrire sur une feuille de classeur froissée en attendant de pouvoir la taper à l'ordinateur.
Ils passent des vieux tubes à la radio, j'ai le dos contre le radiateur et l'écharpe que Tante Françoise m'a offerte autour du cou. Elle sent bon, cette écharpe. Elle a l'odeur de sa maison. Une odeur de fleurs, de fibres synthétiques et de ce quelque chose d'indescriptible qui se nomme "odeur de souvenirs". Odeur de joie. Joie pour lutter contre le vide.
Tu as dit que je suis un "cas humain". Dans la mesure où chaque être humain est un cas particulier, je ne peux pas le nier.
J'aime l'odeur de cette écharpe. J'aime les souvenirs qui se rattachent à ces odeurs. La maison est figée. La chambre est figée. Je l'ai très vite rangée. Chaque objet est à sa place. C'est bien. C'est rassurant, ce décor où rien ne change. Je peux y enfermer tous les bons souvenirs et laisser le vide à la porte. J'ai enfermé dans un tiroir les dessins de toi. Le vide est rentré. Il est passé par en-dessous. Sous la porte.
Le téléphone sonne. Je ne décroche pas. Quelqu'un d'autre le fera.
C'est sans importance. Le téléphone peut bien sonner. Son bruit est noyé par le vide. Il fait froid dehors. J'ai perdu une boucle d'oreille mais il fait noir dehors et je n'ai pas de lampe pour la chercher. Reine a dit que je devais me couvrir pour ne pas attraper froid. J'ai déjà froid. Reine m'a dit de me couvrir pour ne pas attraper mal. J'ai déjà mal et, bêtement, je joue sur les mots.
Il fait vide, il fait froid, tu ne lis pas, tu n'es pas là, je perds un peu des souvenirs de toi, j'en rattrape, je n'en rattrape pas. Ils ne vont pas loin de toute façon.
Réunions d'odeurs, de souvenirs, de rires. Ces rires que plus personne n'entend. Les rires de Tante Françoise. Les rires des autres. Les rires de cette journée, les rires d'avant.
Mais ils ne sont pas assez puissants contre le vide.
Une chanson que j'ai apprise en cours de musique en quatrième passe à la radio. Elle coupe le vide en deux.
Il est 21h02, il n'a pas neigé, le vide reste inchangé, le radiateur fait du bruit, il n'y a pas eu de pluie, j'ai voulu tout zapper mais la télécommande de mon cœur s'est cassée et mon cœur ne veut plus s'allumer.
Il est comme le vieux lecteur CD, comme la poupée et comme le coquetier : fêler sur le côté.
Histoire publiée le 28/12/2009 à 19h45.
Thèmes : Lettre, Souvenir, Tristesse
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Par andrea1 le 29/12/2009 à 19h56
Jusqu'à hier.
Très étrange... Il se dégage une impression de vide, justement.
Bravo.
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