Métropolitain - Ligne 2
NB : Suite de Métropolitain, à lire après le chapitre Ligne 1.
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Je prends l'ascenseur pour descendre dans la station. Je traîne ma valise derrière moi. J'arrive sur le quai. J'attends deux minutes avant qu'un train arrive. Je m'installe et pose ma valise à côté de moi. Il y a peu de monde pour l'instant. J'observe cette jeune fille, sac sur le dos, qui court pour prendre le métro avant qu'il ne démarre. Mais c'est déjà trop tard, les portes se referment et nous démarrons. Son professeur l'aura lâché quelques secondes plus tard que d'habitude, secondes fatales. Une explication d'une notion qui n'en finissait pas. Personne ne comprenait ce que le professeur expliquait. Alors il avait fallu répéter, faire un dessin au tableau. Quand la sonnerie retentit, le professeur, qui n'avait pas vu le temps passer, se rendit compte qu'il n'avait pas donné de devoirs pour le lendemain. Alors il avait encore fallu prendre les agendas et noter les exercices. Puis ranger les cours en vitesse dans le sac. La jeune fille regarda sa montre furtivement, et se rendit compte que la sonnerie avait déjà retentit depuis trois minutes. Trois minutes fatales. Même en sortant de la salle rapidement, sans saluer ses amies, et en courant jusqu'à la station de métro, elle était arrivée trop tard.
Sur le quai, une femme au visage ridé tire son chariot. Elle est allée au marché et maintenant elle rentre chez elle. Ses petits enfants viennent manger chez elle ce soir. Comme elle sait que leur mère ne fait que des plats surgelés, elle a décidé d'aller acheter de bons légumes. Elle en fera une soupe fraîche, qu'ils mangeront avec des croûtons de pain de campagne grillés à la poêle. Avant de rentrer dans son appartement, elle s'arrêtera leur acheter des bonbons. Elle ira les chercher à l'école et elle les leur donnera sur le chemin du retour. Une fois de retour, la petite fille réclamera des crayons et du papier pour faire des dessins et elle les offrira à sa grand-mère. Le garçon, plus calme, fera ses devoirs et regardera encore une cassette de Disney. Le soir, la maman rentrera tard du travail. Les enfants ne voudront pas quitter leur grand-mère. Finalement, elle leur fera un gros bisou et ils partiront chez eux. La vieille femme se retrouvera seule, comme à chaque fois. Elle espérera que sa fille lui demande rapidement de s'occuper à nouveau de ses petits-enfants.
Une demoiselle vient s'asseoir en face d'un homme assis près de moi. Elle écoute de la musique. Elle pose sa tête contre la vitre et scrute le wagon. L'homme la fixe. Il me semble d'ailleurs que son regard n'a pas bougé depuis que nous sommes entrés. Au contraire, la fille, entraînée par sa musique, fait des mouvements de tête désordonnés. Elle s'arrête brusquement et regarde le noir du tunnel à travers la vitre. Le lecteur a changé de chanson. Celle-ci est beaucoup plus triste. Elle lui rappelle des mauvais souvenirs. Elle était dans sa chambre, un soir, en train de parler avec des copines sur internet. La radio était en marche, mais elle n'y faisait pas attention. Et puis ses parents sont entrés dans la chambre. Ils lui ont annoncé qu'ils allaient se séparer. Puis ils se turent, attendant sa réaction. Pendant les quelques secondes de silence, elle entendit la chanson. Cette chanson qui l'a marquée à jamais.
Un homme téléphone à l'extérieur du train. Il porte un costume, c'est sûrement un homme d'affaire. Son nœud de cravate est tordu. Il fait les cent pas en parlant à un collaborateur. La crise a affecté leur société et ils sont au bord de la faillite. La solution ne vient pas tout de suite. Que faire devant le cours de l'action qui s'effondre ? Une vague de licenciements serait mal vue. Mais a-t-il le choix ? Il serait mieux de relancer la consommation. Pour ça, il faut changer de stratégie publicitaire. Les grands panneaux ne suffisent pas. Il faut aller à la rencontre des gens, distribuer des tracts, publier des communiqués dans les journaux de la région, et compter sur le bouche à oreille. Avec l'argent accumulé pendant les dernières années, et en se serrant la ceinture, il devrait pouvoir éviter le licenciement. C'est mieux pour tous. Le collaborateur approuve, il se charge de rédiger des annonces pour la radio et il financera lui-même la diffusion à la radio locale.
La jeune fille d'à côté enlève ses écouteurs. Elle essuie furtivement son œil humide avant de se lever et de descendre. Sur le quai, elle retrouve son amoureux. Elle se jette dans ses bras. Ils s'embrassent. Elle l'avait rencontré à la suite du divorce de ses parents. Elle était seule sur un banc du bahut. Elle fuyait la présence de ses amies, elle ne voulait voir personne. Il était seul sur le banc d'en face. Elle regardait ses pieds. De temps en temps, elle regardait devant elle. Elle le vit alors qu'il envoyait un texto. Une fois qu'il eu finit, il releva la tête. Leurs regards se croisèrent, mais elle se remit immédiatement à regarder par terre. Lorsqu'elle releva les yeux, elle vit qu'il la fixait. Gêné, il détourna son regard. Elle contempla à nouveau le bitume coloré par de vieux chewing-gums collés et piétinés. Quand elle leva une dernière fois la tête, il était debout devant elle.
Les gens se bousculent pour entrer. On s'entasse. En face de moi s'assoit une femme, la quarantaine. Elle rentre chez elle après une journée au bureau. Je lis dans son regard la lassitude. Une fois dans son quatre pièces, elle devra vérifier que ses deux enfants font leurs devoirs. Il faudra laver le linge sale, repasser et ranger le propre. Il faudra préparer à manger. Balayer par terre. Son mari rentrera. Il allumera la télévision. Elle devra encore aller chercher le courrier que les enfants auront oublié de prendre en rentrant. Payer les factures s'il y en a. Faire les lits. Mettre la table. Les enfants râleront parce que les légumes ne seront pas assez salés et ils ne voudront pas les haricots. Le père les forcera à les manger. Il va s'énerver. Après le repas, il faudra encore débarrasser la table, et faire la vaisselle. Veiller à ce que les enfants ne se couchent pas trop tard. Elle ira chercher une recette sur internet pour le lendemain, et préparera la liste des courses. Et après seulement, elle pourra se reposer et faire ce qu'elle veut. Elle lira un chapitre de son livre préféré, celui qu'elle connaît par cœur. Elle ne fera même pas attention à ce qu'elle lira, elle sera trop fatiguée pour ça. Et elle ira se coucher, bien après son mari. Comme hier. Comme demain.
La station est vide. Deux personnes s'éloignent rapidement dans des directions opposées. Quand ils auront disparu, la station sera déserte. En écoutant attentivement, on l'entend vivre. Elle pousse un cri strident ; le cri du passage et de l'abandon ; le cri de la foule dense et de la solitude ; le cri, enfin, d'un endroit anonyme où se mélangent nationalités et classes sociales, rencontres éphémères d'humains ordinaires. La station vit au rythme des cris des roues sur le rail. Des cris stridents. Lointains ou proches. Proches, puis lointains. La station vit au ralentit pendant quelques minutes, et la vie reprend ensuite pour quelques secondes. Parfois, le dynamisme d'un petit groupe qui attend la meut alors qu'elle attendait paisiblement l'approche d'un cri strident. Les cris joviaux du groupe lui font oublier sa vie misérable. Pour quelques instants de bonheur, avant le retour de la solitude. Les cris s'éloignent, plus aucun bruit n'est perceptible. La station est pâle. Lumière blafarde. Carreaux blancs. Transportée sur les rails. La vie s'éloigne. La station meurt.
Je me lève et prends ma valise. Les gens se poussent pour me laisser passer, voyant que je suis encombré. J'avance péniblement dans les couloirs vers le quai de l'autre ligne, en tirant ma grosse valise. Une patrouille de CRS vient d'arrêter un jeune homme en possession de shit. Quel dommage de gâcher sa vie à cet âge-là, alors qu'on pourrait en profiter. Je me repose sur un tapis roulant qui relie les deux stations. Après quelques autres efforts, j'arrive enfin sur le quai, au moment où un train s'en va. Le suivant arrive trois minutes plus tard. Il y a du monde. Voyant que je souffre, une femme demande à son jeune enfant de se mettre sur ses genoux pour me laisser la place. Je la remercie. Trois ou quatre ans, pas plus. Un papier à la main. Il le froisse, le déchire un peu, le tourne dans tous les sens. Une statue informe apparaît. Il a fini son œuvre. Il me sourit. Sa mère lui dit qu'il faut descendre. Alors il se lève, sa mère le suit, il avance, se tourne vers moi. Ils sortent. Un petit plein de vie.
Un bruit lointain d'accordéon parvient à mes oreilles. Quelqu'un doit jouer dans les couloirs de la station. C'est une musique joyeuse. Joueur d'accordéon, c'est le plus beau métier du monde. Rendre la vie des gens plus poétique, plus agréable pour un instant, donner de la joie de vivre et de l'enthousiasme pour le reste de la journée. La ligne devient aérienne. La ville s'étend encore une fois devant mes yeux. Le carrefour est encore bloqué, comme tous les jours. Toutes ces heures perdues, à attendre dans les embouteillages. Tous ces retards à cause de quelques automobiles qui n'avancent pas. Toutes ces personnes inquiètes parce que leur conjoint rentre plus tard que d'habitude, à cause de ces stupides voitures prises au piège. Véhicules ridicules, que le métro double, que les vélos contournent, et que même les piétons dépassent.
Quelqu'un photographie la verrière de la station. C'est un homme d'une cinquantaine d'année, les cheveux grisonnants. Il prépare un dossier sur l'architecture parisienne. Il se promène dans la ville et immortalise des façades typiques, des monuments intéressants, et aussi des stations de métro originales. Cette verrière est particulièrement travaillée. Ce sont plein de petits panneaux de verres qui reposent sur une structure métallique très symétrique, toute en volutes. Le pont sur le fleuve est beaucoup plus droit. De longues tiges d'acier vert qui zigzaguent. L'eau passe, le temps coule. Je vois la vie filer à côté de moi quand nous croisons un métro dans l'autre sens. Les gens passent comme ce tronc mort charrié par le courant. Plus loin, la vie court. Une personne court après le bus. Les gens sont pressés, toujours. On veut toujours gagner quelques secondes. On court après le temps. Mais n'est-il pas mieux de vivre à son rythme ? Que vaut cette richesse qu'est le temps si l'on n'en profite pas ?
Je n'avais pas remarqué cette publicité, qui doit pourtant être placardée dans toutes les stations. Elle est tellement banale, après tout, mais aussi très originale. Originale, et ridicule, comme souvent. Une femme nue, de dos, encore une. On devine le haut des fesses. Elle se frotte l'épaule gauche avec son gant. On se dit, encore une affiche pour un savon. Presque tous les savons utilisent des femmes nues de dos qui se lavent. Quand une marque de savon n'utilise pas une femme nue de dos qui se lave, c'est qu'elle est de face et qu'elle se cache plus ou moins les seins. La femme est utilisée comme un vulgaire paquet cadeau. Regardez le joli paquet ! Ce qu'on vous vend à l'intérieur n'est pas terrible, mais ce n'est pas grave, quel beau cadeau ! Quelle jolie présentation ! Quelle magnifique nana à poil ! C'était quelle marque déjà ? On l'aura oublié. Quelle campagne efficace. Revenons à mon affiche. La peau de cette femme est pâle, très pâle. Il y a un peu de mousse qui coule en dessous de l'épaule gauche, une mousse très blanche et qui a l'air assez épaisse. Et un slogan. « Aurait-elle confondu son gel douche avec le nouveau Denti+ Blanc Neige ? »
Deux jeunes hommes s'embrassent passionnément sur le quai. L'un doit avoir à peine une vingtaine d'année, l'autre est un peu plus âgé, vingt-cinq, vingt-six ans. Celui-ci n'en est pas à son premier amour. Il a flashé depuis quelque temps sur ce petit jeune, plutôt beau mec. Pour lui, c'est plus difficile. Il a du mal à accepter ses sentiments, il se sent perdu. Il ne sait plus vraiment où il en est. Sa copine a rompu parce qu'il ne lui donnait pas satisfaction au lit. Quand il était avec elle, il imaginait qu'il faisait l'amour avec un garçon. Mais il était honteux de ces pensées, et il n'était pas rare qu'il s'arrête en plein dans son élan. Quand il s'est fait abordé par ce garçon, il n'a pas pu le repousser. Il lui plait bien, au fond. Il le trouve attirant, et compréhensif. Il a su l'ouvrir à un monde qu'il ne demandait qu'à connaître, mais qu'il n'osait pas affronter seul. Bien sûr, tout cela était récent et il ne s'assume pas encore entièrement. C'est pour ça que quand le métro est arrivé, il a repoussé son copain assez brutalement. Il a toujours un peu honte, au fond de lui. L'autre le comprend. Il sait aussi qu'après un certain temps, l'amour triomphera sur la peur du regard des autres. Et alors le métro pourra déverser son flot de méprisants sur eux, ils s'embrasseront quand même.
Une jeune fille est plongée dans son livre. Le grincement du métro l'aura fait émerger. Elle vient s'asseoir à côté de moi et se replonge dans son livre de chez Actes Sud. Elle se réfugie dans un monde parallèle, elle cherche à partir ailleurs, loin de ce monde trop réel. Elle s'en va avec Laurent Gaudé pour un monde imaginaire, triste mais merveilleux. Elle n'est qu'au début de La Mort du Roi Tsongor. Elle y découvrira l'horreur et la grandeur de l'Homme. Elle y verra la beauté des sentiments et le massacre. Elle y trouvera un voyage initiatique et un combat passionné. Elle y apprendra enfin l'humilité et le respect des promesses. Elle tirera des leçons de ce livre. Les romans, écrits par les Hommes, ne sont que leur reflet. L'horreur et la grandeur, le respect et le massacre, sont des qualités que l'Homme possède et articule. Toute histoire a sa part de vérité. Et après avoir commis le pire et le meilleur, il sera temps pour elle d'observer le monde de tout en haut. Et de se faire une place. Entre la grandeur et l'horreur des Hommes.
Nous voila arrivés au terminus. Je suis ce troupeau d'humanoïdes dans le couloir blanc hôpital. Ma valise se fait lourde. Je m'arrête un instant. Je la pose contre le mur et m'assois dessus pour reprendre mon souffle. Putain de valise. Putain de vie. Je cache mon visage entre mes mains. J'essaye de dissimuler les quelques larmes qui me montent aux yeux. Je sors un mouchoir et éponge mon visage. Je me relève et je tire lentement ma valise. Pas d'ascenseur. La montée des escalators est un calvaire, pas facile de tenir la valise en équilibre. L'hôpital n'est plus loin.
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Suite et fin disponible : Métropolitain - Ligne 3
Histoire publiée le 10/08/2008 à 14h45.
Thèmes : Gens, Metro, Quotidien, Routine, Ville, Voyage
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Par missangiedevilish le 15/08/2008 à 13h16
† Abandon, absence, mort...†
J'aime beaucoup cette suite. On comprends toujours un peu plus de ce qu'il se passe dans le premier chapitre - enfin si je puis dire. Là, le personnage nous montre ce que font ceux qui l'entourent.
Je trouve ça vraiment très bien !!
+ 5 pour toi
Bye bye
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