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Par son regard

C'était il y a presque 7 ans.
« Sept » comme les sept merveilles du monde et elle était merveilleuse.
Je m'en rappelle comme si c'était hier de cette rencontre imprévue mais survenue. Ce maudit ouragan venait de raser tout le pays, cette terre qui depuis plusieurs années nous avait accueillie et que ce jour-là, nous quittions, nous fuyons. La peur se lisait encore dans le regard de certains d'entre-nous à l'image de celui de cet adolescent avec lequel j'avais eu un accrochage léger au moment d'entrer dans le bus ; chez d'autres, on lisait des centaines d'autres émotions sur lesquelles on pouvait sans avoir tord coller l'étiquette « pathétique ». Oui, l'ambiance dans le bus était d'une tristesse à en mourir mais pour l'heure, nous espérions tous partir et rester et survivre.

J'en étais venu à oublier mon métier de photographe ; dans ma course pour la survie, j'avais perdu mes lunettes.
Assis tout au fond du bus, dans une espèce de demi clarté, quelques fois, je regardais par le hublot essayant de deviner l'endroit où nous nous trouvions à l'aide de quelques points de repères à l'exemple des panneaux et d'affiches publicitaires ayant tant bien que mal réussis à résister à cet assaut, à ce défi que leur avait lancé ce vent venu des mers puis, je prenais ma tête dans mes mains pour essayer d'effacer ces visages : le visage noir de la mort, le visage sombre de la tristesse, le visage froid de la peur. Bref ces visages qu'avait fait naître cette tuerie naturelle.
Quelques fois, le silence était brisé par les pleurs d'un bébé affamé ou encore par les soupirs d'une personne ayant abandonnée d'autres, les ayant laissé seul face au sort.

Le jour pointait déjà son nez au loin et la clarté de ses rayons se faisait sentir.
Je m'étais assoupi quelques minutes j'en suis sûr mais rien ne pouvait me le confirmer car ma montre avait été cassée. Je la gardais à mon poignet non pas pour sa valeur en terme de francs mais pour cette valeur sentimentale qu'elle avait ; j'avais tant besoin de sentir la présence d'un proche et là, avec cet accessoire banal et futile, j'avais l'impression d'avoir celle qui me donna la vie à mes côtés. Mes pensées n'étaient à cet instant plus claires, à quoi pensais-je ? Je ne sais pas et je ne le saurai sans doute jamais. Mais le bus venait de s'arrêter dans un camp qui avait été établi par les autorités de ce pays dit riche, puissant mais dont les campagnes que je n'avais fait qu'apercevoir m'avait fait comprendre que le revers de ce développement était bien important.
Je décidais de descendre comme la plupart de mes compatriotes pour me dégourdir les jambes, pour respirer cet air qui je m'en souviens encore était si frais qu'il en donnait la chaire de poule.

Je ne sais pas pour les autres mais moi, ce que je vis me figea.
Des blessés, des enfants criant famine aux oreilles de leur mère, aux oreilles de ces femmes abattues et lasses ; elles avaient due parcourir des kilomètres pour venir trouver refuge à cet endroit.
Les images télévisées qui présentaient souvent cet état me revinrent à l'esprit, ses différents rangs au niveau mondial, tout ce qui embellissait son image et dont j'avais connaissance refit surface et là, cette petite fille apparue devant moi. On aurait dit une étoile malgré la saleté qui la recouvrait. L'innocence se lisait dans son regard. Elle devait avoir froid car elle tremblait mais sa main sur la mienne était chaude. Son regard, bien que perdu, on aurait dit qu'il m'accusait de quelque chose.
Chamboulé par cette vision, je m'assis à même le sol et elle fit pareil près de moi.
Nous n'échangions aucun mot.
Le temps s'était pour nous arrêté, on aurait dit que tout était blanc, silencieux. Peut-être mes organes sensoriels s'étaient accordés une pause afin que durant ces quelques secondes, mon esprit puisse s'échapper.
Dans le silence qui nous entourait, elle prit mon appareil photographique et appuya, se tourna, appuya encore et encore jusqu'à ce que les larmes lui montent aux yeux. Elle me le remit et s'en alla en courant vers où je ne sais.

Lorsque le bus repris sa route et que nous avons retrouvé notre pays natal, je dû pendant des semaines essayer à l'aide de plusieurs médicaments oublier mais je n'y suis toujours pas parvenu parce que lorsque l'innocence est frappée, on ne peut dire « passons, oublions ».

J'ai développé les photographies de ce mystère venu à moi et elles sont différentes des miennes.
Elles paraissent plus vraies que nature ; c'est sans doute parce que cette petite savait qu'aucune lumière, aucun jeu de couleur ne saurait mieux décrire la souffrance de ses parents, de ses frères, de ses sœurs, de ces familles que celle offerte par le soleil élément de cette nature qui avait été si brutale avec eux.

Demain, j'exposerai pour la première fois à Londres dans une des plus belle galerie du monde et cette exposition, je lui ai donné un nom : « Le regard d'un enfant ».

Histoire publiée le 09/06/2008 à 09h26.
Thèmes : Catasrophe, Malheur, Regard, Tristesse

Rappel : Ce contenu est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans le consentement de l'auteur.
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Commentaires

Avatar de laetin

Par laetin le 16/08/2008 à 17h26
j'ai cessé d'exister le jour où tu lui as souri!

beau...

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