Perdant à vie
Un...
Cri de gamins, tous courent.
Deux...
Ils se rapprochent du but, se rapprochent de moi.
Trois...
Les plus prudents se sont déjà arrêtés, les autres continuent.
Soleil !
Je me retourne, tentant de percevoir un geste, un mouvement.
Aucune réaction de leur part. Tant pis. Adossée à l'arbre, je reprends ma litanie, notre jeu enfantin. Cette fois ci, je le dis plus vite, j'en renvoie deux au poulailler. Maintenant je le dit lentement, sur un ton monotone, et tous ceux qui ont trop vite cru à la fin ne se sont pas arrêtés à temps. Huit doivent tout recommencer.
Puis enfin le jeu se finit, j'ai perdu, comme perd toujours le compteur. Un autre enfant vient prendre ma place, vient perdre, même si nous nous ne le voyons pas comme ça. Et moi je retourne au poulailler avec les autres, tentant d'être à la fois prudent et rapide...
*Dix ans plus tard*
Un.
Bruits de cavalcade et cris par millier.
Deux.
Les gens courent, toujours plus vite.
Trois.
Ils ralentissent, cherchent quelque chose.
BOUM !
La bombe a explosé, ceux qui n'ont pas trouvé d'abris à temps sont morts.
J'ai 16 ans. 16 ans est aucun avenir. Je me suis engagé dans l'armée, mais je n'avais pas vraiment eu le choix. Là bas on nous maltraite, nous sous-nourris et nous envoie au suicide, balancer des bombes qui peuvent très bien nous exploser dans les mains à tout moment. C'est comme ça qu'est mort Eliott. Un ami. Fini le temps de la rigolade et des jeux dans la cour. C'est à peine si je m'en souviens... La seule chose en commun avec "un-deux-trois-soleil", c'est que dans les deux cas je vais perdre. Parce que personne ne gagne à une guerre. On a tous un ami, un frère, un père mort là bas sous nos yeux. Et ça fait mal.
*Vingt ans plus tard*
Un.
Tous se préparent, calculent leurs souffles, leurs vitesses.
Deux.
Dans leurs têtes, ils sont déjà en train de courir.
Trois.
La pression augmente, explose.
Go !
Et voilà, ils partent...
La guerre est fini et les gens essaient de l'oublier. Pour cela de nouveaux jeux sont crées. La course par exemple. Encore une fois, je pars perdant, je sais que je ne pourrais jamais courir aussi vite que celui de devant. Normal, il est certainement drogué. Moi au moins je ne prends rien. Juste la certitude que je suis un perdant à vie.
*Trente ans plus tard*
Un.
Un visage se trouble devant moi.
Deux.
La peur lui teinte les joues de rouge.
Trois.
Je vois déjà qu'il regrette.
Tchac !
La dent est arrachée, un cri de douleur est lâché, puis la fierté arrive.
Moi je fixe la perle d'os dans ma paume. Mon petit-enfant lui pense déjà aux sous de la petite souris sans se rendre compte de la défaite. Il vient de perdre quelque chose. Une dent. Je sais que ce n'est rien, mais c'est déjà trop. Je sais que c'est normal, mais c'est déjà une perte. Évidemment il ne peut pas comprendre, comme moi à son âge je n'avais pas compris ma défaite à "un-deux-trois-soleil". Mais pourtant, il a bel et bien perdu.
*Quarante ans plus tard*
Un.
J'entends des sanglots.
Deux.
Une main serre la mienne.
Trois.
A présent je ne peux plus courir.
Tiiiiiiit.
Je ne peux même plus vivre.
J'ai vécu 106 ans. Et maintenant je suis mort. Toutes les machines ont été déconnectées et je peux mourir en paix. Enfin pas totalement. Comment peut-on perdre en paix. Oui, car encore une fois, j'ai perdu. Ma vie. Et c'est à ce moment là que je réalise. Tout est absurde.
La vie n'est qu'un jeux.
Un jeux sans gagnant.
Parce qu'on perd tous.
Et tout le temps.
Histoire publiée le 23/05/2010 à 12h21.
Thèmes : Course, Enfance, Guerre, Mort, Perdre, Temps, Vie, Vieillesse
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Par madness0 le 20/04/2011 à 23h57
la vie n'est que vanité
magnifique
Par dead-rose le 30/06/2010 à 11h06
J'adore
Par the-dreamy-fairy le 24/05/2010 à 15h54
Paris magique <3
C'est tellement original la façon dont tu as traité le thème de la mort et de la vie. Même si une vision assez négative de la vie, c'est vraiment bien écrit
+5
Par schweppesagrum le 24/05/2010 à 12h28
Adam's Song
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