Pour passer l'ennui
Je n'aurais pas craqué, n'eussent été ses mains. A la fois tendres et viriles, semblant capables de force comme de douceur, elles étaient assez parfaites pour me pousser à m'engager sur un chemin que je savais sans issue. Je l'avais bien vu, entre deux cours, l'embrasser ou la tenir entre ses grands bras fins. Mais quoi de mieux, pour passer le temps, que de tenter de crever le gros abcès que j'avais au cœur ? Je me suis laissé faire.
Alors ça s'est fait, un mardi de janvier. Peut-être même avant, en fait, lorsque j'avais remarqué ses mains, un après-midi de novembre, alors que nous étions assis face à face à la bibliothèque. J'aurais bien voulu lui dire que je les trouvais belles, ses mains de pianiste, avec leurs doigts fins et fermes, leurs ongles nets, leur air de noblesse, mais j'aurais eu l'air bizarre, alors je me suis tu. Quoi qu'il en soit, ce mardi de janvier, on m'a dit qu'il avait joué, quelques mois auparavant (nous ne nous connaissions pas encore) un petit morceau de Scriabine à un concert de piano. Ce soir-là, j'ai écouté l'étude, seul dans ma chambre.
Les premières notes du piano (j'imaginais ses grandes mains, caressant les touches blanches et noires sous les yeux du public silencieux), les premiers accords m'ont vrillé le cœur comme aucune autre mélodie ne l'avait fait et l'envie d'être amoureux, semblable à une faim, m'a prise dès cet instant. J'ai laissé les notes tomber dans mes oreilles, puis une fois le silence revenu, je suis resté longtemps immobile, laissant flotter dans mon esprit l'admiration, la tristesse, la jalousie, et peut-être une forme de mépris amer de moi-même. Quand j'ai bougé à nouveau, c'était pour écouter Norma, pour me rincer. C'était beau, mais la catharsis fut impuissante : il restait quelque chose de la sensation qui s'était introduite en moi.
J'ai eu ce que je voulais, n'est-ce pas ? J'ai été pris dans le piège, de mon plein gré. Je ne pense plus qu'à lui, qu'à son aura de douceur mêlée de sensualité animale – il y a quelque chose dans ses yeux bleus et ses beaux cheveux bruns qui fait penser au loup et peut-être même à la louve. J'aime ce soupçon de féminité qu'il cache au cœur d'un bloc de virilité insoupçonnable, ce quelque chose de moelleux qui invite à la tendresse.
Demain, je pourrai le revoir, je pourrai fondre à nouveau en entendant sa voix mal assurée d'adolescent, un peu nasale et éraillée, et ses phrases fragiles et hésitantes, aux mots hachés par un bégaiement imperceptible. Le revoir demain, et encore après-demain, et mercredi... et avant que nous ne prenions des chemins différents, avant que nos vies ne suivent plus la même orbite, il y aura encore soixante, quatre-vingts, peut-être cent lendemains, pour le suivre des yeux, pour veiller sur la flamme, pour m'étrangler le cœur, encore et encore. Il faudrait que je lui parle, quand nous serons seuls un instant, il faudrait que j'essaye de lui dire... Je pourrais me jeter à ses pieds et lui répéter « Je t'aime » à m'en rincer la bouche, même s'il fallait en payer le prix, peut-être l'entendre rire de son rire haché et immature, l'entendre demander si, alors, comme ça, j'étais pédé. Il y a des gens qui ne peuvent pas comprendre. Peut-être ne comprendrait-il pas, peut-être croit-il trop bien savoir ce qu'est l'amour pour saisir ce qu'un homme peut éprouver pour lui; plus probablement serait-il touché mais forcément impuissant. Je voudrais simplement qu'il sache, qu'il comprenne qu'il y a ce lac de ferveur dans lequel je me noie...
Et pourtant, je ne parlerai pas demain, ni même les jours suivants. J'aime le silence, plus fort que je ne pourrais aimer Camille. J'aime les non-dits. J'aime intérioriser ce que je ressens. Non. En réalité, le silence et moi, nous nous haïssons; il m'étouffe et je le salis de mes mots maladroits. Nous sommes pourtant habitués l'un à l'autre, depuis que j'ai compris que mon cœur est profondément trivial et que jamais je ne l'ouvrirai à qui que ce soit. Alors, quelle importance pour des sentiments triviaux ?
Quand bien même elle n'aurait pas été là pour lui tenir la main, même s'il y avait une place dans son monde pour mon cœur, je ne serais pas digne de l'aimer. J'en serais incapable, même pour sa barbe de trois jours, son gros nez sensuel ou ses grands yeux bleus, ternes et tristes. Si je pense à Camille, c'est pour pallier mon ennui, pour combler ce vide ontologique, c'est un moyen, en quelque sorte, de ne plus être seul à peupler mon monde.
Et tandis que j'ai les yeux posés dans l'espace vide, pensant aux temps vierges devant moi (que ferai-je demain ?), le silence me dit :
« Voilà une belle illusion que tu te fais. Pour me fuir, pour fuir la solitude, tu t'es retiré dans ton propre monde avec ton Camille imaginaire. La bonne affaire ! Et le Camille réel, qu'en fais-tu ? Il n'est pas avec toi, il ne sera jamais avec toi; il vit hors de ta tête, libre, dans le monde objectif. Et ce n'est pas tout, car s'il fallait seulement souffrir de savoir que son cœur t'est fermé, ce serait facile et tu serais somme toute heureux. C'est parce que tu sais que toi, tu ne l'aimeras jamais, que tu te sens meurtri. Toutes ces pensées qui t'emplissent le crâne ne sont qu'une très pâle imitation de l'amour, et cesser de dormir ou de manger ne te donnera pas plus de crédibilité. Aimer, tu en es incapable. Ton cœur est une outre de médiocrité, et il en gicle partout depuis que le pauvre Camille a mis le doigt dessus sans le vouloir. C'est tout.
Tu le sais, tout cela. Tu ne t'aimes pas, tu ne supportes pas ces instants que tu passes seul, face à toi-même, durant lesquels nous parlons ensemble; alors tu as essayé de te fuir encore une fois, de te remplir la tête avec ce qui te passait sous la main, pour ne plus penser à toi-même, pour ne plus être confronté à l'image que tu te renvoies. Pire, tu es conscient d'avoir voulu te tromper; la tentative de tromperie fut donc un échec, et tu n'as pas réussi à te faire croire que tu aimais Camille. »
Il a raison. Tout est à refaire.
Histoire publiée le 04/07/2011 à 18h21.
Thèmes : Amertume, Béguin, Rêverie, Tristesse
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Par dead-rose le 14/07/2011 à 09h20
Tellement vrai...
Et tellement bien exprimé...
Par simulacre le 06/07/2011 à 15h02
Le passage avec les mains me fait penser au passage d'un livre de Stefan Zweig (dont le titre m'échappe)c'est très bien décrit.Ton texte est très émouvant.
Par vampirette18 le 04/07/2011 à 21h04
Louis...
J'aime beaucoup..

Tout à fait d'accord avec danse-et-eprouvette.
Par danse-et-eprouvette le 04/07/2011 à 20h33
Foutu temps qui passe.
Tellement vrai ...
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