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Pourtant, j'avais des ailes, avant.

Il pleut à verse, ce soir : on entend les murs gémir, les trottoirs battre la mesure. La ville ploie sous les coups. Il ne reste plus grand monde dans les rues : depuis que je suis ici, je n'ai vu que dix-sept personnes. Ça va faire trois heures, bientôt ; je suis trempé jusqu'aux os. Mes doigts ont beau être à l'abri au fin fond de mes poches, j'ai peine à les sentir - l'eau a remporté cette victoire également. Les lampadaires brillent de mille feux, entourés d'un halo de gouttelettes. Feux follets, arcs d'étincelles mouvantes.
Arrête de rêvasser, tu as besoin de toute ta concentration. Elle ne devrait plus trop tarder. Foutu paquet vide, j'aurais bien aimé m'en griller une, pour me calmer un peu les nerfs. Je tâte ma poche intérieure gauche, par acquis de conscience, puis me repositionne un peu mieux sur mes appuis. De là où je suis, on voit à peu près toute la rue - juste un angle mort, mais ce n'est qu'un magasin pour collectionneurs de livres russes : a priori, pas de souci à se faire de ce côté-là.

Ah, des phares.
Et une voiture, derrière. Une grosse, noire, de très mauvais goût - sans doute allemande. Madame est ponctuelle. Il ne lui reste plus que cinquante mètres à parcourir : je peux déjà imaginer la scène. La voiture qui s'immobilise, sans à-coups, puis le chauffeur - probablement habillé en noir - qui descend, l'air très distingué, avant d'ouvrir la portière arrière avec une petit courbette servile. Sa passagère qui descend, dédaigneuse, enveloppée dans un manteau de fourrure aussi moulant qu'hors de prix, puis qui se dirige d'un pas traînant vers l'entrée du théâtre. Ridicule jusqu'au bout des ongles, pénétrée de sa propre importance.
D'ailleurs, la voilà qui sort. À sa décharge, elle a de très jolis cheveux.

Sans me presser, je sors les deux éléments qui attendaient dans ma poche droite, les assemble. Elle a dans les vingt, vingt-cinq ans. Je lève le bras, vise conscienceusement. Elle lève la tête juste alors que je presse la détente. On entend un petit bruit, puis un son mat alors qu'elle s'écroule, presque élégamment, comme un pantin vêtu de soie.
Alors que son corps gît sur le pavé, que son sang part lentement se perdre dans le caniveau, je range mon arme et m'en vais. J'entends les cris de son chauffeur, qui viennent gâcher le clapotement de la pluie. Désolé, Madame n'aura plus besoin de vos services ce soir, Alfred.
Brusquement, je me sens fatigué. Elle t'a vu avant de mourir, tu as plongé tes yeux dans les siens. Elle a vu le canon de ton arme et a compris qu'elle allait mourir. Et toi, tu n'as rien ressenti, tu n'as pas exulté, pas hésité. Ni pitié, ni joie, ni haine. Pas la moindre petite pointe d'adrénaline. Que dalle, même pas la fierté du travail bien fait.
Elle doit être aussi froide que toi, maintenant.

Histoire publiée le 04/03/2007 à 22h02.
Thèmes : Assassin, Indifférence, Mort

Rappel : Ce contenu est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans le consentement de l'auteur.
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Commentaires

Avatar de uriko

Par uriko le 09/04/2007 à 23h53
Sourire de lune

piotr reprend du poil de la bête! Toujours un plaisir de te lire.

Avatar de milly54

Par milly54 le 06/03/2007 à 12h28
de retour :p

^^ trés joli

Avatar de plumedencre

Par plumedencre le 05/03/2007 à 23h40

C'est spécial. Personnellement, j'ai beaucoup aimé!

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