Quelques secondes d'une vie
La nuit est lente à tomber. Pas comme moi. Je sais que quand je me lancerai, je tomberai du toit. J'ai calculé, en quelques secondes, je serai en bas. Je ne sentirai probablement rien, je mourrai sur le coup. Certains disent que quand on meurt, on voit défiler sa vie. Je me demande à quoi ressemblera mon flash-back. Ma vie est si vide, si faite de rien. Si elle doit défiler devant mes yeux, je préfère voir le futur heureux que je n'aurais jamais, que tous les malheurs passés que j'ai déjà vus.
Je veux sauter au moment pile ou le soleil sera juste derrière l'horizon, où le ciel sera éteint, mais luira encore, comme par une erreur du sort. Où tout sera rouge, rouge sang comme ma mort. Plus que quelques minutes encore.
Est-ce que quelqu'un se demande où je suis ? Qu'est-ce que je fais ? Combien de temps faudra-t-il pour que l'on puisse me trouver ?
Je n'en sais rien. Ça y est ! Il est temps pour moi de sauter. Mon dernier plongeon. Je veux qu'il soit parfait.
Je saute, les mains en avant, en « i » magnifique.
« Splash ! ». L'eau gicle, sous elle, le silence se fait, je vois les pieds des enfants, je les vois gigoter, je suppose qu'ils parlent, qu'ils rigolent, mais je n'entend rien. Je refais surface et tout me paraît plus clair. J'entends de nouveau les rires, les cris. Mais surtout les rires.
« - Hihihi ! La grosse vache a perdu sa culotte ! »
Je m'en aperçois soudain, je rougis, la honte m'embrase le regard.
Il s'était moqué de moi. C'était une simple blague, probablement anodine pour lui, mais moi, j'y avais cru. J'y avais placé des rêves et des espoirs. Il me regarde, rigole encore.
- Non mais t'as vraiment cru que je voulais sortir avec toi ? Tu t'es vue grosse vache ?
- Maman ? Pourquoi les gens me traitent de grosse vache ? Je suis grosse maman ? Hein, dis maman ?
Je tire sur la longue jupe noire de maman. Elle fait un geste lassé et projette du savon sur les murs.
- Tu vois bien que je fais la vaisselle, non ?
- Mais, dis maman, est-ce que je suis grosse ?
Elle soupire :
- Mais non tu n'es pas grosse.
Grosse. Quinze kilos de trop. Vous vous rendez compte madame, à son âge c'est très grave qu'une enfant soit si grosse ! Vous imaginez les conséquences que sa masse de graisse peut avoir sur sa croissance ? Je vous conseille d'aller voir une diététicienne qui lui prescrira un régime spécial. Vous plaisantez docteur ! Vous savez le prix que ça coûte ce genre de visite ? Écoutez madame, vous devez aller voir une spécialiste.
Les mots résonnent dans ma tête. La diététicienne entre dans la salle. Elle n'est pas grosse, elle n'est pas maigre. Elle n'a pas l'air spécialement gentille, mais elle m'offre des bonbons. Ses yeux disent : « Pauvre petite, comme tes parents t'ont laissée devenir grosse ! ».
Une grosse bêtise. Voilà ce que c'était ! Une grosse, une énorme bêtise. Mettre un maillot de bain deux pièces, comme toutes les autres filles. Ça c'en était une. Toutes les filles de ma classe portaient des bikinis. Et j'avais treize ans quand même : je pouvais mettre un maillot deux-pièce.
- S'teu plaît, s'teu plaît, s'teu plaît maman. Juste pour la sortie.
- Non.
- Allez…
- Non !
- Mais toutes les filles en mettent !
- Mmmh…
- Allez…
Elle avait cédé, nous avions acheté le maillot. Je me trouvais jolie dedans, et peut-être qu'un jour, si j'arrivais à perdre les cinq kilos de trop qu'il me restait, je deviendrais carrément belle.
Mais mes copines de classe avaient fait des moues dégoûtées devant mon ventre grassouillet, devant le maillot tendu à craquer sur mes fesses, et sur le haut qui paraissait inutilement posé sur la masse de graisse qu'étaient mon ventre et ma poitrine. Quant aux garçons, ils avaient lancé tellement de moqueries, fait tellement de plaisanteries… J'en avais pleuré dans les vestiaires. Des heures.
- Ça fait des heures que tu es enfermée dans les chiottes ! Sors de là !
Ma meilleure amie tambourine à la porte.
- Allez quoi ! Tu peux pas faire péter toute la journée de cours !
J'ai envie de hurler que si. Que je ne veux voir personne, et que je ne veux pas que les gens voient les traces sanguinolentes que j'ai fait sur mes bras avec mon compas. Je ne réponds pas.
- Mais tu fais chier ! Sors de ces toilettes !
Je me penche vers la cuvette des toilettes, je mets mon doigt dans ma bouche, j'appuie sur ma langue, bien au fond. Un premier haut le coeur soulève mon estomac, puis un deuxième. Enfin, mon repas ressort. Je tire la chasse, je sors des toilettes, je me rince la bouche dans le lavabo pour faire partir le goût de la bile. Je me regarde, je suis mince et jolie, comme maman l'a toujours voulu. Comme les autres l'ont toujours voulu. J'hésite. J'ai envie de me frapper pour ce que je viens de faire, de me punir. Le rasoir de papa traîne sur le rebord de la commode. Je me dirige vers la porte, je commence à sortir, me ravise, reviens sur mes pas, ferme la porte à clés et me rabats sur le rasoir.
Rasoir. Voilà l'adjectif qui qualifie le mieux mon nouveau petit copain. Drôle, amusant et intelligent au premier abord. Mignon comme tout. Mais en fin de compte rasoir. Ça fait des heures que nous sommes assis là, sur ce banc en face du lycée. Il me parle, je l'écoute, je fais semblant de rire. Il m'embrasse de temps à autre. Passe sa main sous mon tee-shirt. Je l'arrête avant qu'il ne touche ma peau. Je ne veux pas qu'il sente mes cicatrices, ou les marques encore fraîche de mon auto-mutilation. Je le repousse :
- J'en ai marre. Je me casse.
Il ne fait même pas un geste pour me rattraper. Même pas un geste pour m'arrêter.
Arrêter la voiture lancée sur la route, voilà le but que cherche à atteindre mon pouce levé. La voiture passe à fond la caisse, sans me voir. Je peste. Une autre voiture arrive. Elle s'arrête. Le type qui est dedans doit avoir la cinquantaine :
- Tu vas où ?
- Pas très loin.
Il me regarde méfiant :
- Tu serais pas en train de fuguer ?
- Non !
J'ai seize ans putain ! Qu'est-ce qu'il croit ce type, que je suis assez bête pour ne pas comprendre les avantages que j'ai à vivre chez mes parents ?
- Alors où tu vas ?
- Chez un pote. Vous m'emmenez ?
Il hésite, me fait un signe, je monte côté passager. Il arrête pas de me reluquer, ça m'énerve. Il reste encore quelques kilomètres avant la maison de Vincent, mais je descend.
- Merci beaucoup !
Il me regarde partir. M'énerve. Tous des cons les mecs.
- Mécréant ! Tu me le paieras !
- Oh non… Messire, s'il vous plaît ne me tuez pas !
Je m'agenouille. Je joue le rôle du traître dans je ne sais plus quelle débilité. Maman m'a fait un joli costume. Je dois mettre un pied au sol avant de me relever. J'attends qu'il aie fini sa réplique, et je me prépare à me lever.
- Mer… (je reprends mon souffle après avoir eu des difficultés à me lever)…ci.
Dans la foule, j'entends les cris des gamins :
- Ouh ! La grosse vache ! Elle arrive pas à se lever !
La voix de la maîtresse se fait entendre, mais elle ne parvient pas à les faire taire, à les empêcher de résonner dans ma tête.
Je vomis. Entre deux danses de la fête de Noël organisée par maman, j'ai réussi à me précipiter aux toilettes. Je prends une brosse à dent, me lave consciencieusement la bouche. Le rasoir de papa traîne encore sur l'étagère. Je ne dois pas vomir comme ça, c'est pas bien. Je me dégoûte. Je saisis la lame, la regarde. Je contemple la peau blanche de mon bras. Un petit peu de rouge y ramènerait de la vie.
L'avis de maman n'est pas pris en compte. Papa n'en tient jamais compte.
- Je crois que ta fille devrait pouvoir s'habiller comme elle le veut. Toutes les filles de son âge ont cette liberté.
- C'est ça, pour qu'elle se fasse violer par un de ces pervers de pédophile !
- Mais enfin, ce n'est plus une gamine…
Papa est catégorique, ces pantalons verts sont peut-être moches, trop larges, mais au moins, ils empêcheront les regards lubriques de se poser sur mon petit corps d'enfant.
De toute façon, je me dis en passant en caisse : qui pourrait vouloir d'une grosse comme moi ?
Je grave quelques vers de Verlaine dans ma peau : « Le ciel est de cuivre Sans lueur aucune On croirait voir vivre Et mourir la lune. ». Le rasoir fait des traces fines, le sang jaillit à chaque coupure. Bientôt, les rimes de Verlaine, apparaissent rouge vif, sur mon bras osseux. Je rabaisse ma manche, vais à ma chambre, trouve un bout de tissus que j'enroule autour de mon bras. Plus tard, je reviendrai dans la salle de bains, pour y enlever toutes les traces de sang.
Sans cervelle. Après grosse vache, c'est mon deuxième surnom. Mes camarades de classe sont cruels avec mes balbutiements. Je bégaie, n'articule pas assez, et passe très facilement pour une demeurée. La maîtresse de classe fait semblant de ne rien remarquer. Je supporte mes sobriquets, je les laisse rebondir dans mes pensées. Maman les grondera tous, ou je les punirai seule.
Seule, toujours seule en classe. Seule aux récréations. Je repousse l'attention des autres et me renferme sur moi-même. Je crois que maintenant, c'est ma maigreur qui repousse les garçons. C'est vraiment des cons. Ils ne veulent pas de grosses, ils ne veulent pas de maigres. Ils veulent quoi ? La perfection ? Je jette un regard noir à un élève de troisième en visite dans le lycée. Il détourne le regard, bien plus effrayé que gêné.
Ainsi, je suis maigre à en faire peur.
J'ai peur de me faire gronder. J'ai poussé Louise dans l'escalier. Elle en avait dit trop. Trop d'insultes et de méchants surnoms. Elle montait les autres contre moi. Je l'avais poussée dans l'escalier, et elle était tombée. Je crois qu'elle ne savait pas que c'était moi. Je crois que personne n'a su que c'était moi. Elle s'est cassé le bras. Maman veut m'emmener la voir à l'hôpital, parce que la mère de Louise, c'est une de ses amies, et qu'elle aimerait bien que Louise et moi, on soit amies nous aussi.
Aussi longtemps que dure une vie, aussi longtemps que durent deux vies, aussi longtemps qu'en durent une infinité, il n'en est pas assez pour apaiser toutes les peines. Il me sourit. Ses yeux noirs se posent sur moi. Il n'est pas comme mes précédents petits amis, il ne m'ennuie pas, il fait attention à moi. Il pose sa guitare. Je fredonne encore quelques paroles. Il sourit.
- Tu es vraiment géniale comme fille.
J'ai envie de lui livrer tous mes secrets. J'ai envie de lui faire confiance et de me confier à lui. J'ai envie de lui dire que je me fais vomir, souvent. J'ai envie de lui montrer, mes chairs malmenées. Les cicatrices des poésies de Verlaine. Mais je ne veux pas. Je ne veux pas qu'il ait peur de moi. Je l'embrasse, je me tais. Il reprend sa guitare, on recommence à chanter.
Chante la vie chante, comme si tu devais mourir demain. J'ai chanté tout l'album avec maman. Papa est rentré, nous a traité de folles. Il a éteint le poste, a renvoyé maman à la vaisselle et moi à mes devoirs. Il a continué à nous insulter, à nous dire qu'on dansait comme des traînées. Papa est bizarre, il me fait peur, comme les pères alcooliques. Sauf que Papa, il boit pas.
La bouteille de bière tombe, éclate au sol et vide les quelques centilitres que nous y avions laissé. Quelques filles gloussent et tiennent à peine debout. Moi, je n'ai pas trop bu, j'ai envie de vomir. J'en ai besoin : ça fait trois jours que j'ai pas vomi. Je ne peux pas. Juste pour lui, je me suis promis d'arrêter. Il rigole, arrive à peine à faire sortir quelques notes dissonantes de sa « gratte ». Je m'éclipse discrètement, trouve les toilettes, m'y enferme et vomis. Je peux pas m'en empêcher. Je pleure quand je retourne à la fête, mais personne n'est assez sobre pour s'en inquiéter.
Elles ont des sourires cruels sur les lèvres. Elles cherchent mes défauts, les trouvent, les mettent en valeur. Je ne les aime pas. J'aime pas le collège, les filles y sont pires qu'à la primaire. Les garçons se foutent totalement de moi, je pourrais tout aussi bien ne pas exister. Quant aux profs, ils sont encore pires que la maîtresse, et celle d'EPS a dit qu'il fallait impérativement que je maigrisse.
À peine un splouf. C'est le plongeon le plus gracieux de toute l'équipe de natation. Pourtant, je suis grosse encore. Mais d'après la diététicienne, à ce rythme, j'aurais bientôt perdu suffisement de kilos pour ne plus faire aucun bruit. Je n'ai pas osé lui dire à la diététicienne que ce qui me faisait maigrir, ce n'étaient pas ses régimes bidons, mais ma boulimie.
Il m'a fait un sourire peiné.
- T'aurais dû me le dire. Tu sais, c'est pas grave que tu sois malade. Tu peux te faire soigner.
- Tu veux… Tu veux que j'aille voir un psy ?
Je recule, ses doigts glissent entre mes cheveux.
- Dis… Tu le dis pas à mes parents. Hein ?
- Non, je leur dirais pas.
- Promis ?
- Promis.
Il pose son front contre le mien, sourit. Je lui rends son sourire.
Plus tard, nous nous serions mariés ; sur une plage, dans un pays inconnu. Avec le bonheur, j'aurais oublié mes malheurs, enfoui ma boulimie, j'aurais recommencé à manger, arrêté de me faire saigner. Nous serions restés une semaine en France en guise de voyage de noces. Puis nous serions partis. Nous nous serions enlacés sur des balcons différents chaque soir, dans un nouveau pays chaque jour. C'était notre rêve, faire le tour du monde, parcourir tous les océans, tous les continents, tous les trois : lui, moi, et sa guitare.
Mais il leur a dit. Pourtant il m'avait promis. Ils étaient là, tous les trois, lui, papa et maman, assis à la table du salon.
- Je crois qu'il faut qu'on parle jeune fille.
Je le regarde, il me lance un regard peiné. Papa attend, me montre une chaise.
- Pourquoi tu leur as dit ?
Il ne dit absolument rien, il ose à peine me regarder dans les yeux. Je croyais qu'il m'aimait, mais au fond il est comme les autres, tout ce qu'il veut, c'est qu'on me déteste. Qu'on ne voit que ce qu'il y a de moche en moi. J'écoute à peine ce que dit papa, j'entends à peine les pleurs de maman. Les sons coulent sur moi, sans s'accrocher à ma conscience, comme l'eau de la piscine glisse sur ma peau.
Ça y est c'est fini. Papa a prononcé le mot psy je ne sais plus trop quand, ni trop comment. Mais j'ai compris, d'après eux, c'est psychologique. Ils me prennent pour une cinglée.
Je lui dis rien. Même pas un regard. Je n'essaie même pas de le repousser quand il m'embrasse avant de partir.
Maman a peur de moi je crois. Elle m'évite, ne veut pas croiser mon regard. Dans la salle de bain, le rasoir de papa ne traîne plus. Maman guette tous mes sons quand je vais aux toilettes ou que je me douche.
Au fond, il était comme tous les autres. Je croyais qu'il m'aimait sincèrement pourtant. J'entends encore les paroles de sa chanson résonner dans mes pensées. « Aussi longtemps que dure une vie, aussi longtemps que durent deux vies, aussi longtemps qu'en durent une infinité, il n'en est pas assez pour apaiser toutes les peines… »
J'avais calculé. Il me faudrait quelques secondes pour arriver en bas, quelques secondes pour accomplir mon dernier plongeon, quelques secondes pour embrasser ma mort. Quelques secondes pour voir toute ma vie défiler devant moi.
Histoire publiée le 06/10/2007 à 16h24.
Thèmes : Anorexie, Désespoir, Douleur, Moqueries, Suicide
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Par andrea1 le 28/10/2009 à 15h42
Jusqu'à hier.
Waouh... C'est très beau. Très touchant.
Par x-emo-tion-hell-x le 18/02/2008 à 22h11
Marvin,, je t'aime
MAGNIFIQUE :')
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