Ses vacances d'été
Tous les soirs, je l'attendais. Il tardait, alors je commençais à dîner sans lui, je finissais aussi sans lui. Il n'arrivait pas, alors je regardais la télévision, ou je lisais. Il s'éternisait, alors j'allais me coucher. Chaque nuit je guettais son retour. Il essayait de ne pas faire grincer les portes, il quittait ses chaussures pour faire moins de bruit, et moi je l'écoutais s'efforcer à un silence inutile, souriant à la pénombre depuis le fond de mon lit. Quelques fois, il ne rentrait pas.
Il avait trouvé un job d'été, grâce à moi, mais j'aimais qu'il pense s'être débrouillé seul. Il commençait son service en début d'après-midi, le soir il rejoignait ses amis. Il sortait, je ne savais pas vraiment où, ni avec qui. Je l'enviais: il s'amusait, et moi je passais mon temps à penser à lui, le silence tenant compagnie à ma solitude. Mais il était heureux, et cela me satisfaisait.
Je le croisais quelques fois, quand il se préparait pour passer la matinée avec ses copains, et moi pour travailler. Grand, des cheveux blonds en bataille, les yeux d'un vert presque transparent, il me rappellait l'adolescent que j'avais été. La ressemblance était poussée jusqu'aux plus petits détails comme le grain de beauté sur la joue gauche et la fine cicatrice au menton que nous avions en commun. Il avait sans doute hérité de sa mère son caractère: plutôt optimiste et rieur.
Il rentrait toujours trop tard, mais il était jeune et devait profiter de ses vacances. Il dormait de moins en moins souvent chez nous, dans son lit. L'hypothèse de la petite copine était presque devenue une certitude. J'avais pris l'habitude de ne plus l'attendre avant une ou deux heures du matin.
Un soir, je me sentais d'excellente humeur. Je me suis donc offerte un repas au restaurant, ce que je n'avais pas fait depuis des années. En rentrant, j'ai trouvé la porte non verrouillée. Je me suis un peu inquiétée, pensant à des cambrioleurs, mais j'ai vu une basket qui gisait dans le couloir, ce qui m'a rassuré. Surpris, j'ai appelé mon fils, mais l'appartement était parfaitement silencieux. J'ai fermé la porte en me disant qu'il avait dû faire un rapide saut ici et, dans sa précipitation, oublier de fermer à clé. Je suis allée dans la salle de bains me rafraîchir avant de me mettre au lit. Je n'ai pas entendu mon fils rentrer cette nuit-là, et j'essayais d'imaginer à quoi pouvait ressembler sa petite copine.
Le lendemain soir, en rentrant, j'ai ramassé la basket qui n'avait pas changé de place. Il y avait un message sur le répondeur. Je m'attendais à un appel rassurant de mon fils, expliquant qu'il était chez des amis, qu'il ne rentrerait pas non plus ce soir... C'était un message de son employeur, demandant pourquoi il ne s'était pas présenté à son poste depuis trois jours. Au moins, j'avais de ses nouvelles, mais il se laissait aller et je n'aimais pas trop cela. Je me suis assis dans un fauteuil. Je ne cessais de m'interroger: l'avais-je mal éduqué ? Aurais-je dû me remarier pour lui apporter plus d'équilibre familial ? Lui laissais-je trop de liberté ? Je faisais tout pour subvenir à ses moindres besoins, je lui offrais même du superflu quelques fois.
Je ne savais pas ce que je faisais mal. J'avais beau y réfléchir, je croyais faire tout ce qu'il y avait de mieux pour que mon fils soit un garçon ordonné, droit, ponctuel. Il l'avait toujours été jusque là. Réfléchir ne m'apportait rien de plus qu'une migraine. Migraine que je décidai d'assomer à coups de somnifères, alors je me rendis dans la salle de bains. Mon fils était encore passé durant mon absence. Je ne savais pas ce qu'il cherchait mais il avait dévalisé l'armoire à pharmacie, des boîtes ouvertes traînaient par terre et dans le lavabo. Alors au lieu de somnifères, je pris des comprimés pour mon mal de tête, et je retournai dans mon fauteuil, bien décidé à attendre mon fils et à avoir une discussion sérieuse avec lui. Je ne voulais pas qu'il perde ses bonnes habitudes. Je voulais qu'il reste un fils exemplaire, un bon élève, qu'il aille à l'université, qu'il réussisse sa vie.
J'ai pensé à l'armoire à pharmacie. Que cherchait-il ? De la drogue ? Heureusement, je ne possédais rien qui y ressemble, de près ou de loin. Je l'imaginais drogué, en manque, fouillant, retournant l'appartement à la recherche de n'importe quelle substance de substitution... Et s'il trouvait de la drogue ailleurs ? Il pourrait mourir d'une overdose, loin de moi et sans que je n'en sache jamais rien.
Non. J'avais toujours eu une imagination débordante. Mon fils était un jeune homme honnête. Nous nous faisions confiance, il savait qu'il pouvait me parler de tout sans aucune crainte. Il ne rentrait toujours pas. Je décidai de remettre un peu d'ordre dans la salle de bains en attendant son retour. Plusieurs boîtes étaient ouvertes. Etait-ce juste un coup de colère ? Une brouille avec les copains, ou bien un chagrin d'amour, et la colère retombant sur l'innocent placard à médicaments ? Je ressentis comme un souffle glacial passer près de moi. En y regardant mieux, je constatai qu'il manquait plusieurs comprimés sur certaines plaquettes. C'est en remarquant ma boîte de somnifères quasiment vide que j'ai commencé à comprendre. Je paniquai en notant la présence d'un verre posé sur le lavabo. Non, c'était impossible. C'était mon imagination...
Je me précipitai dans sa chambre. Il était là, étendu sur son lit, dans le noir. Je voulus croire qu'il dormait, mais j'avais compris. En approchant, je vis sur ses lèvres et sur les draps des traces de vomissures. Je m'assis près de lui, anéanti. Je carressai ses cheveux fins collés par la sueur sur son front encore tiède. Il s'était préparé un dernier coktail, explosif. Quand je fermai ses paupières, une dernière larme roula sur sa joue. C'était de l'attention d'un père dont il aurait eu besoin.
Histoire publiée le 12/08/2008 à 16h47.
Thèmes : Fils, Père, Solitude, Suicide, Vacances
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Par lexys le 21/03/2009 à 16h46
Sur la pente descendante.
Histoire aussi belle et aussi tragique que la 1ère...
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