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Sing For Absolution

Le bruit est insupportable. Des centaines et des centaines de personnes marchent dans la queue. Parmi eux, moi. Toutes les 45 secondes, j'avance d'un mètre. Pourquoi cette précision ? Je n'ai rien d'autre à faire, à part attendre. Attendre des heures, sous le froid glacial de ce mois de Septembre. C'est vrai qu'il gèle, à Paris, en cette saison, mais ça en vaut la peine. C'est ce que je ne cesse de me répéter depuis la vieille. Ce concert, c'est tout pour moi, c'est le rêve de ma vie. Je pourrais attendre des jours sans en démordre, parce que ma vie ; la petite vie d'une adolescente de 15 ans, se résume à ça.
Muse. Toutes mes espérances. Avec eux, l'impossible devient possible, je suis plus forte, j'ai l'impression que je ne serai plus jamais seule. Leurs chansons me fait rire, revivre, sentir, pleurer. Je n'avais jamais ressenti une telle chose pour un quelconque groupe avant cela. Peut-être parce que Muse n'était pas un groupe banal. Il était composé de 3 membres : Dominic Howard, à la batterie, Chris Wolstenholme, bassiste et chœurs, et le plus important de tous à mes yeux, Matthew Bellamy. Sa voix emplissait mes oreilles, brouillait mes pensées, mon esprit, faisait faiblir mes jambes et battre plus vite mon cœur. Si mélodique, si magnifique était son chant qu'il faisait perler des larmes au coin de mes yeux. J'avais le sentiment que je ne pouvais pas vivre sans, qu'il était mon sauveur, celui qui comprenait tout, qui me libérait de tout. Non, je n'étais pas comme toutes ces groupies hystériques qui hurlaient en voyant son visage d'ange, ses yeux si bleus qu'on pourrait s'y perdre. J'étais lucide. Non, je ne rencontrerai jamais ce groupe, et Matthew Bellamy ne m'aimerait jamais. Mais moi, je crois que j'étais un peu amoureuse de lui, dans la folie de l'adoration. Pff, quelle connerie… Idolâtrer ainsi une personne !

Matthew Bellamy aimait les belles femmes. Moi, je ne sais pas si j'étais belle, mais je n'étais pas moche non plus. J'avais des cheveux bruns, qui bouclaient au bout, et des yeux presque noirs. Des yeux en amandes, un visage plutôt rond, une petite taille. Je me confondais dans la foule, l'immense stade se dressant devant moi.
Ça y est, j'apercevais le guichet. Avoir ce ticket était vraiment une chance inouïe. 3ème rang, place debout. Je m'en fichais bien. J'étais au 3ème rang ! Je n'arrivais toujours pas à y croire. Je ne pourrais pas le toucher, mais je le verrais si bien…
“ Mademoiselle ? ” Je revins à la réalité et me retournai, surprise. Une femme me regardait, l'air soucieuse.
“ Vous pouvez avancer ! ” Je mis quelques secondes pour m'apercevoir que les gens qui étaient devant moi étaient beaucoup plus loin dans la file, et que je pouvais marcher sur au moins 6 mètres. Je me dépêchais de rattraper les autres, et arrivais bien vite au guichet. Je tendis mon billet, et un homme ayant l'air d'avoir la quarantaine, chauve et épuisé, me fit signe d'entrer.

C'était immense. Bien plus que je ne l'aurais imaginé. Un peu inconsciente de ce qui m'arrivait, je marchais machinalement vers le rang qu'on m'avait indiqué. J'étais si près de la scène ! J'enviais encore un peu les adolescentes qui se trouvaient tout devant, mais j'étais trop heureuse de mon sort pour m'en soucier davantage. Réalité ? Rêve ? J'étais entre les deux. Au fil des minutes, je prenais conscience du moment incroyable que j'allais vivre. Mon premier concert de Muse.
Quand la scène s'alluma et que le public se mit à crier, mon cœur loupa un battement. Sans m'en rendre compte, je m'étais mise à crier moi aussi. Une ombre noire apparut au fond de la plateforme, et je regardais attentivement, les yeux exorbités. Ils arrivèrent, souriants. Matthew avança, sa guitare à la main, et ses lunettes de soleil. Il prononça des paroles dont je ne compris que la moitié, en anglais bien sûr. C'était quelque chose comme :
“ Hi Paris ! ” Toute la salle avait répondu d'une même voix « Hi ! », et on aurait dit que tout le monde s'était fait mal, ce qui était un peu comique.
Il s'approcha un peu plus du micro, et commença à chanter Hoodoo. Tout le monde se tut. Plus un bruit, plus un souffle, à part la voix presque irréelle de mon idole. Mes yeux me picotèrent, et sans que je puisse contrôler quoi que ce soit, une larme coula sur ma joue rosie par le froid. C'était trop beau. Et ça ne s'arrêtait pas là. Il enchaîna avec Feeling good, chanson à laquelle la foule se joignit avec enthousiasme. Blackout, The smal print, Thoughts of a dying atheist, Map of the problematic, In your world…Jusqu'à ce morceau. Ce morceau que je n'écouterai plus jamais de la même façon.
“ Lips are turning blue,
A kiss that can't renew,
I only dream of you,
My beautiful...”
Matt fit un geste aux agents de sécurité, et ceux-ci s'activèrent à chercher quelqu'un dans le public. Alors une jeune femme faisant partie de ces gardes me prit par le bras et me pria de la suivre, si je le voulais bien. Je ne comprenais plus ce qu'il se passait. Qu'est-ce que j'avais fait de mal ? Elle m'entraîna à travers la foule déchaînée, les filles hurlant, pleurant. Tout cela me faisait peur, à présent. Quand je fus devant les marches de la scène, je levai brusquement la tête. Il me regardait. Lui, mon éternel espoir, mon amour de toujours. Mon rêve, ma vie, mon cœur. Celui que je ne cesserai jamais d'aimer. Je n'oublierai jamais ce que j'ai ressenti à ce moment précis. Ses yeux bleus sur moi, m'électrisant et me paralysant comme par enchantement. Il ne pouvait pas me regarder, c'était impossible. Et pourtant… Tout le monde me regardait.

“ Pourquoi elle ? ” cria une fille de mon âge à côté de moi. Non, je ne pouvais pas… Avoir été choisie ? Pendant certains de leurs concerts, les chanteurs choisissent quelqu'un dans le public et les font monter sur scène auprès d'eux pour quelques minutes. Je devais rêver, j'allais me réveiller, j'allais… L'agent de sécurité me poussa gentiment et me dit de monter. Mes jambes flageolaient, je pouvais tomber à tout instant. Mon cœur battait la chamade, faisait tellement de bruit qu'il était improbable que toute la salle ne l'entende pas. Mon corps ne bougeait pas, refusait de m'obéir.
Je montai avec grande difficulté les marches, et arrivée sur la scène, fut éblouie par la lumière des projecteurs. Il fallait avancer ! Encore un effort. Lui, me transperçait toute entière. Qu'il cesse de me dévisager, c'était une torture ! Il continuait à chanter la chanson, avec une voix parfaite. Tout était trop parfait. J'avais un mauvais pressentiment. Mais je n'eus pas le temps de faire quoi que ce soit, je n'étais plus qu'à quelques mètres de celui que j'aimais tant. Je le détaillais avec soin, de la tête aux pieds. Il portait un slim noir, pailleté, et un tee-shirt rouge décoré du slogan de Muse.
Il me tendit la main, et je le regardais, comme morte. J'avais l'envie profonde de faire demi-tour et de m'enfuir à toute vitesse. Mais il n'en était pas question. C'était la chance de ma vie, et je n'allais la louper pour rien au monde. Je la pris, toute tremblante, et je ressentis les effets d'une décharge électrique. Sa main était grande, belle, un peu rougie par endroits, à cause de la guitare. Je regardais le public pendant qu'il m'attirait à lui. On ne voyait quasiment rien, mais j'entendais très nettement malgré la musique les cris et les pleurs de souffrance, de jalousie. Je ne ressentais bizarrement rien pour ces filles qui crevaient de ne pas être à ma place. Je relevai la tête juste au moment où son corps vint s'appuyer contre le mien. Des milliers de frissons me parcoururent des pieds à la tête, comme ça, sans jamais vouloir s'arrêter. Il était chaud, doux, attirant. Je le voulais. Et ne pas avoir à descendre de la scène et retourner dans les rangs. Jamais. Je voulais mourir dans ses bras. Savoure, savoure…Me murmurait une petite voix dans ma tête. Il me prit par la hanche, je crus que j'allais devenir folle. Délirer.

Je le regardais pendant qu'il chantait. Comme à son habitude, il “ bouffait ” le micro avec sa bouche. Ses lèvres étaient belles. Ses yeux se fermaient quelques fois, comme si cela l'aidait à mieux chanter. Dieu qu'il était beau. Ce n'était pas un homme parfait, avec des gros pectoraux et une dentition éclatante, juste Matthew Bellamy. Mais comme des milliers d'autres filles, je l'aimais comme ça. Je passais mes mains autour de sa taille dans un geste incontrôlé, et le serrais contre moi. Il leva un sourcil et me regarda. Quand il me sourit, je crus que cette fois, j'allais m'évanouir à coup sûr. J'avais un sourire de la Rockstar de Muse, moi, Laureline, fille sans aucun intérêt.
Puis, j'explosai. Les larmes sortirent d'un coup, mais je ne hurlais pas. Larmes de bonheur ? Sans doute. Elles roulaient, roulaient, roulaient sur mon visage. Lors du solo de la guitare électrique, il se pencha sur moi, et me chuchota à l'oreille.
“ Do you want something ? ”
Mon cerveau travaillait à fond, mon cœur cognait dans ma poitrine. Sans réfléchir, je lançai, essayant tant bien que mal d'articuler.
“ A kiss. ” Il se releva immédiatement, étonné. Je répétais, souriant à travers mes pleurs.
“ A kiss , I want a kiss.” Il soupira, non pas sans sourire, et se pencha sur moi à nouveau. Il posa une main derrière ma nuque, et l'autre glissa sur mon dos, me déclenchant une autre avalanche de frissons et décharges. Il approcha son visage, ses yeux plongeant dans les miens. Je hurlais, à l'intérieur de moi tout hurlait.
Quand ses lèvres se posèrent sur les miennes, ce fut comme un feu d'artifice à l'intérieur de moi. Tout se confondait, plus rien ne comptait, plus rien n'existait. A part lui. Moi-même, je n'étais plus qu'une ombre, parmi les ombres. Des dizaines de hurlements se firent entendre. Je pus y percevoir de la douleur, de la haine, une peine profonde, très profonde. J'en avais rien à foutre. Je l'aimais, j'avais le sentiment que je l'aimais à en mourir. Je savais pourtant que ce n'était pas vrai. Je ne le connaissais pas. J'étais amoureuse du chanteur de Muse, peut être pas de Matthew Bellamy lui-même. J'étais aussi amoureuse de son personnage, de l'image qu'il se donnait, de sa voix, et son visage. Il se retira, je le regardai, les yeux vides. Avant de reprendre le micro, il me sourit et chuchota « Goodbye » d'une voix douce. Non, je ne voulais pas que ça finisse. Tout se déroulait en marche arrière, après le rêve, le cauchemar commençait ? Je reculais, contre mon gré. Je voulais rester. Je voulais crier, mais rien ne sortait, les mots restaient coincés dans ma gorge. Oh, que j'aurais voulu lui hurler « Je t'aime ! Je t'aime Matthew ! ». Rien. Pas un son, pas le début du début d'un son.
Les agents de sécurité m'empoignèrent, et me firent descendre les marches d'un saut. Je marchais, la musique en fond.
“ Our wrongs remain unrectified,
And our souls, don't be exhumed. ”
Je repris ma place, sagement. Les chansons se succédèrent, et je voulais qu'il me regarde encore. Mais non, il ne me voyait plus. C'était fini.

Allongée sur mon lit, je mis mes écouteurs sur les oreilles, et lançais en tremblant « Sing For Absolution ». Quand la musique emplit mes oreilles, elle emplit également mon cœur et mon cerveau. J'éclatai en sanglots, sans pouvoir m'arrêter par la suite. Je me sentais vide, depuis ce concert. Comme si…En m'embrassant, il avait gardé une partie de moi. Quelque chose manquait à l'intérieur. L'espoir, l'envie, le bonheur. Il avait tout emporté sur ses lèvres, et jamais une pareille occasion ne se représenterait. Et si, finalement, demander ce baiser avait été une erreur ? Et si….
J'étais condamnée à pleurer ma vie entière ?

Je t'aime, Matthew Bellamy.

Histoire publiée le 30/08/2010 à 11h15.
Thèmes : Baiser, Concert, Matthew Bellamy, Muse, Pleurs

Rappel : Ce contenu est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans le consentement de l'auteur.
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Commentaires

Avatar de elarmia

Par elarmia le 20/09/2010 à 04h17

Oui beau texte, tu sais maintenir cette ambiance qui nous trouble, qui nous donne envi de lire plus loin, bravo ton histoire cest super Mais vrai ou...fiction? + 5 !

Avatar de blooody-rose

Par blooody-rose le 04/09/2010 à 22h38
Enfin presque.

Wouhou !
Réalité ? Quelle chance ! Ou quelle malchance, enfin c'est à voir.
En tout cas, très beau texte poignant, qui explique tellement bien, c'est troublant.. On peut saisir les sentiments, les effleurer du doigt.. Joli.

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