Tout comme toi
Le transport arrive. On le voit du bout du boulevard. Il a les inscriptions "Ligne 3" et les noms des quelques endroits par où il passe. Quand il arrivera à mon niveau, il les changera en "Ligne 5" pour passer pas très loin de chez moi. Il est dix-huit heures quinze. Il va s'arrêter pendant vingt minutes. Les personnes qui attendent à l'arrêt rentrent, sauf une qui me dévisage ; ce qu'elle me veut, ce qu'elle attend de moi je n'en sais rien. Pourtant, je l'ai déjà vue ; elle prend ma ligne parfois. Elle me sourit. Pourquoi? Je ne sais pas. Lorsque je vais pour monter dans le bus, elle m'attrape par le bras, fait un "non" de la tête et m'emmène derrière l'arrêt. Je ne sais pas pourquoi mais je n'ai pas peur. C'est un garçon et il est particulièrement mignon. Tout comme moi, il a quinze ans. Tout comme moi, il va au lycée. Tout comme moi, il prend cette ligne. Même si je ne le comprends pas, j'accepte qu'il me prenne le bras. On arrive derrière l'arrêt. La rue est déserte. Il fait froid. En face de nous, l'horloge du clocher de la cathédrale qui se trouve derrière pas mal de bâtiments : que des immeubles tristes et ternes pour la plupart, malheureusement.
- Tu veux retourner en arrière ?
Je ne comprends pas, soit il a une case en moins, soit il me pose juste une question pour me connaître. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas la moindre envie de lui raconter ma vie.
- En quoi ça t'intéresse ?
- En te voyant j'ai compris, t'as pas eu un passé facile, est-ce que tu voudrais retourner en arrière ?
- Qu'est-ce que ça peut faire ? On ne peut pas changer le passé !
- Toi et moi, si ! On peut changer ton passé, ton présent et ton futur.
- La tour : c'est là-bas !
Ici, on appelle "la tour" l'asile psychiatrique qui se trouve à la rue de "la tour". En lui disant, je pointe le doigt derrière moi. Je n'ai jamais été aussi sérieuse en employant cette expression.
- Es-tu capable de me faire confiance, disons cinq minutes ?
- Sincèrement ? Non !
- Super, mets tes mains derrière ton dos.
- Quoi ?
Je ne sais pas dans quel délire il m'emmène, mais je me dis qu'il doit y avoir une caméra cachée quelque part. Pourtant il n'y a aucun passant, les gens sont à l'intérieur du car et ne nous voient pas, le manège qui se trouve sur la place générale de la ville vient de fermer et le responsable est parti. On est caché par quelques arbres. Seuls des piétons sur la place peuvent nous voir, mais qu'importe, nous sommes seuls.
- Mets tes mains derrière ton dos.
- Sincèrement je ne te croyais pas si taré !
- Haha ! Très drôle !
Le ton ironique qu'il venait de prendre m'a déplu quand on sait que j'étais particulièrement sérieuse.
- Non, je suis sérieux. Allez, fais ça pour le fun et si je t'ai raconté des bobards et bien…
Il fouille dans la poche arrière droite de son jean, et en tire un billet de dix euros :
- Si je te mens, je t'offre dix euros.
- Tu comptes m'acheter ?
- Non ça te prendra trente secondes. Si je ne t'ai pas menti tu auras eu la chance de changer ton passé et si je t'ai menti ; en trente secondes, tu auras gagné dix euros.
- Et un aller-retour vers la tour pour m'avoir pris pour une folle, merci bien !
- Y'a personne !
- Bon, si c'est comme ça... Tu me lâches et on fait ça vite.
Pourquoi ai-je accepté ces bêtises ? Je n'en savais rien. Je les avais acceptées, c'est tout. Toujours face à lui, je mets mes mains derrière mon dos. Il se mit derrière moi. Apparemment, le soupir qu'il poussa montra clairement que je n'avais pas fait comme il fallait.
- Non, l'intérieur de tes mains vers ton dos. Et croise tes bras de façon à ce que ta main gauche soit près de ta fesse droite et ta main droite près de ta fesse gauche.
- T'es pas compliqué !
- Je sais, mais c'est le système !
- Tu passes vraiment pour un taré !
- Pour tout te dire : je sais, mais je m'en fiche. Écarte tes doigts, sinon on n'y arrivera jamais.
Je ne comprenais rien, il était derrière mon dos et pourtant il me donnait des consignes toutes plus extravagantes les unes que les autres. Mais pour qu'il me fiche la paix j'obéissais.
Il passa ses bras entre mon dos et mes bras, comme quelqu'un qui va prendre quelqu'un dans ses bras de dos, mais sans jamais arriver au-delà du dos. A la façon dont il serrait, je comprenais qu'il croisait lui aussi ses bras. Il passa ses doigts dans ma main et les referma.
"Maintenant si tu veux que ça marche pense très fort à l'époque où tu veux aller.
- Ouh là ! Précisément ? La date ? L'heure ?
- Non juste l'époque et le lieu, concentre-toi bien.
Je ferme les yeux c'est plus pratique.
- Juste un truc...
- Comment tu veux que je me concentre si tu me parles ?
- Juste pour te dire que ce que je vais faire va t'étonner, mais tu dois rester absolument concentrée, compris ?
- Ok.
Face au vent, je me remémore. Le lieu, il est facile : je le connais par cœur, l'époque, aussi, en gros, j'espère que ça suffira. Concentrée, je ne fais guère attention au souffle que je perçois sur ma nuque. Peu m'importe, de toute façon. Sa tête se rapprochait lentement de mon cou et il y déposa un baiser. Pourquoi l'avait-il fait ? Je n'en savais rien, mais au moment où il allait me permettre d'ouvrir les yeux, j'empocherais dix euros et j'irais prendre le transport, bien que je dois avouer que le baiser dans la nuque n'était pas si mal. Je ne sais pas si je prendrais ses dix euros. C'était juste une simple idée qui me traversait l'esprit. Je n'en oubliais pas la raison pour laquelle je donnais ma concentration en priorité.
- Ouvre les yeux.
Le ton qu'il avait pris montrait soit qu'il était déçu du résultat, soit qu'il était fatigué. Mais je lui obéissais et j'ouvris les yeux. On était dans mon école primaire et des enfants jouaient. Je les connaissais tous. Il avait réussi. Comment ? Je n'en savais rien. Au moment où je me retournais, je lisais sur le visage de mon transporteur une certaine fatigue.
- Faut que je me pose, je vais m'asseoir.
Il fit demi-tour juste avant de revenir sur ses pas pour me rattraper par le bras, histoire de me dire quelque chose qu'il aurait oublié de me préciser.
- Oh! Et nous venons d'être pris pour des magiciens vu que nous arrivons de nulle part, j'aurais dû te préciser de ne pas choisir la cour de récréation.
Autour de moi les enfants me regardaient, incrédules, tout comme celui qui venait de m'amener, comme si nous étions des objets futuristes. Mais j'y pense, nous étions des objets futuristes.
Contre un arbre une enfant pleure. On voit encore sur ses joues les traces laissées par les larmes. Un autre garçon est à coté d'elle. Pourtant ces deux petits enfants me regardaient parce qu'ils ne savaient pas d'où je venais.
Mon dieu, quel choc ! Cette petite fille, cette fille aux cheveux châtain clair ; ce n'est autre que moi, simplement moi. Le garçon qui se trouve à côté d'elle fait simplement parti du groupe des trois qui s'adonnaient à leur passion favorite : me faire du mal. C'est marrant, mais face à moi il est tout petit : ce n'est qu'un petit enfant, qui mériterait bien deux claques ; mais juste un petit enfant, de neuf ans à peine : ce petit-là, mon bourreau, n'a rien d'autre que neuf ans. C'est la première fois que je le vois comme ça. Il se relève sous ses airs de dur qui ne tiennent pas la route et s'approche de moi :
- T'es qui ? D'où tu sors ?
La réplique que je vais dire ne va pas se faire attendre. Comment un petit enfant peut se permettre de faire pleurer une jeune fille plus jeune que lui. Sous ses airs de dur, il n'est, en réalité, qu'un lâche. Même si le fait qu'il ne soit qu'un enfant lui donne des circonstances atténuantes, il me donne envie de vomir. J'ai le droit de me venger, alors je ne vais pas m'en priver.
- Je suis une vilaine sorcière qui vient du futur et qui pourrait bien te transformer en crapaud si l'envie lui en prenait, alors va voir ailleurs.
Désolée, mais là, c'est partit tout seul ! Le genre de réplique qu'aucun enfant ne pourrait gober sauf s'il vient de nous voir apparaître de nulle part, comme maintenant. Il ne s'enfuit pas ; s'il le faisait, la petite fille qui est accroupie en bas de son arbre n'aurait plus peur de lui et il ne pourrait plus venir la faire pleurer. Tout ce qu'il a toujours fait serait détruit et elle pourrait commencer à avoir confiance en elle.
- Je m'en vais parce que j'en ai envie !
Trop drôle ! Imaginez un gamin de neuf ans vouloir partir en courant parce que vous lui faites peur mais juste avant de partir vous dire cette réplique pour faire croire qu'il est un vrai dur. C'est assez comique.
La petite fille en face de moi ne pleure plus. Elle ouvre de grands yeux, son regard hésite entre la peur et la curiosité. Un sentiment que l'on ressent quand on regarde un film d'horreur qui nous effraie mais dont on a envie de connaître la suite. Je regarde avec un grand sourire plein de nostalgie cette petite fille, ce petit bout de chou, ce moi passé. J'étais jolie quand j'étais petite. Bien que je sois heureuse d'avoir grandi, je sais tout de même que, face à elle, des années vont se dérouler. Elle va pleurer le soir dans son lit. Avant d'aller se coucher, elle restera près de la fenêtre et regardera les étoiles comme une enfant curieuse de savoir comment on résout les problèmes, et comment on peut changer le cours d'un destin, pour qu'il nous soit favorable quand on a peur de lui. Je la vois devant sa petite fenêtre, éclairée par la seule lumière de la lune et la regardant comme si, là-bas, la vie était tellement mieux, se dire que quand elle va mourir, elle fera partie des étoiles. Elle rêvera de devenir coiffeuse, mathématicienne ou de prendre la direction d'un casino. Je la vois apprendre à ses peluches quelques herbes qui soignent, à quoi ressemblent les fourmis, ou encore à s'imaginer que son lit est un bateau qui flotte et avoir pris tous les objets de sa dînette pour survivre. Je l'imagine jouant aux petites voitures en s'imaginant être dans cette limousine bleue. Le torrent d'émotions de ces souvenirs, les caricatures des bons moments, seule et toujours seule.
Puis, je la vois pleurer dans la salle de bains parce que ses parents crient. Je la vois regarder son père lever la main sur sa mère puis partir pendant trois jours sans avoir de signe de lui. Je la vois regardant son frère parce qu'il a le courage de s'interposer entre eux. Je la vois qui lentement essaye d'engueuler une peluche pour comprendre pourquoi ils font ça. Engueuler sa peluche et la serrer très fort dans ses bras. Je la vois qui rentre de l'école en essayant d'éviter sa mère, parce qu'elle a encore les yeux rouges à force de pleurer. Je la vois faire semblant de rire pour qu'on l'aime bien. Je la vois à l'anniversaire d'une de ses "copines" où elle pleure sur le lit parce qu'elles ne veulent pas jouer avec elle.
Tendrement je la regarde, cette enfant qui aime un garçon imaginaire, cette enfant qui ne comprend pas pourquoi on ne l'aime pas, pourquoi on ne veut pas venir vers elle, pourquoi elle reste cette enfant sans ami, pourquoi on lui ment, pourquoi celle qu'elle prenait pour sa meilleure amie dit de méchantes choses dans son dos. Cette douce enfant qui offrirait son âme pour que quelqu'un l'aime, pour que celui qu'elle aime existe, pour qu'elle le rencontre. Cette tendre enfant au cœur d'or, au cœur naïf, cette enfant qui va passer des années à souffrir, et porter la souffrance des autres, cette fille au regard noir mais rempli de tendresse, cette petite gamine.
Je m'accroupis devant elle, comme le ferait un esclave devant son seigneur, sauf que moi je ne baisse pas la tête, je lui souris. Ses yeux toujours grands ouverts. Comment vais-je faire pour la rassurer maintenant ?
- Je ne suis pas méchante, tu sais ?
- Je sais.
La réponse qu'elle me donna m'étonna, à vrai dire. Je voyais sa garde se baisser. Pourtant, il y a quelques secondes, on pouvait lire la peur. Le bourreau est parti. Ça doit être ça. C'est la première fois que je ne me comprends pas.
- Tu sais ?
- Si tu étais méchante, tu te serais fichue de moi comme tout le monde, mais tu n'es pas gentille non plus, si tu l'avais été, tu aurais puni le garçon qui n'est pas gentil avec moi au lieu de le faire fuir.
Bizarrement et aussi étonnant que ça puisse paraître la deuxième partie de sa réponse par contre m'étonna guère. "Si j'avais été gentille" or je n'ai fait que le faire fuir, et pour cette enfant, j'ai contribué au fait qu'elle soit encore insultée. Mais je n'ai pas le droit de changer mon passé, je ne sais pas à quoi je ressemblerais, ce que je deviendrais, ça pourrait mal tourner.
Malgré moi peut-être, je souris quand même. Je sais quel parcours elle va encore faire. Elle va souffrir à ce tempo pendant encore deux années et puis ensuite sa souffrance s'accélèrera. Ça ne sera plus celle du collège mais celle de sa famille et elle pleurera plus souvent, le stress et ses nerfs auront besoin de se relâcher, elle ne comprendra pas toujours pourquoi, et viendra un jour où tout changera. Mais la souffrance qu'elle laissera derrière elle, aura duré des années. C'est criminel peut-être mais c'est mignon d'entendre ça, parce qu'à cette époque elle croit encore qu'elle va trouver le secret du bonheur en regardant des étoiles tous les soirs. Petite tête innocente. Mais pourtant je ne peux pas changer mon passé, il m'a permis de me forger et c'est important. Si je détruis tout je ne sais même pas si j'existerais encore quand je reviendrais à mon époque, si au moins je reviens à mon époque. Il n'y a que mes rêves de petite fille pour penser que changer le passé pourrait être une bonne chose et que ma tête d'adolescente pour me dire que je ne dois rien changer et m'obliger à m'infliger les souffrances. Pourtant si je suis venue ici, ce n'était pas pour ça à la base ? Je ne sais pas. Je n'en sais rien, c'est tellement loin tout ça…
- Je ne suis pas une méchante sorcière en réalité, tu vois.
- Je sais.
- Ah bon ? Tu sais tout ?
- Non une sorcière ça n'aime pas le sel, or il y en a dans tes cheveux, une sorcière ne sent pas le parfum et une sorcière ne vient pas par l'intermédiaire de quelqu'un, elle vient d'elle-même.
Je regarde dans mes cheveux je n'ai pas de pellicules et je comprends pas très bien son histoire de sel. Pourtant elle avait raison, il y a en effet du sel dans mes cheveux, mais je ne comprends pas pourquoi. Quand j'étais petite ma mère me racontais comment faire fuir les sorcières et attirer la chance, ce n'était rien que des paroles de superstitions et personne n'y croyais dans la famille, même pas moi, pourtant, tout comme les animaux, ça me fascinait. Je souris, en face d'elle, elle n'avait plus qu'une simple fille, une enfant venue d'un futur proche mais elle ne le savait pas.
- Pourquoi tu es là ?
- Pour te parler.
- Pourquoi moi ?
- Parce que tu es la raison pour laquelle j'ai atterrit ici.
- Qui c'est qui t'envoie ?
- Je suis venue de mon plein gré.
Elle me tendit du doigt son bourreau.
- Tu le connais ?
- Non, pas vraiment, je suis juste venue pour consoler.
Ma réponse m'étonna, enfin l'étonna apparemment. C'était sûrement l'unique fois où quelqu'un venait lui témoigner une marque d'affection. Je m'approchai et je me calai contre l'arbre sous lequel elle était, elle aussi, juste à coté. Elle me regarda. Cette petite enfant allait connaître la compassion. J'espère seulement que ça ne changera pas le cours des choses sinon je serais bien ennuyée. Je m'approche d'elle, elle ne bouge pas, cœur fragile, enfant docile, et tellement facile. Qu'est-ce que j'étais ? Si seulement je le savais, je ne sais même pas ce que je suis aujourd'hui, personne ne sait qui il est au fond.
- Qui es-tu ?
Je suis toi, j'aimerais lui répondre ça mais comment dire "je suis toi" à une enfant qui ne peut comprendre. Je te suis pareil, tu es une petite fille, une enfant docile et pourtant celle que tu vois en face et différente. Elle a refermé un cœur, a emprisonné une douleur, et l'a détruite, elle s'est auto consumée avant de renaître de ses cendres. Je suis toi mais tellement différente.
- Qu'importe, j'ai un prénom, un nom mais je ne sais pas ni qui je suis ni pourquoi j'existe. Le saura-t-on un jour…
- Et c'est quoi ton prénom ?
- Crois-moi ça ne te servirais à rien de le savoir.
Elle se renfrogne, je n'ai pas eu ce que je voulais apparemment, mais qu'importe, je me connais ça va vite me passer, misons cinq secondes encore avant que ma curiosité me fasse poser des questions.
- Comment tu me connais ?
Bingo.
- C'est une longue histoire tu sais, je te connais depuis toujours par ce que tu as vécu.
Je pose ma main droite sur sa tête, pourquoi ? Je ne sais pas, je veux juste capter son regard qu'elle ne le détourne pas, pour qu'elle comprenne bien ce que j'ai à lui dire.
- Tu sais, je sais ce que ça fait, de rentrer chez soi avec les larmes aux yeux, de commencer une journée de travail avec les larmes aux yeux, de se lever le matin et de se coucher avec les larmes aux yeux comme si elles ne voulaient jamais sécher. Même si on ne comprend pas toujours pourquoi on pleure parce qu'on a juste besoin de pleurer.
Tout comme toi je sais ce que c'est d'arriver et de regarder les gens, et même ceux qui se prétendaient être nos amis, nous tourner le dos comme si nous n'existions pas, de croire qu'un jour ça changera et d'en baver encore pendant quelques années, de voir devant soi des parents se déchirer mais faire encore semblant de s'aimer, d'être dégoûtée par ces gens qui pleurent de malheureuse petite souffrance alors qu'en soi on ne dit rien mais on reste déchiré, d'être humilié chaque jour par des propos stupides et entendre dans les moments durs quelqu'un nous dire encore des vacheries pour qu'on éclate encore plus fort.
Tout comme toi je sais ce que ça fait quand on veut se cacher parce qu'on croit qu'on va pouvoir nous laisser tranquille, mais que finalement on nous trouve quand même. Je sais ce qu'est une bête traquée et apeurée, tout ça je le sais, tout comme toi. Tu ne parles pas tu ne prétends rien et tu donnes une raison à tes pleurs même s'il y en a bien plus encore sous tes larmes. Mais tu ne veux pas parler, tu veux qu'on te laisse tranquille.
- On a été méchant avec toi ? Tout comme moi ?
- Et oui, tu vois, tout comme toi.
Apparemment elle était heureuse que quelqu'un partage sa douleur, même si celle qui partageait sa douleur n'était en fait qu'elle-même, elle avait souffert, elle souffrira encore et personne ne partage sa douleur. Même si cette gamine en restera persuadée. C'était comme ça. C'est alors que je compris : c'est compliqué de revenir dans le passé, je regarde vers le banc où s'est assis celui qui m'a amené ici, il était épuisé.
- Tu sais ma chérie, quand tu as envie de sauter par la fenêtre rappelle-toi pourquoi et ce que tu vas perdre avant de le faire.
- Qu'est-ce que je perdrais ?
J'avoue que la question qu'elle vient de me poser me turlupine, à cette époque j'aurais pu sauter je n'avais absolument rien pour me retenir, remarque à l'époque je croyais que mes peluches pouvaient me comprendre.
- Tu perdrais une vie qui t'attends devant toi, et ça c'est très important.
- Tu viens de me dire que je vais encore en baver.
- Je n'ai pas dit que ça n'allait pas s'arrêter.
- Parce que ça s'arrêtera un jour tu crois ?
- J'ai galéré pendant des années et regarde-moi ! J'ai quinze ans et je me sens parfaitement bien maintenant.
- Donc à quinze ans tout sera fini ?
- Peut-être, au fond, on ne sait jamais quand une douleur finit.
Un long moment de silence se poursuivit, comment lui dire que six ans encore c'est long.
- Tu sais, le jour où tout ira mieux, tu vas pardonner pas mal de choses, tu vas prendre du recul tu auras appris ça mais si tu auras réussi à tenir c'est parce qu'au fond de toi et sans que tu le saches quelqu'un aura toujours été là pour toi.
- Personne n'est là pour moi.
- Parce que tu ne le sais pas, tiens je vais te raconter une histoire, un jour quelqu'un m'a dit que ma vie était comme une longue plage, derrière moi, il y a des centaines même des milliers de pas, ils représentent chaque jour que j'ai passé, à coté de moi marche quelqu'un que je ne connais pas, mais il marche lui aussi, et il a marché avec moi tout au long du passé et je sais qu'il marchera avec moi tout au long du futur. Il ne dit rien, pour le moment il me sourit. Et pourtant tous les moments où je me suis sentie mal et je sais qu'il y en a eu énormément il y avait que deux traces de pieds, comme si il n'avait pas été là, comme un ami qui m'aurait mentit. Alors je ne cache pas ce que je ressens cette fois et je lui demande pourquoi les jours où ça n'allait pas il n'était pas là, pourquoi il m'avait abandonné, et il a répondu que les deux traces de pas qu'il voyait, ce n'était pas moi qui marchait seule mais seulement lui qui me portait.
- Personne ne m'a portée moi.
- Crois-moi cette histoire tu vas l'entendre encore une fois avant d'arriver à mon âge, et tu comprendra qui est cette personne qui était à coté de toi et tu vas apprendre à croire en elle, parce que même si tu penses qu'elle est dure avec toi, elle sera en réalité toujours là pour toi. Quand ça n'ira pas, pense que cette personne est là même si tu ne la vois pas.
- Comment croire à une personne que je ne connais pas ?
- Parce que c'est la seule qui t'accompagnera jusqu'à ce que tu arrêtes de croire en elle, mais si tu crois en elle, elle sera là encore jusqu'à ta mort, si tu la fais vivre quand tu ne la sens plus, parce que c'est elle qui partagera ta douleur et te donnera une force intérieur.
Elle n'a pas l'air convaincue par mes paroles mais je sais de qui je parle, pas elle, évidement, je voudrais qu'elle n'ai pas peur de ce qui peut lui arriver, je voudrais qu'elle ai confiance et qu'elle passe devant ceux qui lui faisait mal sans les remarquer. Ce que je suis aujourd'hui c'est grâce à tout ce qui m'est, je sais que ma douleur était juste et qu'elle aura servit à quelque chose, je l'ai pardonnée aujourd'hui et elle m'a endurcie alors ne changeons rien.
- Dis, est-ce que tu me prendrais dans tes bras ?
- Pourquoi ?
- Parce que je t'aime bien.
Cette remarque me fait sourire, la preuve que je suis fière de ce que je suis même quand je ne l'étais pas encore. Enfin, je me comprends. Je m'approche d'elle, ses yeux noirs me fixent, je ne sais pas ce que je pense à ce moment là, c'est tellement loin. La souffrance a persisté, mais ce que je pensais… je ne sais plus.
J'aimerais que cette enfant pense qu'un jour quelque chose de bien va lui arriver. Un jour elle va croire en elle, un seul jour pour qu'elle comprenne que rien ne doit changer, j'aimerais qu'elle sache que c'est elle qu'elle a devant elle, que cette enfant qu'elle apprécie ce n'est en réalité que ce qu'elle deviendra, mais je ne dois pas lui dire, je ne dois pas trop changer le passé, je dois souffrir pour rester ce que je suis maintenant, pour être ce que je veux devenir : moi, tout simplement.
- Je le saurais quand ?
- De quoi ?
- Quand elle sera là, je le saurais quand ?
- Elle est là, tout au fond de toi et à tes cotés chaque jour, elle t'a mise au monde, elle a souffert pour toi. Cette personne est toujours là, mais pour l'instant tu ne veux pas le voir. Tout simplement.
- Quand est-ce que je la verrais ?
J'ai envie de lui répondre, mais elle comprendrai que je suis elle, que je sais tout de sa vie, à la minute où elle le ressent, mais non, je dois la protéger, ME protéger.
- Alors là… Comment veux-tu que je le sache ? Tout comme toi je ne sais pas quand vont arriver les choses, tu l'as dit toi-même, je ne suis pas une sorcière juste une personne normale qui a vécu les mêmes choses que toi.
-Oui… tout comme moi. J'aurais espéré que tu le saches.
- Je ne suis pas une voyante, je te ressemble c'est tout.
Elle vient vers moi, j'ouvre les bras et elle se cale là, contre mon cœur, contre SON cœur. Je pose ma main sur ses cheveux châtains clairs, avec le temps ils vont brunir, qu'importe, les détails ne lui serviront à rien. Mon transporteur est assis sur le banc à l'autre bout de la cours, il est entouré de la curiosité de ma meilleure amie qui m'a détestée et de deux de ses copines. Ma meilleure amie était très appréciée en ce temps là. Aujourd'hui elle a disparue, elle n'apparaît quasiment plus dans ma vie, et dans mon cœur une autre personne a pris sa place. On se sépare de plusieurs personnes qui nous ont fait souffrir même si on les aime. C'est comme ça. Je regarde l'enfant que je tiens dans mes bras. Elle va se séparer de sa meilleure amie, en trouver une autre, aimer un garçon, même si elle va penser qu'elle n'est pas normale parce qu'elle aura mis du temps à tomber "amoureuse", elle aura presque mon âge quand ça va lui arriver alors que toutes les autres ressentiront ça assez tôt. Elle aura assez de recul pour comprendre que se ne sont que des "amourettes de quinze ans" et que toute la vie tourne autour de ça : "l'amour", elle va être blessée, humiliée, de la même manière qu'elle l'aura été aujourd'hui, mais cette fois là, elle aura un atout : elle l'aura déjà vécu et elle fera face. Je suis ravie d'avoir dépassé tous ses événements, et encore je sais que rien n'est fini.
Mon transporteur est plus reposé, moi j'ai dit à cette jeune fille tout ce que j'avais à lui dire. On m'a offert l'opportunité de changer le passé, et je n'ai rien fait. Quelque chose me dit que j'ai eu raison.
Tout est calme. La fin de la récréation ne va pas tarder. Les institutrices ne devraient pas être longues à arriver dans la cours, vu qu'elles ont dû finir de boire leur café. Le moment va être venu pour moi de rentrer dans mon époque. Quinze minutes se sont écoulées depuis que nous sommes arrivés, mais je la garde encore près de moi. Je garde encore mon passé dans mes bras, comme une envie de me rassurer. Je me dis que grandir c'est bien, mais que de rester une enfant ce n'est pas mal non plus. Quoique, dans mon cas, je ne veux pas revivre ce que j'ai vécu.
Une personne s'approche derrière moi, le transporteur fou n'est plus sur le banc. Je me retourne, et la petite dans mes bras suit le mouvement. C'est bien lui derrière moi. Il a compris, tout comme moi.
- Marie, il faut qu'on y aille.
J'ouvre mes bras et je lâche l'enfant. Je la laisse là, contre son arbre. Je vais l'abandonner à elle-même maintenant. Son destin, MON destin va être entre ses mains. Je me lève et je m'approche de mon transporteur, mets les mains derrière mon dos et croise les bras, tout comme on l'avait fait pour l'aller. Il se met derrière moi et met ses doigts entre les miens après avoir, lui aussi, fait une croix avec ses bras. Avant de partir, je regarde une derrière fois mon moi passé. Je souris à cette enfant. Elle me regarde avec des grands yeux. Elle vient d'entendre quelque chose d'étonnant apparemment et un sourire se dessine sur ses lèvres roses.
- Tu t'appelles Marie ? Tout comme moi ?
Je souris à mon tour. Vient-elle de comprendre ? Je ne sais pas, mais ça me fait sourire. Le garçon va pour déposer un baiser sur ma nuque et avant de disparaître, je réponds à cette enfant curieuse :
- Oui ma chérie, tout comme toi…
Nous sommes revenus dans notre époque. Je n'ai pas eu besoin de penser où il fallait que j'aille apparemment, vu qu'il l'avait fait pour moi. Le transport n'est pas encore parti. Mon transporteur me lâche.
- Alors ?
- Alors tu avais raison.
- Tu es toujours là, tu n'as pas changé, tu n'as rien changé n'est-ce pas ?
- Non.
Un sourire se dessine sur ses lèvres, c'est alors que je compris : la raison pour laquelle il m'a emmené dans le passé n'était pas pour me permettre de le changer mais pour me faire comprendre que je ne voulais pas le changer. Et il avait gagné. Nous avions en quelque sorte tous les deux gagnés.
- Pourquoi j'avais du sel dans les cheveux ?
- Pour attirer la chance.
- Tu es superstitieux ?
- Eh ! Je viens de t'amener dans le passé, ça t'étonne que je sois superstitieux ?
- Non, vu sous cet angle, c'est clair que non.
Il se mordit la lèvre inférieure, apparemment une question lui brûlait les lèvres et il avait une folle envie de la poser. Pourquoi ne la posait-il pas ? Peut-être parce qu'il avait peur de la réponse tout simplement, ou peut-être parce qu'elle était évidente.
- Je suis toujours fou ?
- Non, je dois même avouer que je n'ai pas trouvé le transport désagréable.
Je souris. Tout était fini maintenant, mon passé était bel et bien derrière moi, il ne me hantait pas, ou plus. Est-ce que j'avais vraiment besoin de ça pour le comprendre ? Oui, sûrement.
L'image de cette petite enfant, de ce petit moi me revint à l'esprit. J'allais peut-être oublier. Oublier que je suis venue dans le passé, oublier que j'avais fait ce voyage. Peut-être pas. Je n'en sais rien. Mais cette image pour l'instant persiste et mes dernières paroles restent dans ma mémoire.
- Tout comme toi.
Histoire publiée le 31/08/2008 à 22h30.
Thèmes : Adolescence, Jeunesse, Passé, Souffrance, Souvenir, Tristesse
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Par monart le 26/05/2009 à 23h40
Beaucoup de styles en un : ceci donne un effet enfantin. A retravailler selon moi sinon le fond est bon. Quelques fautes de grammaire aussi...courage...
Par scorpion17 le 29/04/2009 à 22h18
Bonne histoire, bravo.
Par cath18 le 20/10/2008 à 23h41
vraiment trop bonne ton histoire!!XD!!
Par sakuralex le 18/09/2008 à 19h41
je suis une ouff je fé du vélo sans casque xD
j'ai vraiment apprécier
Par shamiru le 01/09/2008 à 20h33
veut devenir peter pan
merci
Par dadineangel le 01/09/2008 à 17h30
j'aime bien!
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