Tu es plus sage que moi
L'homme dort. La bouche légèrement entrouverte , il se retourne sur le canapé en soupirant légèrement. Pendant un instant il semble sur le point de bouger, les muscles légèrement crispés, puis il se détend et se recroqueville sur lui-même. Un léger bruit se fait entendre. Il ronfle doucement, comme un chat qui ronronne. Et soudain ses traits se crispent légèrement. L'homme rêve.
Il sort de son travail, fatigué et las. Il est encore tôt, il n'a pas pu rester à parler avec une amie, il doit passer faire quelques courses. Il prend son vélo, le pousse et franchit le portail. Arrivé dans la rue, il monte et s'éloigne en pédalant. Quelques mètres plus loin il s'arrête et jure, il a crevé. Et évidemment il n'a ni rustine, ni colle… Il soupira. Rentrer à pieds, quelle joie. Surtout qu'il doit faire un détour non négligeable. Il hausse les épaules. Un rayon de soleil vient caresser sa joue et une coccinelle se pose sur son épaule, comme pour lui murmurer des confidences à l'oreille. Un sourire naît sur ses lèvres, qui s'élargit peu à peu pendant qu'il se plonge quelques minutes dans ses pensées. Lorsqu'il en sort, il sursaute légèrement, comme s'il se réveillait, il prend son vélo, et commence à le poussée le long du trottoir. Un chanson lui vient au lèvres, il chantonne tout bas. On se retourne sur son passage, il sourit encore. Au long il entraperçoit la tour Eiffel. Il songe qu'il faudra qu'il y amène son fils, depuis le temps qu'il n'a pu le faire. Il faudrait… Non il n'ose y songer, il n'a pas le droit. Et il doit organisé ses prochaines vacances. Il se sent soudain plein d'énergie. Il marche d'un pas plus vif. Déjà il aperçoit la Seine, ou plutôt les deux côtés d'un pont, entre deux voitures qui s'entassent en file bien ordonnée, bruyante. Il avance d'un pas plus vif, s'engage sur le pont. Petit regard pour l'eau qui coule. Un vers d'Apollinaire lui remonte à l'esprit. La Seine… décidément, elle en aura fait couler de l'encre cette bonne vieille Seine. Et elle en aura vu des noyés… Il chasse ses pensées sombres. C'est alors qu'il la voit. Une petite fille assise sur la rembarde, les pieds dans le vide. Elle lui tourne le dos, il ne voit qu'une masse confuse de cheveux blonds, un long manteau noir et une jupe tout aussi noire. Personne ne semble la voir. Elle est seule. Les gens tournent autour d'elle sans s'arrêter. Il fronce les sourcils, elle semble attendre, mais attendre quoi, attendre qui. Il s'approche sans bruit et la regarde un long moment, fasciné. Elle ne bouge pas, ne parle pas. Lorsque enfin il décide de s'approcher il le fait à petit pas, comme par peur de briser quelque chose qu'il ne peut voir. Il lui effleure l'épaule de la main, pour la prévenir de sa présence. Elle ne bronche pas. Sa tête se penche légèrement sur le côté comme celle d'un petit oiseau, signe qu'elle écoute. Il pose son vélo contre la barrière et prend la parole. Il ouvre la bouche et balbutie, soudainement intimidé :-Ca va ? Il la sent sourire, sans pouvoir le voir. Un long instant passe. Lorsqu'elle prend la parole, il en demeure saisi, légèrement apeuré sans comprendre pourquoi, peut-être parce qu'elle a une voix trop douce pour être naturelle. Elle souffle :
-Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Il en reste bouche bée, le même vers qu'il avait en tête. Une jeune fille qui connaît encore Apollinaire , qui le cite sans sembler faire des effort de mémoire. Il se met à trembler sans pouvoir s'en empêcher. Un long moment passe, elle regarda toujours l'eau qui coule à ses pieds, quelques mètres plus bas. Il ne voit toujours pas son visage. Il répond dans un souffle, se rendant compte qu'il vient de retenir son souffle pendant quelques instants : Apollinaire. Elle se retourne alors, il voit son visage. Elle sourit avec une infinie douceur. Des yeux gris, couleur du temps, couleur de mer, il ne sait pas. Elle le regarde longuement, comme pour graver ses traits. Elle répondit doucement : Je t'attendais. Elle sait, il sait. Autour d'eux personne ne s'arrêtent, personne ne la voit. Ils ne voient qu'un homme qui tremble seul. Elle lève une main et le touche légèrement à la joue. Décharge électrique, comme un circuit survolté. Elle le regarde et répond de nouveau : -Je t'attendais. J'ai fini de t'attendre. A toi de voler. Et avant qu'il puisse la retenir elle bascule dans le vide. Il a le tant d'apercevoir, deux grandes ailes blanches usée entre les pans du manteau. Il se penche pour regarder. Un trou dans l'eau. Un éclat de rire qui en monte. Quelques cercles qui perturbent la paix des eaux. Une main qui se tend en un dernier salut. Une mort.
L'homme hurle avant de s'éveiller en sursaut.
La jeune fille s'éveilla en sursaut, tout les sens aux aguets. Elle scrute le noir de sa chambre, écoutant le silence de la nuit. Rien ne semble avoir troubler l'harmonie paisible qui règne. Elle reste un instant, assise. Elle ne peut avoir été réveillé par aucun bruit, tout est trop paisible, sans aucun trouble. Elle soupire. C'était comme si un long hurlement arrivé du lointain lui était venu aux oreilles, la frappant de plein fouet. Elle calme sa respiration. Cela doit venir de son rêve. Elle se renforce dans la chaleur de ses draps, se pelotonne. Elle glisse une main sous l'oreiller, ferme les yeux, en sécurité. Elle doit dormir. Demain elle part tôt. Direction Paris.
Histoire publiée le 18/05/2007 à 15h36.
Thèmes : Ambiguïté, Cauchemard., Rencontre, Rêve
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Par ellenwen le 18/05/2007 à 22h17
Je suis contente que ça te plaise. Et contente d'avoir réussit mes effets.
Par lilnao13 le 18/05/2007 à 20h48
Ainsi est fait...le monde.
Incroyable... tu écris trop bien. Tu dis à un moment que l'homme retient son souffle; et c'est quand la fillette plonge que je me rends compte que je retenait le mien...
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