Un manque de confiance en soi pesant...
"Un manque de confiance en soi pesant... Une absence dévastatrice et un cœur las de tant de découragement perpétuel... Et un esprit tourmenté par toute une existence d'épuisement moral..."
18h15. Un chat traverse la chaussée. Une voiture, aveugle, déboule d'un coin de rue, coupe net le pauvre animal, et poursuit son chemin sans une fleur jetée pour sa victime. Accoudée à la fenêtre de mon appartement au premier étage, je fus témoin de ce triste évènement. Quant à mes yeux, ils dévièrent de leur trajectoire, admirant le ciel sombre tout aussi tragique. Ma main crispée sur mon verre empli de forts sentiments, je demeurai ainsi immobile, les pieds engourdis par l'habitude d'un quotidien monotone.
- C'est le troisième cette semaine, me lança un jeune homme du haut de l'étage supérieur.
Dans la même posture comme toutes les anciennes soirées, et certainement comme les prochaines à venir, mon voisin, généralement, s'enjoignait en ma compagnie à cette observation muette de l'allée des Acacias.
Je baissai alors ma coupe, ne considérant aucunement les paroles dites précédemment, mon regard vide se noyant à l'instant dans le spleen de l'alcool brun d'une assommante vigueur. La boisson scintillait sous les rayons de la pleine Lune, accueillante et terrifiante à la fois. La fenêtre, quelques secondes après, fut délaissée de ma présence. J'abandonnai par la même occasion l'adulte précoce à son chagrin journalier depuis le décès de sa femme. Un cancer l'avait prématurément envoyé vers d'autres horizons, sa fulgurance indomptable ne donnant pas une chance à ce fébrile être humain. Mais tout cela remontait à trois mois maintenant. La mort, délicate conclusion à une existence somnolente, paraissait être pour moi une sorte de libération, le seul fait m'enthousiasmant dans ces décennies pourries. Mon cœur s'ébranla à ce songe, jugé malsain par cet organe sensible. Cet élan plein de bonnes intentions, me poussait à rejoindre le cadavre afin de lui offrir une sépulture convenable. Tentative vaine de sa part. Pourquoi courir vers ce défunt déjà effacé de nos mémoires alors que ma propre valeur était négative à ces mêmes esprits?
- Une larve. Voilà ce que je suis. Aucun talent pour me distinguer, neutralité complète : sans intérêt regrettable pour la société et incontestablement de nature trop envahissante pour mon voisinage, me chuchotais-je, brisant la solitude.
Je quittai hâtivement mes chaussons usés pour glisser mes pieds dans une paire de baskets neuve. Étouffante sensation. Tant pis, je ferais avec. De la même manière, j'enfilai ma vieille veste de jogging rapiécée, seul habit réellement capable de me tenir au chaud à cette heure de la journée. Mes sorties se faisaient rares, préférant le confort de mon petit lieu de vie à celui des rues fraîches de ma ville natale. Toutefois, aux alentours de 18h30, je partais en inconnue dans ce labyrinthe, m'adonnant au seul sport commun à l'ensemble de la population : la marche. Même les plus inactifs y participent, voyez-vous! Arrivant dans le hall d'entrée, je regardai sans grand étonnement les tas d'ordures qui l'envahissaient et comme toujours, je n'osai rien faire pour en arrêter le processus. Tel un zombie, je traversai alors les poubelles, mortes elles aussi, m'accoutumant à l'odeur nauséeuse de la pièce.
- Les chiens du quartier sans doute, soufflais-je à une personne invisible.
La porte s'ouvrit. Une bouffée d'air renvoyait définitivement ma chevelure en arrière tandis que sa fraîcheur me cinglait les épaules.
- Tu aurais pu te dépêcher! La brise me coupe la respiration!
La nuit m'entourait alors que je considérai, un tantinet soit peu, une étrange ruelle qui me tendait amicalement son bras droit. Bras que je m'empressai de saisir contre toute attente. Ma promenade de santé commençait joyeusement apparemment. Pourtant, une chose manquait à tout ceci réduisant quelque peu l'exaltation due à l'espoir d'une balade parfaite : une touche de musique. Par chance, mon baladeur se trouvait au fond d'une de mes poches, exactement à l'endroit où je l'avais déposé hier soir. Le casque sur mes oreilles, le bouton "on" pressé, je m'élançai alors à vitesse moyenne pour ne pas être trop rapidement essoufflée.
Cela faisait bientôt un quart d'heure que nous déambulions ainsi, de nombreuses images défilant devant nos prunelles dilatées par ses accablantes heures de Soleils, paysages qui obscurcissaient nos rêves pas à pas.
- Pourvu que la batterie tienne bon jusqu'à mon retour...
Et comme si le sort était d'humeur taquine, la jolie mélodie prit fin inopinément. J'écouterai donc la fin de "Crucifer" une nuit prochaine.
- J'aurai dû le prévoir. C'est bien fait pour moi. Idiote! De toute façon, je...
Un bruissement de feuilles me fit tressaillir, m'arrêtant dans le fil de mes éternels propos négatifs. Un son qui me mit mal à l'aise. Un accès de fureur me prenait en conséquence, un juron sortit et me revoilà sur le chemin repartie! Quelle belle philosophie, vraiment! La tranquillité ne m'accorda cependant que quelques mètres de répit. Un bien triste tableau se révéla, illuminé par les lampadaires qui s'étaient allumés simultanément. Les allégories de la puissance divine ne furent pas troublées d'un ampère, mais mon cœur manqua de peu de s'arrêter pour de bon. Un homme agressait une pauvre femme, usant d'une inaccoutumée violence pour parvenir à ses fins. Que pouvais-je faire? Elle semblait déjà être recouverte de bleus incroyablement disproportionnés. La peur sur son visage, la peur aussi présente dans mon ventre et dans chacune de mes cellules. Quelle aide lui donnerais-je, moi l'être oublié à travers tant de vies déjà? Qu'est-ce que l'introvertie offrirait en échange d'un peu de force? Quel était le prix de la confiance en soi? La réponse à cette interrogation était elle aussi partie, depuis bien longtemps, vers d'autres horizons. Deux choix, pour une fin mortelle. La sienne, ou la mienne.
Le temps s'écoule, lentement poursuit son trajet tel l'ouroboros... Mais je n'avais pas de sablier entre mes maigres doigts. Mon seul bien, c'était moi.
Je ne compris pas alors, et encore aujourd'hui je ne comprends pas, le fin mot de toute cette histoire. Seule demeurait dans mes souvenirs la sensation d'une étreinte glacée... Une main blanche sur mon poignet dénudé. Une créature me ressemblant qui me traversait de part en part et disparaissait dans mes veines, me complétant définitivement. Et ce regard... Des saphirs étincelants, incrustés dans ce visage que j'avais négligé depuis ces trois mois... Ce regard, à jamais gravé dans ma mémoire...
Aujourd'hui, je retournai à l'hôpital pour ma dernière séance de rééducation. Les médecins étaient sceptiques au départ au sujet de mon rétablissement. Mes amis, qui avaient soudainement refait surface, m'avaient affirmé de leurs côtés que j'étais dans un sacré état lorsque mon voisin m'avait retrouvé à deux doigts de la mort, dans cette petite ruelle. La police avait arrêté le voleur deux jours après l'agression, la mienne d'après les faits. Et lorsque j'étais rentrée à mon appartement trois semaines après, dans la paisible allée des Acacias pour remercier mon sauveur, les habitants du lotissement m'avaient informé de son évaporation impromptue. Étais-je donc la seule à trouver cela anormal? La vérité n'est pas si facile à porter pour une jeune fille qui vient à peine de retrouver sa seconde moitié, sa confiance, sa présence... Mais, qui me croirait? Vous, peut-être, si je vous l'avouais. Mais, tout cela remontait à trois mois, maintenant.
Histoire publiée le 14/06/2009 à 17h38.
Thèmes : Agression, Irréel, Voisin
|
| Ajouter aux favoris |
Envoyer à un ami |
Moyenne (3 votes) ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |



Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à en rédiger un !
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire, inscrivez-vous gratuitement !